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anchois, mourut en 1720. Or nous venons de voir qu'en 1733 on prononçait encore Fransoais même à l'Académie. N'est-il pas bien probable que dans le langage relevé on prononçât aussi Anglois,

Polonois, etc. ?

Voici les noms de peuple et de pays qui en 1783, d'après une grammaire du temps, sonnaient en oi :

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On voit qu'à l'exception de Maltois et de Japonois, ces noms sont les mêmes qu'aujourd'hui. Voici ceux qui en 1775, d'après L. Chambaud, sonnaient encore

en oi :

Bavarois
Danois
Hongrois
Liégeois
Cretois
Japonois
Iroquois
Maroquois
Albigeois
Rochelois
Remois
Gatinois
Angoumois
Rhetelois

Hibernois
Vaudois
Malthois
Comtois
Dunois
Vermandois
Bazadois
Chinois
Gaulois
Carthaginois
Beaujolois
Champenois
Piémontois
Blésois

Suédois
Hessois
Génois
Aragonois
Navarrois
Modénois
Barrois
Crémonois
Artois
Valentinois
Nantois
Gantois
Condomois
Valois

Bourdelois Auxerrois Brussellois
Genevois Agenois

La liste des noms qui sonnent en oi est, comme on le voit, beaucoup plus longue en 1775 qu'en 1783, et elle le deviendrait davantage, à mesure que l'on remonterait plus avant vers le XVII° siècle. J'ai voulu montrer en la transcrivant que c'est progressivement, d'année en année, pour ainsi dire, que cette transformation d'oi en ai a eu lieu. Ainsi pour revenir à Charolais, bien qu'il sonnât comme aujourd'hui en 1783 et en 1775, il est certain qu'à l'époque où Voltaire le faisait rimer avec François, c'était autorisé par la prononciation usuelle. J'en trouve la preuve dans cette note de Duclos à la Grammaire générale : « On a dit autrefois roine et reine, et de nos jours Charolois est devenu Charolais, harnois a fait harnès, etc. » Or ces lignes datent, si je ne me trompe, de 1756, et le quatrain galant que l'auteur du Traité de Versification met en cause, est de 1720 :

Frère Ange de Charolois,
Dis-nous par quelle aventure
Le cordon de S François
Sert à Vénus de ceinture ?

Voltaire, qui n'avait alors que 26 ans, se conformait à l'orthographe et à la prononciation générales; ce ne fut que plus tard qu'il entreprit sa campagne pour la transformation d'oi en ai.

Les deux auteurs, dont j'ai tiré les noms de peuple et de pays que je viens d'énumérer, ont oublié le mot Marseillois. Je ne veux pas dire qu'ils n'en aient point omis d'autres, mais je m'attache à celui-là de préférence, parce qu'il m'offre l'occasion de raconter une anecdote, qui prouve avec quelle lente progression ces noms en ois se sont insensiblement transformés. On y verra de plus que ces transformations ne se sont pas produites si loin de nous, qu'on se le pourrait trop facilement imaginer; et l'on en conclura peutêtre que, de même qu'une langue, si parfaite qu'on la suppose, n'est jamais fixée ni pour le sens, ni pour la forme des mots, dès lors qu'elle demeure à l'état de langue vivante, de même aussi il s'opère dans le langage parlé un travail sourd, lent, imperceptible, et dont les causes sont extrêmement complexes, qui altère presque à notre insu, et modifie la prononciation.

C'est entre 1792 et 1814 que le nom de Marseillois s'est transformé en Marseillais. D'une part en effet, nous trouvons dans la Carmagnole un témoignage de la prononciation de ce mot; de l'autre, M. Laurent Lautard, dans son ouvrage intitulé : Marseille depuis 1789 jusqu'à 1815, (II. p. 288.) raconte que le comte d'Artois, visitant Marseille en 1814, assista à une représentation solennelle donnée au théâtre en son honneur. Là il adressa aux habitants, pour les remerciar de leur brillante réception, un petit discours, qu'il commença ainsi : Marseillouais! « Cette prononciation, déjà surannée, ajoute le narrateur, provoqua un étonnement universel. »

CHAPITRE IX.

Monographie de la diphthongue OI.

Je crois nécessaire de résumer ici tout ce que j'ai dit de la diphthongue oi, l'une de celles qui jouent le rôle le plus important dans notre langue, tandis que, chose remarquable, elle manque à tous les autres idiômes romans. Je me propose d'ajouter quelques développements et quelques preuves de plus à l'appui de mes assertions. On verra mieux dans ce coup d'œil d'ensemble quel est son emploi actuel dans le dialecte blaisois et dans la langue française, quelles diverses prononciations elle a eues, ou possède encore, et jusqu'à quelle époque à peu près l'on peut légitimement faire remonter chacune d'elles. Le son oi a pris naissance dans les pays du nord et de l'est de la France ; il est, comme nous l'avons vu, l'un des caractères particuliers aux dialectes picard et bourguignon, et à part quelques exceptions, au sous-dialecte français. Les monuments les plus anciens où on le rencontre et dans les imparfaits des verbes et dans les autres parties du discours datent du XII° siècle. Il correspondait à l'ei et à l'ai normands et sonnait primitivement oué. A une époque indéterminée ce son oué s'allongea, non pas généralement, en ouè ou ouai. Il est difficile de préciser au juste le temps où cet allongement eut lieu, attendu qu'on ne peut affirmer si la terminaison en aire ou ere, rimant avec des mots en oire, avait le son ouvert ou le son fermé. J'ai prouvé dans un précédent chapitre que ai et e avaient eu souvent au moyen-âge et même jusqu'au XVIII° siècle le son fermé dans des mots où aujourd'hui nous le prononçons ouvert.Ainsi, il est impossible de démontrer dans ces vers qui ouvrent le Mistère du Siège d'Orléans :

Très haulx et très puissans seigneurs,
Vous remercy des grans honneurs
Dont vous a pleu ainsi me faire,
Quant vous autres, princes greigneurs,
Qui estes les conservateurs,
De tout nostre territoire,
Me vouloir faire commissaire,
Estre lieutenant exemplaire,
C'est de Henry, noble roy de renom.
Pour le jour d'uy n'est de si noble affaire,
De France est roy, il en est tout notoire, etc.

Il est impossible, dis-je, de démontrer que l'on prononçât territouére, commissére, etc., comme on le fait encore de nos jours dans le dialecte blaisois, ou territouère, commissère, etc., comme prononcent encore aujourd'hui bien des Français. On ne peut donc émettre à cet égard que des suppositions, et comme la méthode hypothétique n'est pas condamnée par la science, pourvu que les faits observés n'apportent point un démenti à la loi ou au principe supposé, je ne crois pas dépasser les justes limites de la méthode scientifique en exprimant l'opinion, que l'è ouvert n'existait pas dans la plupart des dialectes de la langue d'oil au moyen âge, pour ne pas dire dans tous, et qu'il n'a pénétré en France que par suite de la nouvelle prononciation latine de la finale er, dans la seconde moitié du XV° siècle. Cette hypothèse admise, il deviendrait logique d'admettre que c'est seulement à cette époque que la diphthongue oi-oué a dû pour la première fois prendre le son ouè-ouai. C'est dans le Mistère du Siège d'Orléans écrit et représenté dans le deuxième tiers du XV° que nous avons surpris les premières traces de la prononciation oi-oua (V. chap.VII, rem. 4, p.107.)Je ne connais pas d'autre grammairien que Palsgrave, qui ait formulé les règles de cette prononciation. Les ayant citées, je n'y reviendrai pas. C'est la prononciation qui domine de nos jours, et de même que nous avons vu les poètes du moyen âge faire rimer les mots terminés en oisse-ouesse avec d'autres terminés en esse :

Car quand on oit clarons sonner
Il n'est courage qui ne croisse.
Tout aussitôt : Où esse ? esse? (Fr. Villon.)

De même nous voyons aujourd'hui des poètes de tous les étages faire rimer des mots en oir-ouar, en oisse-ouasse avec d'autres terminés en ar ou en asse.

Je fais flanquer à la porte Cette armée de vieux soudards, Qui encombrent mes couloirs. (Complainte du roi Lear, dans le Journal pour rire du 2 mai 1868.) « On lit sur la boutique d'un barbier, rue de Rennes, à Paris :

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