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Cependant, en Lombardie même et surtout dans les campagnes, ce parti rencontrait une grande opposition à ces tendances. D’un autre côté, le roi Charles-Albert commençait à se préoccuper sérieusement de ce mouvement; ce fut pour l’entraver qu’il engagea les Milanais et les Vénitiens à se décider promptement sur la forme du gouvernement qui devrait les régir. L’on sait comment ces peuples répondirent à son appel.

En attendant, transformant en cri de guerre le fameux Italia fara da sè, le parti républicain appelle aux armes l’ltalie tout entière; la presse dont il dispose devient un immense arsenal d’où partent chaque jour les proclamations les plus incendiaires, un exutoire d’où s’écoulent incessamment la colère et la haine. Un jour, superbe darrogance et posant en Brennus, elle menace la France dont, plus tard , elle mendiera les sympathies; el_le lui demande de quel droit elle s’impose à la terre italienne de la Corse; l’usurpation de la Corse est un compte qu’elle veut régler, dit-elle,

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Quoi qu’il en soit, le peuple romain, entraîné dans le courant électrique de l’indépendance italienne, répond à l’appel que Mazzini lui lance de Milan. Prévenu ,_dès la veille, qu’une grande réunion populaire aurait lieu au Colysée pour aviser

aux moyens de sauver la patrie en danger, il se

rendit en masse dans l’arène des gladiateurs et des martyrs. C’était le 23 mars! Éclairé par un magnifique soleil de printemps , le ciel de Rome

n’avait pas un nuage; rayonnant d’enthousiasme,

le front des Romains n’avait pas une teinte sombre ; les soldats de la garde civique, les membres des clubs, les troupes de ligne, la noblesse, la bourgeoisie, les princes, les artisans et les prolétaires, étaient tous là, groupés avec l’instinct artistique des Italiens; ici le dominicain drapé dans sa robe blanche et son long manteau noir, là le capucin avec sa longue barbe encadrée dans un capuchon de laine brune, plus loin l’abbé avec son petit manteau court et coquet; plus loin encore les élèves des colléges avec leurs soutanes bleues, rouges, violettes, écarlates et blanches, formaient une mosaïque humaine; tout auprès, le militaire dont le brillant uniforme contrastait avec le costume simple et pittoresque du Transteverin, et les femmes de toutes conditions complétaient ce tableau dont l’admirable arrangement ressemblait à un décor de théâtre. Magnifique théâtre, en effet, que le Colysée avec ses ruines, ses grands souvenirs, et un immense auditoire debout sous les drapeaux nombreux qui semblaient remplacer l’ancien velarium. Ce spectacle était magnifique, ce moment solennel! Alors un homme d’une taille

élevée, un prêtre portant le costume des barna

bites, s’avance à travers la foule qui s’écarte sur son passage, il se dirige dramatiquement vers le pnipito sacro où deux fois par semaine un pauvre moine de Saint-Bonaventure vient raconter, avec des larmes et des sanglots, aux hommes du peuple, les souffrances de l’Homme-Dieu. Ce prêtre, à la démarche assurée, est le principal personnage du drame qui se prépare, c’est un moine ambitieux, une pâle copie de Pierre l’Hermite, c’est le Père Gavazzi. Il est admirablement placé dans son rôle, et son costume se prête à l’illusion de la scène. Un long manteau noir, artistement drapé, recouvre sa robe noire serrée à la taille par une large ceinture de la même couleur. Une croix verte, rouge et blanche, se dessine à grands traits sur sa poitrine; son large front est nu, sa figure porte le cachet d’une expression mâle et robuste; ses longs cheveux noirs, jetés au vent, flottent sur son cou, son regard est inspiré, son geste harmonieux, sa pose dramatique, sa voix retentissante, il va prêcher la croisade de l’indépendance italienne :« Frères, s’écrie-t-il, le jour de la délivrance est arrivé! l’heure de la croisade sainte a sonné! aux armes! Dieu le veut! aux armes! . .

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« Autrefois, quand les peuples de l’Occident voulurent conquérir le sépulcre de celui qui, de la croix du Golgotha , avait fait un piédestal à la

liberté, ils arborèrent la croix sur leur poitrine, et, sous l’étendard du Christ, ils s’élancèrent sur l’Orient! leur cause était juste, leur cause était sainte!... Plus juste et plus sainte est la nôtre: aux armes! Romains! l’Autrichien, cent fois plus barbare que le Musulman, est à nos portes; comme les croisés, arborons la croix sur nos poitrines et en avant sur l’ennemi, car Dieu le veut! . . .

«Celui-là n’est pas digne de s’appeler Romain, qui, dans les temps où nous sommes, préférant ses affections et ses intérêts privés à l’intérêt général , resterait lâchement dans ses foyers. Celui-là n’est point digne d’être le descendant des maîtres du monde, l’héritier des victorieux du Capitole, qui refuserait de vaincre ou de mourir pour l’indépendance de l’Italie! Celle-là n’est pas digne d’être appelée Romaine et de donner des enfants à la patrie, qui retiendrait dans ses bras son fiancé! Celle-là ne serait pas digne d’être mère, ou d’être bénie dans ses entrailles fécondes, qui verseraitdes larmes sur le départ de son fils?... Celle-là ne serait pas digne d’être la fille héroïque des matrones romaines , qui captiverait par ses charmes le courage de son époux réclamé par la bataille! Romains, vos ancêtres ont conquis le monde, voulez-vous être dignes d’eux? répondez. » - « Oui! oui! » s’écrie d’une seule voix la foule enthousias

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mée par ces paroles entraînantes. - c Romains! voulez-vous, brisant les fers de l’esclavage, marcher à la conquête du plus précieux de tous les biens, à la gloire, à l’indépendance, à la liberté?» - « Oui ! oui! oui! reprend la foule, nous le voulons! »-- «Romains! voulez-vous redevenir le peupIe-rOiP... » - «Oui! oui! oui!» répète une troisième fois la masse électrisée. - « Eh bien ! que votre volonté soit faite. Romains! au nom de l’Italie.... aux armes! la carrière est ouverte.... aux armes! lavictoirevous attend. . . . aux armes !. . . Romains, en avant! Dieu le veut! »

Les applaudissements qui accueillirent ces paroles retentissaient encore, lorsqu’un homme d’un certain âge, revêtu du costume pittoresque des montagnards romains, remplaça le père Gavazzi à la chaire sacrée devenue tribune politique. Le chapeau à larges bords, le surtout en drap brunvert doublé d’une peau de mouton, jeté négligemment sur les épaules, la guêtre en peau rouge et noire, serrée à la jambe par des boucles de cuivre, la veste de velours bleu retenue par une large ceinture tricolore, le gilet rouge, la culotte courte et de gros souliers ferrés, telle était la tenue de ce nouvel orateur appelé Rosi, et connu sous le nom de Berger-poète. Sa figure pâle, encadrée dans de longs cheveux noirs, ses yeux largement fendus et pleins _d’éclairs, l’harmonie de ses traits, la dis

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