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stimulé par la liberté laissée à son imagination et par un salaire d'autant plus généreux qu'il était plus facilement concédé par la vanité satisfaite; pour graver une monnaie, au contraire, tout était obstacle à l'inspiration, rien ne favorisait l'expansion du talent. Aux conditions désavantageuses d'un relief à peine sensible, qui devait se produire sur un flan très-mince et se prêter à l'empilage des pièces, s'ajoutait la nécessité de suivre, au moins dans sa donnée principale ou dans son aspect général, un type ancien qui facilitait la circulation d'une monnaie, trop souvent altérée, qu'on aurait été tenté de contrôler si elle avait accusé sa nouveauté. Et je ne veux pas omettre, parmi les raisons qui ont contribué à rendre la monnaie inférieure aux sceaux, l'espèce de somnolence officielle de graveurs en titre d'office, jouissant de traitements fixes et travaillant obscurément à une besogne monotone. Cette même infériorité se retrouve, avec les mêmes causes, dans la gravure des matrices de sceaux destinés à sceller en plomb les bulles pontificales; rien de plus barbare, dans son archaïsme hébété, que ces deux têtes de saint Pierre et de saint Paul qui traversent plusieurs siècles et tout le brillant cinque cento, sans varier d'un trait.

Mais à quelle fin me donnerais-je l'apparence de vouloir déprécier la numismatique pour relever la sigillographie, quand j'ai la conviction que, loin d'être deux rivales qui se jabusent, ces sciences sont deux sœurs qui doivent s'entr'aider ? Déjà depuis longtemps l'étude des sceaux a rencontré ses premiers protecteurs parmi les numismates, qui, pour en enrichir leurs cabinets, disputaient aux fondeurs les matrices de sceaux, aux fabricants de bougies les sceaux originaux en cire; qui acquéraient, pour leurs bibliothèques, tous les ouvrages ornés de planches représentant des sceaux, et qui s'appliquaient à démontrer que la numismatique puise dans la sigillographie les vrais types monétaires, les armoiries entièrement développées, et, dans le contenu des documents datés auxquels les sceaux sont appliqués ou appendus, la précision historique, qui manque presque toujours aux monnaies.

Examinons brièvement quels sont aujourd'hui les titres de la sigillographie à l'attention des érudits. Par l'importance du rôle qu'ils ont joué pendant une longue suite de siècles et par l'intérêt des représentations qu'ils nous transmettent, les sceaux ont deux significations distinctes: ils sont un élément essentiel de la diplomatique et en même temps une ressource précieuse de l'archéologie.

La diplomatique trouve dans les sceaux des notions aussi utiles que dans les chartes : elle a donc étudié leur origine, les variations dans le mode de leur emploi, leurs modifications de composition et de forme, de telle sorte qu'elle leur a rendu, en partie, cette fonction officielle qui a consisté et qui consiste encore à authentiquer les actes vrais et à faire reconnaître les actes faux. D'un autre côté, les légendes des sceaux constituent une épigraphie spéciale qu'on peut rattacher à la paléographie générale, si l'on fait la part des caprices du graveur et des exigences de la forme du sceau: les diplomatistes ne leur ont pas accordé toute l'attention qu'elles méritent, et il sera facile de démontrer que ces légendes ajoutent, même après la lecture de l'acte auquel le sceau est attaché, des renseignements sur le nom, les titres et les droits du personnage ou de l'autorité dont il émane.

Pour compléter, à ce point de vue particulier, l'étude de la sigillographie, et lui donner sa véritable portée, il a manqué aux diplomatistes une exposition synoptique qui leur permît, au moyen de rapprochements et de comparaisons, de suivre chronologiquement les modifications et les variantes de caractères employés dans la légende; les Archives de l'Empire la leur offriront.

L'archéologie trouve dans les sceaux une classe de monuments qui lui apporte un genre d'assistance qu'aucune autre ne saurait lui procurer au même degré, et cela à quelque point de vue qu'on se place; que ce soit l'histoire de la glyptique, de l'architecture, du costume sacerdotal et civil, des armures, des ustensiles de la vie privée et des instruments de métiers; que ce soit la topographie des villes, des châteaux et des établissements religieux; l'iconographie des personnages et l'iconologie sacrée; la symbolique et les légendes; que ce soit enfin le blason: en tous ces intéressants sujets d'étude, les sceaux fournissent des notions qui ont une date authentique, une origine certaine, une localité précise 1. Est-il besoin de faire ressortir cet avantage inappréciable? La tâche serait trop facile.

La gravure des sceaux a été la continuation de la glyptique des anciens, comme la gravure de nos monnaies a été primitivement la singerie des médailles grecques et romaines que le commerce faisait circuler dans les Gaules. Tant qu'on se sentit inhabile à graver des sceaux, on se servit d'intailles antiques entourées de légendes appropriées à l'usage qu'on en faisait, et l'on a continué à sceller avec ces belles têtes de Jupiter ou de Bacchus, avec ces gracieuses fables de Léda ou de Ganymède, alors qu'on gravait déjà à leur imitation des sceaux qui, dès la fin du xu° siècle, devinrent eux-mêmes des chefs-d'œuvre. J'ai dit imitation, mais je m'empresse de rétracter ce terme, s'il doit signifier que la gravure des sceaux a été la copie de la glyptique antique; il n'en est rien: c'est un mode différent et des principes tout autres, ou plutôt c'est une même pratique modifiée par l'absence de tout principe et par l'introduction de caprices de tous genres. Le moyen âge a pris, comme lui appartenant, l'héritage de ses devanciers; architecture, sculpture, peinture, gravure, il n'a rien répudié, il a tout accepté, mais il s'est assimilé ses emprunts dans une forme entièrement nouvelle; ainsi de la gravure des sceaux, qui est à la glyptique des anciens ce que l'architecture gothique est à l'architecture antique.

De même que les arts ont eu leurs écoles distinctes en tous pays et dans les différentes provinces d'un même pays, de même la gravure des sceaux offre un caractère particulier suivant les contrées et les époques où on l'a pratiquée. Elle n'a pas été astreinte, comme la gravure de monnaie, à perpétuer servilement les types; mais elle a eu sa mode d'archaïsme, son respect pour certaines attitudes traditionnelles et ses conventions héraldiques, qui, toutefois, n'ont pas été assez absolus

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Je me tiens à l'usage général du sceau, qui est tout personnel, et au sceau lui-même, qui est presque toujours contemporain de l'acte qu'il authentique. Il y a des nuances et des exceptions. Un roi a pu successivement, pendant son règne, faire

graver plusieurs sceaux; des villes, des établissements religieux. des juridictions, ont conservé l'usage du même sceau à travers plusieurs générations, ou l'ont fait graver de nouveau en imitation archaïque.

a.

gra

pour effacer, dans un relief aussi accentué que la sculpture, ce qui est pour ainsi dire plus fort que l'homme lui-même : le style propre au temps, le faire particulier aux graveurs, les modes de costume et les fantaisies de celui qui pose pour son portrait, autant de caractères distinctifs, qui permettent de classer les sceaux suivant leurs mérites de composition et d'exécution. On peut affirmer que nous n'avons été surpassés dans la gravure des sceaux par personne; mais, tandis que la France brillait de ses plus grandes qualités à Paris et dans les provinces du Nord, dans le Midi elle était aussi lourde et empruntée que l'Espagne et le Portugal. L'Angleterre, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du dernier siècle, a eu des orfévres de talent; l'orfévrerie a été son art de prédilection, et la vure des sceaux a participé à cette faveur. Ils sont cependant plus remarquables par les finesses de l'outil que par la hauteur du style, par l'exécution des détails que par le caractère monumental de l'ensemble. La Flandre lui est supérieure par l'élégance et le sentiment artiste; rien de plus distingué que les sceaux des ducs de Bourgogne, dans lesquels les Arnoul Clotin, Thieri van Staveren, Jean de Helle, graveurs admirables que j'ai eu le bonheur de sauver de l'oubli1, ont si bien exprimé la physionomie de cette race élégante, fastueuse et remuante. L'Allemagne, par l'introduction d'infinis détails, dont le charme ne dissimule pas l'abus, altère le caractère monumental que nous avons su conserver à la gravure des sceaux. L'Italie n'entre pas en lice.

Ce n'est pas seulement l'histoire de la glyptique, depuis le vie siècle, c'est-à-dire, depuis le moment où les traditions antiques s'effacent complétement, que présente la série générale des sceaux, c'est l'enseignement le plus fécond pour l'historien de cet art et pour le graveur qui s'y applique. L'un et l'autre constateront que la gravure des sceaux 2, dès les xiIe et XIVe siècles, approche de la grande facture des intailles et des médailles antiques, et réunit même des qualités de vie, de mouvement, de variété et surtout de vérité, que l'antiquité n'a pas dépassées. Je pourrais citer des chefsd'œuvre3, je laisserai à chacun le plaisir de les découvrir; je me contenterai, pour montrer l'élévation de cet art, de signaler la beauté et le charme qu'offrent des fragments de sceaux mutilés; il est telle figure coupée à mi-corps, tel sceau équestre qui n'a conservé que le poitrail d'un cheval et les jambes de son cavalier, telle femme dont on ne retrouve que les vêtements flottants, qui charment les yeux et par ce qu'ils montrent et par ce qu'ils laissent deviner; on rêve, comme en admirant un

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Voyez les tables méthodiques à la fin des trois volumes de l'ouvrage intitulé: Les Ducs de Bourgogne, Paris, 1849. — Depuis cette époque, M. Pinchart a publié un excellent ouvrage sur les graveurs de médailles, de sceaux et de monnaies des Pays-Bas. C'est un livre, comme il sait les faire, rempli de documents inédits et d'observations intéressantes.

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* La gravure en creux sur métal, destinée à servir de matrice, est un travail spécial d'orfévrerie qui n'avait pas de nom pour le moine Théophile, le grand artiste universel du xu° siècle. Il se sert de l'expression in similitudine sigillorum. Il faudrait donc croire que la glyptique antique fut imitée d'abord à l'usage des sceaux et passa ensuite à la gravure en creux de tous les

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genres de matrices employées par l'industrie. (Voir les débuts du chapitre LXXIV: De opere quod sigillis imprimitur.)

3 Je ne voudrais pas que mes paroles allassent au delà de mon sentiment. Tout est relatif; le beau du moyen âge n'est pas le beau de l'antiquité. Quant à mon opinion, ce n'est pas l'effet d'un engouement récent, je l'ai toujours professée, et, il y a une dizaine d'années, j'écrivais : «L'histoire de la sculpture doit appeler à son aide la gravure des sceaux, qui comble bien des lacunes. Ces monuments sont tous d'une date certaine, et quelques-uns d'une beauté de composition, d'une perfection de travail qui font l'admiration de l'homme de goût." (Glossaire, au mot ScEL.)

fragment de camée ou de métope, à cette œuvre dans sa nouveauté, au siècle qui l'a vue naître, aux grands artistes qui ont le pouvoir, avec une parcelle de leurs créations, de faire écho dans nos âmes à travers les siècles. Là est la marque d'un art supérieur.

Pourquoi donc, parvenue à cette élévation, la gravure en médailles s'est-elle abaissée à mesure que les procédés de fabrication gagnaient en perfection? Monnaies, médailles, pierres gravées, cachets qui remplaçaient les sceaux, toutes ces œuvres semblent avoir passé sous un même niveau qui amoindrit, dessèche, ôte le charme et la vie. Je ne vois d'explication possible à cette décadence que dans un amoindrissement général du goût, qui fit que public et artistes s'éprirent à la fois d'une exécution mesquine, sèche et proprette, favorisée par la précision des nouveaux balanciers. Si la gravure en médailles, presque annulée de nos jours, a quelque chance de reprendre à la vie, au style, à l'ampleur monumentale, c'est en puisant aux deux sources fécondes de l'antiquité et du moyen âge. Imiter les médailles d'Alexandre, des Ptolémées, des villes de la Grande Grèce, copier les sceaux de Philippe le Hardi, de Philippe le Bel, de Jeanne de Valois, de Charles V, c'est manquer à la mission de l'art, qui est de créer; mais avoir sous les yeux ces beaux modèles, s'inspirer de leurs qualités pour les unir dans une heureuse combinaison qui réponde aux tendances de notre époque, à nos goûts, et qui s'accommode aux nouveaux procédés de fabrication, c'est comprendre ce qu'il y a de fécond dans ces études rétrospectives.

Je ne ferai mention qu'en passant de l'usage de sceller avec des pierres antiques, qui fut général aux débuts de la monarchie, et qui s'est continué exceptionnellement, par fantaisie particulière, jusqu'à l'époque de la Renaissance, où il reprit une faveur unanime. Enchâssées dans leurs bagues primitives, sur lesquelles on avait gravé la légende, ou encastrées dans des matrices de sceaux dont elles formaient, soit le centre, soit une place particulière, ces pierres antiques sont assez variées pour que leurs empreintes apportent à la glyptique antique un secours notable. Les Archives de l'Empire en possèdent plus de deux cents.

L'architecture du moyen âge a ses grands édifices pour faire son histoire, et cependant, celui qui se chargera de l'écrire ne devra pas négliger les sceaux. Dans leurs cadres restreints, ils offrent mille détails qu'on rencontre dans les monuments, mais qu'on n'avait su classer, faute de pouvoir leur assigner une époque certaine. Plus d'une question d'origine trouve sa solution dans la forme d'une arcade, dans la première apparition d'un détail et peut-être même dans les représentations de villes, de châteaux, d'églises, ainsi que dans les parties qui les symbolisent: une porte, un donjon, un clocher. Quoique en petit, quoique l'ouvrage d'orfévres dont on ne peut attendre une rigide précision architecturale, ces représentations prêteront à des conjectures fécondes sur les transformations de l'architecture depuis le style roman jusqu'à l'époque de la Renaissance. Les déductions n'ont plus à se méfier de la subtilité, qui est leur faiblesse, quand elles s'appuient sur des productions contemporaines à date authentique; toutefois, je le répète, car il faudrait se méfier de l'engouement propre aux études spéciales, l'orfévre qui gravait les sceaux, quoiqu'il représentât au moyen âge l'homme

universel et l'artiste par excellence, n'était pas architecte, et, de l'architecture, il ne pouvait rendre que l'aspect général, la physionomie et les détails. Les sculptures en ivoire et en bois ont, comme art sérieux, la même autorité restreinte que les sceaux; c'est plutôt de l'ornementation que de l'architecture proprement dite, et les sceaux leur sont supérieurs parce qu'ils portent avec eux une date, une localité et une certitude d'origine. Les monnaies ont bien les mêmes indications précises, mais elles n'offrent ces détails d'ornementation qu'à partir du xive siècle et dans des proportions microscopiques.

Le costume du moyen âge nous est connu par la statuaire, par l'ornementation sculptée des édifices, par les vitraux des églises, par la peinture et la broderie. Pour tous ces monuments de l'art, il manque la connaissance du moment où ils ont été exécutés et, dans une question de mode, il n'est pas indifférent de fixer, je ne dirai pas à un siècle près, mais à un an, mais à un mois, telle modification dans la forme et dans la manière de porter le costume sacerdotal et civil, les armures de combat et de parade, les harnachements de guerre et de tournoi. Je n'ignore pas que les dalles et les plaques funéraires ont fourni quelques renseignements du même genre appuyés sur des dates précises, mais ces monuments sont peu nombreux (tandis que les sceaux sont innombrables) et ils représentent le mort couché, les mains jointes, dans une attitude uniforme consacrée par une étiquette invariable. Ces représentations n'ont donc pas la vie et la variété qui caractérisent les sceaux, et, dans leur exactitude même, il y a toute la différence du soin de prédilection qu'on met à son propre portrait, à l'insouciance qu'on ressent quand il s'agit de faire représenter une personne étrangère et un mort. C'est évidemment à cette circonstance qu'il faut attribuer ces sceaux, pour ainsi dire intimes, qui tranchent sur la donnée générale héraldique, comme étant les produits d'une volonté directe et d'un caprice personnel: ce sont à la fois des œuvres d'art et des portraits ressemblants. L'artiste y admirera l'élégance des formes, la souplesse des étoffes, l'aisance des costumes et des armures, l'exactitude des détails, tout un ensemble de réalisme minutieux qui fait l'illusion de la réalité même et donne à ces petites figures l'apparence de grandes statues.

Cette exactitude s'étend à tous les détails de la vie privée et nous offre l'image des modifications subies par la société. De même que le siége se fait fauteuil sous nos yeux et devient trône; que le cheval, paré d'abord de ses beautés naturelles et harnaché d'une simple bride, accepte une selle, se couvre d'armures défensives et finit par disparaître sous les cuirasses et les housses traînantes, de même aussi le sceau se meuble de tous les ustensiles du ménage, de tous les instruments des arts et métiers. Mais, dira-t-on, nous avons dans nos musées ces armures, ces harnachements, ces instruments et ustensiles; oui, vous en avez quelques-uns, mais où trouverez-vous leur collection complète, classée par ordre de date, de contrée, de localité même, et mise en action par des portraits qui vous enseignent la manière de porter les uns, de se servir des autres? Poses, attitudes, mouvements pris sur le fait, autant de lumières pour l'archéologue, autant de modèles pour l'artiste.

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