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Renaun par droat, eureuz et glorieuz. (Palsgr. p. 61.)

Année 1562. — Ramus, qui invente un nouveau caractère dérivé de l'e pour noter le son eu, cite précisément pour exemples de cette diphthongue : eureu, maleureu. De Bèze est, je crois, le premier grammairien qui dans son Traité de la bonne prononciation française (1584) ait signalé le son de l'u dans la première syllabe d'heureux. « L'e, dit-il, est inutile dans le mot heureux, qui se prononce hureux, bien qu'il soit dérivé de heur ou s'entend la diphthongue eu, » et ailleurs : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. » Le plus grand nombre prononçait donc heureux. Ceux qui parlent bien ne forment jamais qu'une minorité. N'a-t-on jamais été entraîné à dire hur pour heur, comme le prétend Théod. de Bèze, je n'oserais pas l'affirmer. En tout cas, on a certainement prononcé bonhur et malhur (o); on a dit Diu et liu pour Dieu et lieu, Ramus l'affirme. M. Ed. Fournier ajoute même, je ne sais sur la foi de quelles autorités, que d'autres mots en eur sonnaient aussi ur, on aurait dit par exemple : « ma sur est pleine de cur. » ( ) J'en doute ; je ne crois pas que cette prononciation se soit étendue à d'autres mots que ceux que j'ai cités plus haut (o). Mais, quoi qu'il en soit, on peut soutenir que ç'a été une prononciation passagère, de même que celle des Incroyables du Directoire ou que le Javanais d'aujourd'hui. Hûreux seul ne passa pas ; il traversa heureusement le XVII° siècle, escorté de malhureux et de valureux, et son succès a peutêtre contribué à fortifier l'erreur que je combats. Richelet (1670), Ménage (1694), le dictionnaire de Trévoux (1704) en signalentencore l'emploi. Il expira tranquillement à la fin du XVIII° siècle. « Il

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y a des gens, dit The Practical French grammar (1783), qui voudraient prononcer en u la première syllabe d'heureux et la seconde de malheureux, mais c'est contraire à l'usage. » Wailly avait fait trente ans auparavant (1754) la même remarque dans les mêmes termes. Qu'on ne croie pas que heureux ait été abandonné, même au temps où hûreux florissait. Il se maintint toujours. Nicot (1506) ne signale même pas hûreux, et le P. Chifflet dit en propres termes (1658) : « On prononce hureux et heureux. » L'auteur des Variations du langage français et l'auteur du Traité de Versification française ont donc eu tort de s'appuyer sur le son exceptionnel de eu dans heureux pour en tirer la conclusion que eu sonnât u. DEUXIÈME CAUSE D'ERREUR. — « Nous avons, dit le Traité de Versif franç. (p. 356), un témoignage formel, celui de Sibilet (1548), qui constate positivement la séparation opérée entre les mots écrits par eu : « Je trouverais rude, écrit-il, de rimer heure contre nature pour la différence du son, mais bien morsure avec (ISS8ll7'8. )) Evidemment, l'auteur conclut de là que asseure sonnait assure ; c'est làl'erreur. Il y avait au XVI° siècle des noms en eure long, d'autres, en plus grand nombre, en eure bref. Heure était long; asseure était bref; J. Dubois eut noté ainsi cette différence heûrc, nateûre, asseûre.(Voir 1" part., ch. V, p.49.) Heure et nature eussent donc été des rimes rudes — remarquez bien que Sibilet ne dit pas fausses — comme l'est celle d'une longue avec une brève, fables avec croyables dans Boileau, age avec courage, grace avec audace dans Racine. Asseure et morsure, qui sonnait morseure, eussent été des rimes douces, la quantité de la pénultième étant la même. Estienne Pasquier, en écrivant ces deux vers :

ll l'est vraiment, il l'est, je t'en asseure,
Et non en un desdain, mais une haine pure, etc.

a fait preuve d'une oreille plus délicate et plus harmonieuse que Du Bartas en ceux-ci :

Comme un mesme soleil de ses rais en même heure
Durcit le mol bourbier et fond la cire dure.

Mais franchement Du Bartas est-il aussi coupable que s'il eût fait rimer hallebarde avec miséricorde, comme on le lisait sur la tombe de Mardoché, le sonneur de S Eustache? Et ne voyons-nous pas encore aujourd'hui nos meilleurs poètes ne pas se gêner le moins du monde de faire rimer une longue avec une brève. Je prends au hasard dans la dernière œuvre de M. Em. Augier, un académicien, et je lis :

1 ° Si la poutre que j'ai dans l'œil n'est qu'une paille.
— Voyons — On m'a dit hier un mot qui me travaille.

2° Et je me consacrai sur l'heure à cette tâche,
Heureux de retrouver à ma vie une attache.

3° Si tu savais qui c'est
Et quel piège le sort goguenard me dressait.

4° Mon Dieu! faut-il que les hommes soient bêtes
De se donner en pâture aux coquettes !

5 Je n'ai pas, mon enfant, sujet d'être bien gaie.

— La supposition de mon père est donc vraie.
(Paul Forestier, passim.)

De même nous rencontrerions au XVI° siècle bon nombre d'exemples d'heure rimant avec une terminaison brève en eure, malgré l'observation de Sibilet; Ex. :

1° Enée en sort à l'heure.
Ainsi tous deux, de ravissante alleure, etc.
(L. des Mas., 1552.)
2° L'autre, d'aise ravi, dans Nazaret asseure
Qu'une dame sera vierge et mère en même houre.
(Du Bart., 1578.)

:

3° Sa bonté se montre à cette heure Et veut qu'on s'asseure. (Monfuron, 1632, cité dans le Traité de Versif. franç. p.358.) Ces deux dernières citations viennent à l'appui de ce que j'ai déjà démontré, à savoir que même après que le son u eut en un grand nombre de mots remplacé le son eu, quelques-uns, parmi

, lesquels seur, meur, et leurs composés asseurer, meurir s'obstinè

rent à le conserver. Aussi n'hésiterai-je point à lire en eur les rimes suivantes de Pibrac :

Car le vert brun du bled qui d'un éclat obscur Brille dedans les yeux, lui donne l'espoir seur, etc. (o) (Traité de Versif franç. p. 355.) Tous les autres exemples invoqués dans cet ouvrage vont justement à l'encontre des assertions de l'auteur. Je n'en citerai qu'un seul :

Un chacun admirait la douceur de ses mœurs.

Et la mort, dont la faulx toute chose moissonne,

Voyait de sa vertu naître des fruits si meurs, etc.
(Racan, cité dans le Traité de Versif. p. 358.)

« C'est une rime indubitablement défectueuse, » dit le critique. Point du tout; on disait meurs comme aujourd'hui encore dans le dialecte blaisois; et j'ai été heureux de trouver à ce sujet un défenseur de mes opinions dans un écrivain du XVIII° siècle. L'auteur des Amusemens du cœur et de l'esprit ( ) ne s'y est pas trompé. « On voit, dit-il, que du temps de Racan on prononçait fruits meurs, et non pas fruits murs comme aujourd'hui. » Et il cite pour exemple précisément les mêmes vers dont se sert l'auteur que je

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combats pour soutenir la thèse contraire. Si barbares que l'on puisse supposer les oreilles des poètes du XVI° siècle et du commencement du XVII°, est-il croyable qu'ils eussent commis des rimes qui ne seraient même pas des assonances ?

TRoISIÈME CAUsE D'ERREUR. — « Vers le même temps, Coquillart (1478) nous montre comment on prononçait le mot sûr qui s'écrivait seur :

Si ce mignon, ut dicitur,

N'appartient à homme vivant,

Il faut dire, pour le plus seur, etc. »
(Traité de Versif. franç. p. 355.)

L'auteur fait ici, si je ne me trompe, ce que l'on appelle dans l'Ecole une pétition de principe. Il suppose connue la prononciation de la terminaison latine ur, tandis qu'elle est précisément un des termes du problême, et le premier qu'il fût besoin de prouver, puisque c'est sur la prononciation de cette terminaison latine que le savant philologue s'appuie pour en conclure la prononciation du mot seur. C'est, je crois, au rebours qu'il fallait procéder, c'est-à-dire que l'on devait d'abord prouver la prononciation du mot seur pour en conclure celle du latin dicitur. Ce qui me confirme dans cette méthode, c'est précisément que l'auteur l'a déjà suivie avec succès (Tr. de Versif. fr. p. 377). Il conclut de la prononciation de mots français rimant avec un mot latin, malan avec Jérusalem, an avec amen, non que la terminaison latine imposât sa consonnance finale à la terminaison du mot français, mais au contraire et avec raison que le mot français servait de règle et de modèle à la prononciation du mot latin. Or j'ai prouvé (1"part. chap. V, p.53.) que le son u appliqué à la diphthongue eu ne date pas de plus loin que 1530. Rob. Estienne

(1) Vol. XI1, pag. 226.

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