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CHAPITRE II.

De la prononciation de la lettre E.

J'éprouve quelque embarras avant de commencer ce chapitre. Les grammairiens en effet ne reconnaissent que trois sortes d'e, le muet, le fermé et l'ouvert. « On les trouve tous trois, dit Dumarsais, dans sévère, évêque, etc. » Mais l'e muet de sévère est-il le même que l'e muet de recevoir ou de devenir ? Et dans ces deux verbes n'y a-t-il pas un e muet qui diffère de l'autre, un e muet qui se prononce, et l'autre qui ne se prononce pas? Car, remarquez bien que, de quelque manière que vous prononciez ces infinitifs, que vous disiez r'cevoir et d'venir, ou comme on dit plus communément, rec'voir et dev'nir, il y a un des deux e muets, que 'vous ne sauriez vous dispenser de faire sonner, et que par conséquent on ne peut appeler muet. Comme cet e se prononce eu, qui est le son donné aujourd'hui à la lettre e dans l'alphabet, et comme il paraît avoir sonné ainsi de tout temps dans les monosyllabes me, te, se, je l'appelleraie naturel. RÈGLE I. — E se prononce a dans tous les mots où il est suivi de deux consonnes, dont la première est un r; Ex : Apercevoir, berceau, perdre, vertu, etc., pron. : Aparcevouéere, barsiau, parde, vartu, etC.

Aparcéurent sei que l'arche fust venue en l'ost. (Rois, p. 15.) Deux garbes de blé. (Charte du XIIl° siècle, citée par Ler. de Lincy, Rois, Introd. p. LXXX.) Et la vielle tozdiz sarmonne (*). (A. Jub. N" rec., I. 407.) On l'aparçoit a l'eul. (G" D" Mac., p. 23.)

(I) V. Mol. Fest. de P. Acte II, sc. I : Je l'ai tant sarmonné et Th. Corn. id.

Tous demangiés et partuisés de vers. (Le dit des trois mors, p. 50.)
Pardurablement. (Id., p. 53, 54.)
Baillevant. — Pour despourveuz adventureux
Comme nous, c'est encor le mieux
De faire l'ost et les gens d'armes.

Mallepage. - En fuite je suis courageux.

Baillevant. — Et à frapper ?

Mallepage. — Je suis piteux.
Je crains trop les coups pour les armes.

Baillevant. — Servons donc Cordeliers ou Carmes

Et prenons leurs bissacs à fermes, Car il n'y a pas grand débit. Mallepage. — lls nous prescheroient en beaux termes * Et pleureroient maintes lermes Devant que nous prinssions l'habit. (Attribué à Villon, éd. Jannet, p. 349.)

Lisez farmes, tarmes, larmes, et vous fondant sur les vers précédans, n'hésitez pas a lire farme et gendarme dans ceux qui suivent, également attribués à Villon :

Non ay-je en vain, mais très ferme,

Ainsi que fait un bon genderme.

De parvanche feuillue. (Ronsard, Amours, 2° liv.) Sarqueu, coffre à mettre les morts. (Trésor de H. Estienne.)

Un village du Blaisois s'appelle Cerqueux, que nos paysans prononcent absolument comme cercueil, c'est-à-dire : sarqueu; l'orthographe de H. Estienne est plus conforme à l'étymologie sarcophagus.

« Argot, qu'on dit aussi ergot (car le français en plusieurs dictions met

e pour a, comme eppeler pour appeler), est le crochet cornu, qui est par derrière la jambe du coq. » (Tr. de Nicot.)

Je trouve dans H. Salel (éd. de 1545, pag. L) :

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Et dans le même (éd. de 1574, pag. 20),
Phœbus joua de la harpe.

REMARQUE. — Il existe un certain nombre de mots ou l'e se prononce a, bien qu'il soit suivi d'un r seul, ou même souvent d'une autre lettre que r; Ex : Elle, quel, sel, sécher, guérir, pron. : al ou a, qual (qual devant une voyelle; queu devant une consonne) sal, sacher, etc.

Charles respunt : Encore purrat guarir. (Ch. de Roland, I, vs. 156.) Mort le tresturnent très enmi un guaret. ( Id. II; vs. 725.) Nostre terre si desacherat. (St-Bern. p. 540.) Larmes les cueurs des Dames sachent, Mais que sans plus barat n'y saichent. (Rom. de la R. v. 7859.) A ce mot guarite (guérite) peut-on rapporter guérir et guérison que le Languedoc et nations adjacentes prononcent guarir et guarison. (Tr. de Nicot.)

REMARQUE II. — E ou hé, syllabe initiale, se prononce généralement a; Ex : Etonner, écraser, hériter, etc., pron. : Atonner, acraser, hariter, et de même dans leurs composés; Ex. :

Moult veissiez harnas floter Homes noier et afondrer. (Rom. de la R.) Ou plaine paulme, ou quelque goutte, Que Fortune au bec lui agoutte. (Rom. de la R. vs. 7193.) Mes a este tos jors s'antentions (son intention) et est d'aloigner la besogne. (Lett. de Rois, I, p. 253.) Se chauffouroyt le visage, acculoit ses souliers. (Rabelais, tom. I, p. 225.) Aucuns escrivent acouter, les autres ascouter : d'autres et plus communément escouter. (Tr. de Nicot.)

Voir aussi Roquefort aux mots Agout, Assample, Assil. REMARQUE III. — Les e ouverts, toutes les fois qu'ils ne sonnent pas a, se prononcent très fermés et avec un accent traînant; Ex. : terre, fête, procès, etc., pron. : téere, féete, procée, etc.

« Les Picards et les Gascons prononcent brèves les syllabes qu'on doit faire longues, surtout dans les finales. Ils diront par exemple laquez pour laquais, succez pour succès, mér pour mer, fiér pour fier, etc. » (A. de Boisreg., 452.)

« Les Gascons ont le malheur de confondre toujours l'e ouvert avec l'é fermé. Ils disent par exemple un procés, les anglés, més, jamés, etc. » (Bibl. des Enfans, p. 149.)

Nos paysans parlent Picart ou Gascon, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter. Mais je dois faire remarquer qu'au XVII° siècle l'è ne se prononçait pas aussi ouvert dans les mots en ès qu'aujourd'hui.

« Bien qu'on écrive vous verrez, vous direz, il faut prononcer vous verrés, vous dirés, à peu près comme en ces mots-ci procés, succés, prenant garde toutefois de faire sonner cette syllabe es, comme s'il y avait verrais, dirais, ferais, ainsi que prononce la bourgeoisie et le petit peuple de Paris. » (A. de Boisreg., p. 465.)

Aujourd'hui la syllabe finale des substantifs procès, accès et celle des conditionnels verrais, dirais se prononcent absolument de même. Evidemment, puisque le grammairien recommande de ne pas prononcer la terminaison des premiers comme celle des seconds, je dois conclure que es sonnait plus bref dans procés que ais dans verrais.

Il est à remarquer à l'appui de ma thèse que tous les noms latins en es, dont nous prononçons aujourd'hui la terminaison d'une manière très ouverte en latin, Eurymedès, Diomedès, Ulyssès, avaient leur dernière syllabe en é fermé; Ex. :

Par ce départ furent adnichilez

Tous les plaisirs du vaillant Achillés, etc.
(Hug. Salel, liv. I.)

En luy baillant pour patron Ulyssés,

Duquel les Grecs étoient tous surpassez
En bon conseil et en douce faconde. (Id. id.)
Et veut trouver le subtil Ulyssés
Lequel avoit les autres Grecs laissez. (Id. II.)

On trouverait dans les 10 livres de l'Iliade de Hug. Salel plus de cent exemples semblables.

Voici quelques autres exemples de mots français, dont l'e est aujourd'hui plus ou moins ouvert, rimant avec des terminaisons en é fermé :

Tost sont ruinés
Cent mil poissons et plusieurs nefs.
(Fig. du n. Testament, apocal. VIII.)
Et lors estant les Grecs
Assis selon leurs estats et degrez. (Hug. Salel, liv. I.)

Du reste, il est probable que cette variété dans les sons ez, ès, ais, ne date guère que de la renaissance, et que le moyen-âge, comme j'essaie de le démontrer plus loin, ignorait l'emploi de ces sons dans les syllabes finales. Voir le chap. I de la deuxième partie : De la prononciation de la diphthongue ai. RÈGLE lI. — E fermé se prononce presque constamment comme e naturel, c'est-à-dire eu; Ex. : Espérer, exemple, créer, moire, nettoyer, etc., pron. : Euspeurer (ou aspérer), exampe (ou axampe), creuer (ou créyer), meumouéere, neutouéyer, (ou natouéyer). Il sonne souvent de même dans la syllabe finale des participes de la 1" conjugaison, toujours dans les terminaisons en ève, èvre, qui se prononcent l'une et l'autre euve; Ex. : Aimé, bonté, vérité, clé, etc., pron. : Aimeu, bounteu, veuriteu, (variteu, varteu),

(1) Il est à remarquer dans l'édit. de l'Iliade de Hug. Salel de 1545, que, tandis que la préposition à est toujours marquée d'un accent grave, tous les e, ouverts aujourd'hui, sont ou inaccentués, ou marqués d'un accent aigu.

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