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le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la re. traite. Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parlez si librement, si votre grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment; c'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée.

Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer ? N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui n'a pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a encore rien perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il, en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats; et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil-Blas; je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût.

CHAPITRE X.

Gil-Blas chez le Duc de Lerme.

(Gil-Blas fait une bonne connaissance, et trouve un poste qui le console d'avoir été trop sincère avec son Archevêque. Il est présenté au duc de Lerme, premier ministre de la couronne d'Espagne, qui le reçoit au nombre de ses secrétaires, le fait travailler, et est content de son travail.)

EN me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j'eusse été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim! Il y avait plus de deux mois que j'occupais une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fit de la peine, comme j'en sortais de bon matin, et que je n'y rentrais que la nuit pour y coucher, je prenais patience. J'étais toute la journée sur mon théâtre, c'est-à-dire chez le

duc; j'y jouais un rôle de seigneur. Mais quand j'étais retiré dans mon taudis, le seigneur s'évanouissait, et il ne restait que le pauvre Gil-Blas, sans argent, et, qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j'étais trop fier pour découvrir mes besoins à quelqu'un, je ne connaissais personne qui pût m'aider que le docteur Sangrado, que j'avais trop négligé depuis que j'étais à la cour, pour oser m'adresser à lui. J'avais été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n'avais plus que celles dont je ne pouvais absolument me passer. Je n'allais plus à l'auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisais-je donc pour subsister? Tous les matins, dans nos bureaux, on nous apportait, pour déjeuner, un petit pain et un doigt de vin. C'était tout ce que le ministre nous faisait donner. Je ne mangeais que cela dans la journée, et le plus souvent je me couchais le soir sans souper.

Telle était la situation d'un homme qui brillait à la cour, et qui devait y faire plus de pitié que d'envie. Je ne pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir finement au duc de Lerme, si j'en trouvais l'occasion. Par bonheur, elle s'offrit à l'Escurial, où le roi et le prince d'Espagne allèrent quelques jours après.

Lorsque le roi était à l'Escurial, il y défrayait tout le monde; de manière que je ne sentais point où le bât me blessait.* Je couchais dans une garderobe auprès de la chambre du duc. Ce ministre, un matin, s'étant levé à son ordinaire au point du jour, me fit prendre quelques papiers avec une écritoire, et me dit de le suivre dans les jardins du palais. Nous allâmes nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son ordre dans l'attitude d'un homme qui écrit sur la forme de son chapeau, et lui, il tenait à la main un papier qu'il faisait semblant de lire. Nous paraissions de loin occupés d'affaires fort sérieuses, et nous ne parlions cependant que de bagatelles.

Il y avait plus d'une heure que je réjouissais son excel lence par toutes les saillies que mon humeur enjouée m fournissait, quand deux pies vinrent se poser sur les arbres qui nous couvraient de leur ombrage. Elles commencèrent à caqueter d'une façon si bruyante, qu'elles attirèrent notre attention. Voilà des oiseaux, dit le duc, qui semblent se quereller. Je serais assez curieux de savoir le sujet de leur querelle. Monseigneur, lui dis-je, votre curiosité me fait

* Je ne sentais point l'inconvénient de ma position.

souvenir d'une fable indienne que j'ai .ue dans Pilpay ou dans un autre auteur fabuliste. Le ministre me demanda quelle était cette fable, et je la lui racontai dans ces

termes :

Il régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui, n'ayant pas assez d'étendue d'esprit pour gouverner lui-même ses états, en laissait le soin à son grand-visir. Ce ministre, nommé Atalmuc, avait un génie supérieur. Il soutenait le poids de cette vaste monarchie sans en être accablé. Il la maintenait dans une paix profonde. Il avait même l'art de rendre aimable l'autorité royale, en la faisant respecter, et les sujets avaient un père affectionné dans un visir fidèle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien, appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les autres. I prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu'à ses plus secrètes pensées. Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le visir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire : Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent en leur langage. Seigneur, lui répondit le Cachemirien, vos souhaits peuvent s'accomplir. Et comment cela? reprit Atalmuc. C'est, repartit Zéangir, qu'un derviche cabaliste m'a enseigné la langue des oiseaux. Si vous le souhaitez, j'écouterai ceux-ci, et je vous répèterai, mot pour mot, tout ce que je leur aurai entendu dire.

Le visir y consentit. Le Cachemirien s'approcha des corbeaux, et parut leur prêter une oreille attentive. Après quoi, revenant à son maître Seigneur, lui dit-il, le croirezvous? nous faisons le sujet de leur conversation. Cela n'est pas possible, s'écria le ministre persan. Et que disent-ils de nous? Un des deux, reprit le secrétaire, à dit: Le voilà lui-même, ce grand-visir Atalmuc, cet aigle tutélaire qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et qui veille sans cesse à sa conservation. Pour se délasser de ses pénibles travaux, il chasse dans ce bois, avec son fidèle Zéangir. Que ce secrétaire est heureux de servir un maître qui a mille bontés pour lui! Doucement, a interrompu l'autre corbeau, doucement. Ne vante pas tant le bonheur de ce Cachemirien. Atalmue, il est vrai, s'entretient avec lui familièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute pas même qu'il n'ait dessein de lui donner un emploi considérable; mais avant ce temps-là, Zéangir mourra de faim. Ce pauvre jeune homme est logé dans une petite chambre garnie, où il manque des closes les plus nécessaires En un mot, il mène une vie

Le

misérable, sans que personne s'en aperçoive à la cour. grand-visir ne s'avise pas de s'informer s'il est bien ou mal dans ses affaires, et, content d'avoir pour lui de bons sentiments, il le laisse en proie à la pauvreté.

Je cessai de parler en cet endroit, pour voir venir* le duc de Lerme, qui me demanda en souriant, quelle impression cet apologue avait fait sur l'esprit d'Atalmuc, et si ce grandvisir ne s'était point offensé de la hardiesse de son secrétaire. Non, monseigneur, lui répondis-je, un peu troublé de sa question; la fable dit, au contraire, qu'il le combla de bienfaits. Cela est heureux, reprit le Duc d'un air sérieux. Il y a des ministres qui ne trouveraient pas bon qu'on leur fît des leçons. Mais, ajouta-t-il, en rompant l'entretien et en se levant, je crois que le roi ne tardera guère à se réveiller. Mon devoir m'appelle auprès de lui. A ces mots, il marcha vers le palais à grands pas, sans me parler davantage, et très mal affecté, à ce qu'il me semblait, de ma fable indienne.

M

Je le suivis jusqu'à la porte de la chambre de sa majesté, après quoi j'allai remettre les papiers dont j'étais chargé à l'endroit où je les avais pris. J'entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travaillaient, car ils étaient aussi du voyage. Qu'avez-vous, seigneur de Santillane? dirent-ils en me voyant. Vous êtes bien ému. Vous êtes bien ému. Vous serait-il arrivé quelque accident désagréable?

J'étais trop plein du mauvais succès de mon apologue pour leur cacher ma douleur. Je leur fis le récit des choses que j'avais dites au duc, et ils se montrèrent sensibles à la vive affliction dont je leur parus saisi. Vous avez sujet d'être chagrin, me dit l'un des deux. Puissiez-vous être mieux traité que ne le fut un secrétaire du cardinal Spinosa! Ce secrétaire, las de ne rien recevoir depuis quinze mois qu'il était occupé par son éminence, prit un jour la liberté de lui représenter ses besoins, et de demander quelque argent pour vivre. Il est juste, lui dit le ministre, que vous soyez payé. Tenez, poursuivit-il, en lui mettant entre les mains une ordonnance de mille ducats, allez toucher cette somme au trésor royal; mais souvenez-vous en même temps que je vous remercie de vos services. Le secrétaire se serait consolé d'être congédié, s'il eût reçu ses mille ducats, et qu'on l'eût laissé chercher de l'emploi ailleurs; mais, en sortant de chez le cardinal, il fut arrêté par un alguazil, et conduit à la tour de Ségovie, où il a été longtemps prisonnier.

* Gallicisme. Voir ce qu'allait faire ou dire.

Ce trait historique redoubla ma frayeur; je me crus perdu, et ne pouvant m'en consoler, je commençai à me reprocher mon impatience, comme si je n'eusse pas été assez patient. Hélas!" disais-je, pourquoi faut-il que j'aie hasardé cette malheureuse fable, qui a déplu au ministre ? Il était peut-être sur le point de me tirer de mon état misérable, peutêtre même allais-je faire une de ces fortunes subites qui étonnent tout le monde. Que de richesses, que d'honneurs m'échappent par mon étourderie! Je devais bien faire réflexion qu'il y a des grands qui n'aiment pas qu'on les prévienne, et qui veulent qu'on reçoive d'eux comme des grâces jusqu'aux moindres choses qu'ils sont obligés de donner. Il eût mieux valu continuer ma diète sans en rien témoigner au duc, et me laisser mourir de faim, pour mettre tout le tort de son côté.

Quand j'aurais encore conservé quelque espérance, mon maître, que je vis dans l'après-dîner, me l'eût fait perdre entièrement. Il fut fort sérieux avec moi, contre son ordinaire, et il ne me parla point du tout, ce qui me causa le reste du jour une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit plus tranquillement. Le regret de voir évanouir mes agréables illusions, et la crainte d'augmenter le nombre des prisonniers d'état, ne me permirent que de soupirer et de faire des lamen

tations.

Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me fit appeler le matin. J'entrai dans sa chambre, plus tremblant qu'un criminel qu'on va juger. Santillane, me dit-il, en me montrant un papier qu'il avait à la main, prends cette ordonnance. Je frémis à ce mot d'ordonnance, et dis en moimême: O ciel! voici le cardinal Spinosa! la voiture est prête pour Ségovie! La frayeur qui me saisit dans ce moment-là fut telle, que j'interrompis le ministre, et, me jetant à ses pieds: Monseigneur, lui dis-je, tout en pleurs, je supplie très humblement votre excellence de me pardonner ma har. diesse. C'est la nécessité qui m'a forcé de vous apprendre ma misère.

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Le duc ne put s'empêcher de rire du désordre où il me voyait. Console-toi, Gil-Blas, me répondit-il, et m'écoute.* Quoique en me découvrant tes besoins, ce soit me reprocher de ne les avoir pas prévenus, je ne t'en sais point mauvais gré, mon ami. Je me veux plutôt du mal à moi-même de ne 'avoir pas demandé comment tu vivais. Mais pour com

* Le second impératif prend volontiers le pronom devant lui.

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