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Ne sait que cuider, ne que creire,
Mais des or volt haster son eire.
(Chron. d. d. de Norm. Cf. passim.)

Florissante en Normandie pendant le XI° et le XII° siècles, cette prononciation n'a laissé que peu de traces dans le dialecte de l'Ilede-France où elle fut étouffée de bonne heure par la prononciation picarde et bourguignonne en oué. Elle ne reparut en français qu'au XVI° siècle, et surtout après le traité de Crespy (1544).

« Après avoir dit de credere, rege, fide, etc., crére, ré, fé, etc. qui sont encore conservés en certains dialectes, on remplaça e par oi ou oy, croirc, roy, foy, etc. » (Henri Estienne, dans Livet.) « Pourquoi quelque dame voulant bien contrefaire la courtisanne (femme de la cour) à l'entrée de cest hyver, dira-t-elle, qu'il fait fred? »

(G. des Autels, dans Livet.)
Eschappé du filet qui d'une attache estrette

Les tenoyt enserrez, chascun fait sa retraite.
(J. de Montl., p. 149.)

REMARQUE IV. Oi, au commencement des mots et dans les monosyllabes bois, trois, mois, pois, ainsi que dans quelques autres mots, comme poêle, poêlon, François, etc., qui admettent également bien le son ouai, se prononce oud; Ex. : oie, oiseau, Suédois, François, etc., pron. : oude, oudziau; mouâs, bouds, pouds, trouds; Suédouais ou Suédouâs; Françouées, Françouais ou Françouds.

C'est dans le Mistere du siège d'Orléans que j'ai remarqué pour la première fois des traces de la prononciation d'oi en oua; Ex. :

Voicy la nuyt qui fort nous haste;
Je voy que tout se pert et gaste.
Hé Dieu et la vierge benoiste ,
Voicy diverse destinée !
Faut-il donc que je gouste et taste
Telle douleur, telle journée! (vs. 8656.)

Trois detz plombez, de bonne carre,
Ou ung beau joly jeu de cartes...
Mais quoi ? s'on l'oit vessir ne poirre,
En oultre aura les fièvres quartes.
(Fr. Villon, Gr. Test. XCVIII.)

Cette prononciation régna concurremment avec les deux autres oué et ouè jusqu'à la fin du règne de François I". Voici en quels termes Palsgrave en formule les règles :

« 1° Oi en français a deux sons bien distincts. Tantôt on le prononce comme oy en anglais dans ces mots : a boye, a froyse, coye, et autres semblables; tantôt l'i de oy sonne à peu près comme a. »

« 2° Si s, t ou x suivent immédiatement oy dans un mot d'une syllabe, on prononcera l'i à peu près comme a. Ainsi pour boys, foys, soyt, croyst, voyx, croyx, on dira boas, foas, soat, croast, voax, croax; et de même dans les mots de plusieurs syllabes, si oi fait partie de la dernière, et si elle est suivie d'un s ou d'un t. Ainsi l'i de oi sonnera comme a dans ces mots : Aincoys, françoys, disoyt, lisoyt, jasoyt, pron. : ainçoas, françoas, disoat, lisoat, jasoat. Mais o et a dans ces mots sonnent comme une diphthongue, de manière que l'on n'entende pas deux sons distincts et séparés. »

« 3° Toutes les fois qu'au milieu d'un mot, oy est suivi immédiatement d'une des consonnes r ou l, l'i sonne à peu près comme a, Ex : gloyre, croyre, memoyre, victoyre, poille, voille, poillon, pron. : gloare, croare, mémoare, victoare, poalle, voalle, poallon. » (Palsgr. p. 13 et 14.)

Cette prononciation existait encore en 1578 à la cour de Henri III, s'il faut en croire Henri Estienne dans cette invective aux courtisans :

N'estes-vous pas de bien grands fous
De dire pour trois mois troas moas ;
Pour je fay, vay, je foas, je voas?

Théodore de Bèze la constate en 1584 : « Une faute très grande des Parisiens, dit-il, c'est de prononcer voarre, foarre, troas et même tras (o) pour verre, foire, trois. » Mais elle paraît néanmoins avoir déjà perdu beaucoup de son influence, et ne se limiter plus qu'à un petit nombre de mots. Il est facile de suivre cette prononciation à la trace pendant le XVII° et le XVIII° siècles; c'est ce que je me propose de faire dans le chapitre suivant. REMARQUE V. — Dans un petit nombre de mots, la plupart commençant par poi, si cette syllabe n'est pas elle-même suivie d'une syllabe muette, oi se prononce o. Ainsi poisson, poison, poignard, poitrail, poirier, tesmoigner, voisin, etc. sonneront très souvent posson, pozon, pognard, potrail, porier, tesmogner, vozin, etc. Cf. avec la Possonière, station du chemin de fer d'Angers à Nantes; avec l'orthographe pongnard : « L'ung d'iceulx lui dona un coup de pongnard » (Jeh. Bouch., fol. XLVIl, verso.) et avec porasine en cette phrase de Pantagruel (IV. 13) : « Jectoient pleines poignées de porasine. » (poix résine.)— De Boisrenard, nom d'une famille connue du Blaisois, ne se prononce jamais autrement que de Borrenard. M. Génin prétend (Variat. p. 162.) que le son oin est d'invention moderne, et que tout le moyen âge a prononcé oin par on, oigne par ogne. 1° OIN a évidemment sonné on-oun. Les exemples en sont nombreux; M. Génin en cite quelques-uns, mais est-ce à dire que oin n'a jamais sonné comme aujourd'hui dans les mots loing, soing, besoing, et autres semblables ? Je n'oserais le prétendre, comme le fait l'illustre étymologiste, en présence des exemples suivants :

Et les delaissez en ce soing;
Car onc fromages de gaaing
Ne se cuit mieux qu'ils se cuiront.
(Rom. de la R., vs. 7911.)
Colperent les piez e les puinz. (Rois, p. 135.)

(1) C'est sans doute de cette époque que vient la forme je vas p" je vois-je voas-je vais.

Faut y adviser près et loing

Et à nostre oust avoir le soing

Ny ne fault avoir le cœur cain.
(M. du S. d'Orl. vs. 73.)

2° OIGNE a eu trois prononciations différentes au moyen âge, éne, ouéne et oune. Le son éne correspond à la représentation normande de oi par ei, le son ouéne à la prononciation bourguignonne et picarde de oi en oué, le son oune à la forme normande on pour oing. C'est ainsi que tesmoing, peut-être sous la forme tesmeing (dont je ne trouve pas d'exemples), a donné témégne; prononcé tesmouaing, tesmouégne; prononcé tesmoug-tesmoung, tesmougne. Le g ne sonnait pas. Ex. :

ÈNE : Le livre Ovide ou il ensegne
Comment cascuns s'amour tesmegne.
(M. de Fr., I, p.66.)
OUÉNE : Comme Valérius tesmoigne,
Ne peut nul aimer qu'il ne preigne.
(Rom. de la R., vs. 9102.)
OUNE : Fors de sa tiere adont s'eslogne,
Et vint kacier en la vicougne.
(Ph. Mouskes, vs. 2082.)
De cui la scriture tesmonget.
(Mor. s. Job, p. 443. V. Introd. aux 4 livr. des Rois,
p. 127.)

Au XVI° siècle on prononçait encore tesmouène : « quelques nouveaux temoenent. » (Peletier.).(')

M. Génin se trompe quand il affirme (Variat. p. 161.) que le XVII° siècle figurait l'i dans les trois verbes grogner, éloigner, témoigner, et ne le prononçait dans aucun. La prononciation de l'oi devant gn était alors très controversée. Ménage veut qu'on dise témoigner, éloigner; Sarrasin est pour élogner, et le P. Chifflet dit en propres termes :

l Cf. Cl. Marot, Ps. XXIX. D. tesmoigne témouilne ou témsugne : besongne besouilne ou besougne; XVI, M, besongne, tesmoigne : Vl, M, s'eslongne, rergongne.

« L'o doit sonner clairement, presque comme s'il était seul dans besoigne, éloigner, etc. Exceptez-en témoigner et joigne, ainsi que ses composés, ou l'i se prononce comme l'è ouvert. »

· Le XVIII° siècle supprima l'i de oi dans un certain nombre de mots où il ne se prononçait pas. Il le conserva dans éloigner, qui se prononça dès lors exclusivement éloègner. « Oi, dit Chambaud

sans signaler d'exception, sonne devant g et n, témoigner, joindre. »

CHAPITRE VIII.

Etude sur les causes de quelques erreurs
à propos du son OI.

Je me propose de combattre quatre erreurs qu'un savant de nos jours a accréditées, et appuyées de l'autorité de son nom; la première, c'est que la diphthongue normande ei soit antérieure à la diphthongue picarde et bourguignonne oi; la seconde, que oi ou oy se soient jamais prononcés ai pendant le moyen âge; la troisième, que la rime en oi, ois, oit, plus rare dans les grands poètes du XVII° siècle, fut alors certainement vicieuse; (') la quatrième, que « cette rime qui faisait déjà disparate au XVII° siècle, se soit maintenue au XVIII°. »

(1) Voir Traité de Versification française, p. 339, 340 et suiv.

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