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tion d'une société, aurait l'autorité du Droit? Où, quand, comment aurait-on constaté, saisi ce prétendu témoignage de la volonté de Dieu ? N'est-il pas d'ailleurs évident

que

si l'ancienne loi, à raison de changements survenus dans les rapports sociaux, cesse d'être juste, elle cesse par cela même d'être conforme à la volonté de Dieu qui est la justice absolue ?

Les quatre théories qui voient le Droit dans la volonté du pouvoir, dans la volonté des majorités, dans le concours de toutes les volontés, dans l'utilité du plus grand nombre, appartiennent à l'école matérialiste qui ne date pas du XVIIIe siècle, mais qui a compté des adeptes à peu près à toutes les époques. Cette école a exisié avant et depuis Socrate, et elle s'est perpétuée par des représentants plus ou moins célèbres, parmi lesquels nous ne citerons que Bacon, Hobbes et Locke jusqu'à Bentham qui a été de nos jours son organe le plus accrédité.

Pour quiconque croit que la destinée humaine ne s'accomplit pas tout entière en ce monde, qu'elle a l'immortalité devant elle, ces quatre théories ont un vice commun : elles sont la négation de la loi morale, de la loi morale qui n'est pas la même chose que le Droit, mais qui contient le Droit et le domine; elles sont la meilleure justification du despotisme, despotisme de la multitude ou despotisme plus concentré. Elles attribuent, en effet, soit à des volontés, soit à une utilité générale, affranchie de toute règle, dont la reconnaissance serait toujours à la merci de volontés, elles-mêmes sans règle, une indépendance absolue, une souveraineté sans contrôle, une souveraineté que la volonté des individus ne saurait leur donner sur eux-mêmes, et qu'elle ne saurait à plus forte raison leur donner sur leurs semblables, du moment où l'on admet l'existence de Dieu dont la raison éternelle est supérieure à toutes les volontés.

La théorie, qui voit le Droit dans les précédents, mériterait le même reproche, si, pour elle, les lois primitives d'un peuple n'étaient que la seule expression de la volonté des ancêtres ; mais ce n'est pas à titre de volontés humaines qu'elle les tient pour saintes et inviolables ; elle voit dans ces faits comme le témoignage de la volonté de Dieu, un ensemble de conditions providentielles au sein desquelles une société est, à peine de suicide, condamnée à se mouvoir: l'école historique professe donc le spiritualisme, mais un spiritualisme qui fausse la vérité parce qu'il l'exagère.

6° Qu'est-ce donc que le Droit, d'après nous ? C'est la règle des rapports sociaux qu'imposent la raison et la justice.

On ne concevrait pas l'absence de cette règle si l'homme est l'euvre de Dieu, et si sa destinée est de vivre en société pour déployer, dans ce milieu qu'il n'a pas fait, l'intelligence, la liberté et la moralité dont il a été doué.

La société suppose en effet une règle, et, de plus, une règle juste et raisonnable, puisqu'elle est appelée

à gouverner les rapports d’êtres doués de moralité et de raison.

Cette règle de justice et de raison qui préexiste à tous les Codes humains, qui plane sur eux, il n'est pas, en fait, de société qui, d'une manière plus ou moins imparfaite, ne la connaisse et ne la pratique.

Sans elle, absolument en dehors d'elle, aucune société n'est possible.

Le DROIT, voilà le lien des hommes entre eux ! Le sentiment du droit est de tous les temps et de tous les pays; seulement il est plus ou moins complet, plus ou moins pur, suivant le degré de civilisation. Chaque homme en porte en soi le germe et en a comme l'instinct; aucun n'en a la notion entière. Les sociétés elles-mêmes n'en ont jamais eu et n'en auront jamais la possession pleine, absolue, parce que, si elles marchent dans la voie du progrès, elles ne doivent point atteindre la perfection qui n'est pas de ce monde.

La mission du pouvoir social est de reconnaître le Droit, de le réaliser dans ses lois, pour obtenir ainsi, par l'acquiescement des consciences individuelles, une obéissance que la force ne parviendrait pas toujours à acquérir ou au moins à conserver.

Voilà l'idée de Droit dégagée de l'idée de législation.

Une école dite philosophique a,-de cette idée, que le Droit c'étaient la raison et la justice gouvernant les rapports sociaux, -tiré les conséquences les plus fausses et les plus désastreuses ; elle construit, à priori, et sans aucune préoccupation des faits auxquels elle vent s'imposer pour règle, un droit type à l'image duquel elle veut que le pouvoir façonne, soudainement et de vive force, la société. Elle fait table rase des traditions, de l'état des mours et des lumières, de la nature des relations entre les diverses classes de la

population, des circonstances au milieu desquelles ces relations se sont formées, maintenues et développées.

Celte école a le tort de vouloir bouleverser les rapports sociaux sous le prétexte de les régler ; il n'est pas plus donné à l'homme de recréer une société

que de la créer. Le cadre dans lequel une nationalité s'est produite est l’quvre du temps, d'une succession d'événements, de causes extérieures extrêmement variées; et si le libre jeu de l'activité humaine tend incessamment à l'imprégner d'un esprit nouveau, et même à le modifier dans sa forme, il n'essaie de le renverser qu'au prix des plus grands dangers.

La prétention de tout détruire pour tout réédifier, n'a d'autres résultats que des secousses au moins stériles et souvent funestes au progrès qu'elle veut précipiter.

Rechercher le Droit, c'est rechercher la loi qui, en raison et en justice, est appelée par une situation déterminée, par tel ou tel rapport ou par un ensemble de rapports.

Le Droit doit donc varier avec le caractère des rapports qui en provoque l'application.

Mais, dit-on, le spiritualisme doit admettre que le Droit est éternel, immuable, nécessaire.

Oui, le Droit esiste avant les circonstances qui le rendent applicable, et il existerait comme règle en disponibilité, comme règle éventuelle, quand mêrne ces circonstances ne naitraient pas, parce qu'elles ne l'engendrent point, et contribuent seulement à le mettre en lumière.

Le Droit, dit-on, est invariable. Oui, sans doute; mais il renferme des éléments variés qui correspondent à la variété des situations.

Serait-ce donc que tous les faits qui se produisent sont également légitimes, ou au moins susceptibles d'être légitimés par leur régularisation ?

Non; il peut y avoir des faits qui soient une insulte à toute pensée de raison et de justice, des fails que le Droit condamne d'une manière absolue et qu'il doit essayer de briser. Mais ces faits plus ou moins rares ne sont jamais le fonds d'un ordre social, parce qu'une société en contradiction avec le Droit est impossible.

Ce que nous nommons simplement le Droit, c'est ce que beaucoup de philosophes, de publicistes, de jurisconsultes appellent le Droit naturel, Droit sur lequel de tout temps on a beaucoup disserté, sans être arrivé à le nettement définir.

Bien des causes ont contribué à entretenir la confusion, à perpétuer l'obscurité; mais il en est une dont l'influence est incontestable : les auteurs qui ont discuté sur l'origine et le caractère du Droit naturel, ne se sont point, le plus souvent, entendus sur la chose, ou au moins sur les limites de la chose, dont

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