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Qui t'enyvrant sous son voile
Du sang, ains du nectar d'elle. (!)

En 1584, Théodore de Bèze écrit : « Non suivie de n, oi prend une prononciation voisine de oai, ou de ai et e ouvert. »

La seule conclusion que je veuille tirer de ces citations que je pourrais multiplier, c'est que les sons oué et ouè ont régné de concert au XVI° siècle, et dans une mesure à péu près égale ; ce n'est qu'aux approches du XVII° siècle que celui-ci a détrôné celui-là. o

Dès 1531, et peut-être avant, un autre son de la diphthongue oi avait commencé à se répandre (o). Une triple influence contribua à le propager; l'influence Normande, qui n'avait jamais cessé d'agir sur le dialecte de l'Ile-de-France; l'influence des femmes, qui « avoient peur, dit H. Estienne, d'ouvrir trop la bouche en disant François, Anglois; » et enfin, d'après Théod. de Bèze, l'influence « des imitateurs de l'italien. » Je veux parler du son ai-ei ou è. C'est Jacques Dubois qui, à ma connaissance, le signale

(1) Comparer ces rimes avec celles des vers suivants, qui datent de 1870 : Nous sommes les fils des héros, Nous avons la fibre et la moelle ; Soldats, officiers, généraux, Nous naissons avec une étoile. (Nadaud, la Française, chant patriotique, dans le Figaro du 27 juillet 1870.) Que vos rhythmes puissants remettent dans nos os De l'énergie et de la moelle ! Que vos éclairs vengeurs, embrasant nos drapeaux, Rallument au ciel notre étoile ! (Alex. Flan à Victor Hugo, dans la chanson illustrée, 2m° année, n° 78.) Faut-il lire moalle ou étouelle ? Wailly tient pour moale, Napoléon-Landais pour moèle. Cf. dans lo Bien Public du 16 Octobre 1871, le Petit Alsacien, par Em. Bergerat, XXXme strophe, dévoile, moelle. (2) C'est entre 1500 et 1525 que l'alphabet qui se lisait autrefois à la Bourguignonne : Boi, coi, doi, etc., commença à se prononcer à la Normande : Bé, cé, dé, etc. Cf. La Monn, Gloss, à Bé, et Lincy, Pooo fr. p. 5.

le premier : « Les Normands, dit-il, prononcent tous ces mots en e et non en oi : tele, estelle, sée, ser, tect, vele, ré, lé, amée, pour toile, estoile, soie, soir, toict, voile, j'amoie, etc. Aujourd'hui même cette prononciation semble avoir envahi Paris; on dit bien encore estoille, mais si on entendoit estoillé, et non estellé, endoibté et non endebté, on mourrait de rire et l'on crieroit au barbare. » Et plus loin à propos des mots voie et voirre (verre) : « Mieux vaudrait-il pour tous ces mots dire avec les Normands vée, vésin (voisin), verre, fé. Cet é, employé d'abord, les François l'ont changé en oi. Dans la banlieue de Paris on entend à chaque instant dire : Par ma vere. L'affinité des deux sons e et oi a causé la confusion. » On ne s'étonnera pas, après ce qui précède, de voir Dubois admettre dans la conjugaison des verbes la forme Normande et dire : J'aimée, tu aimées, il aiméet, etc., j'havée aimé, j'aimerée, etc. et traiter la conjugaison en oie, ois, oit de forme vulgaire. Ce fut surtout après le traité de Crespy que le son e, déjà usité et répandu, comme nous venons de le voir, à la ville, prit de l'extension à la cour. Il avait commencé à s'implanter dans quelques substantifs et adjectifs; il s'insinua ensuite dans les verbes, non pas dans tous à la fois, mais d'abord dans ceux en ier, ou la voyelle i qui précède la terminaison exigeait un plus grand effort de bouche pour la prononciation des imparfaits. » Nous prononçons, dit Peletier (1555), priet, criet, estudiet, et toutes tierces personnes de l'imparfait indicatif, venant des infinitifs en ier, et toutefois nous escrivons prioit, estudioit. Et mesme aujourd'hui s'en trouvent qui s'estiment grands courtisans et bien parlans, qui vous diront : J'allès, je fesès, il iret, il diret. Toutefois, si c'est bieh dit, qu'ils y pensent. Je ne suis ici ni pour, ni contre eux ; mais tant y a que je sais bien qu'il n'y a celui d'eux qui n'écrive : J'allois, je fesois, etc. » Moins de 20 ans après voici ce qu'écrivait Henri Estienne : « Comme le son oi est une sorte de son moyen entre oi et oe, quelques-uns l'écrivent oe : moes, poevre. foet,

soer et surtout moelle (o). On n'oserait dire François ni Françoyse sur peine d'être appelé pédant, mais il faut dire Francès et Francèse, comme Anglès et Anglèse; pareillement j'estès, je faisès, je disès, j'allès, je venès pour j'estois, etc. » (H. Est., 1572.) Et 12 ans plus tard Théodore de Bèze : « Oi a le son oai dans loi, moi, foi; quelques-uns supprimant le son o prononcent seulement ai, ainsi les Normands écrivent et prononcent fai pour foi et le peuple parisien dit parlet, venet, allet, pour parloit, etc. Les imitateurs de l'Italien prononcent de mesme Anglès, Francès, Ecossès pour Anglois, etc. » On voit que Th. de Bèze n'est pas aussi absolu dans son langage que Henri Estienne; il n'a point l'air de considérer comme pédants les imitateurs de l'italien. Claude de S'-Lien, qui écrivait en 1580, dit formellement : « Prononcez j'aimoé, j'alloé, moéne, toé, etc. » Ainsi l'on peut dire que pendant le XVI° siècle les uns restent fidèles à l'ancienne prononciation de la diphthongue oi; les autres, se soumettant aux exigences de la mode, changent de prononciation suivant ses caprices. J'ai dit la mode, et je ne me dédis pas : « Chascun sçayt, écrit Peletier, qu'entre les François la prolation change de temps en temps. » Mais chaque prolation laissait dans le langage et dans l'orthographe des traces qu'il est facile de surprendre encore de nos jours. L'adversaire le plus fougueux du son ai attribué à la diphthongue oi fut Estienne Pasquier. Avez-vous lu sa lettre à Ramus ? Quelle ardeur, quelle énergie il déploie contre l'invasion de la prononciation nouvelle? Avec quelle ironie il se moque de ces courtisans « aux mots douillets, qui vont couchant de telles paroles :

(1) Ce dernier mot a conservé cette orthographe. Il en est qui prononcent à tort moale. Du reste, il s'est également écrit moile jusqu'au milieu du XVI° siècle : . Je aide à tistre aux araignes leurs toilles... De queles sont leurs substances et moiles. (Les sept dames de rhétorique.) Pasquier écrit encore moilon. (V. L. X. Lettre XI.) Cf. avec boite et coiffe, écrits jusqu'à notre siècle boëte, coëffe.

Reyne, allet, tenet, venet, menet, etc. Ni vous, ni moy, je m'asseure, ajoute-t-il avec résolution, ne prononcerons, et moins encore escrirons ces mots, ains demeurerons en nos anciens, qui | sont forts : Royne, alloit, venoit, etc. » Pasquier pardonnait à Ramus d'employer oué pour ouè; on sent à la chaleur de ce passage qu'il lui eût gardé une rancune éternelle de donner dans la prononciation des Normands, des femmes, et des imitateurs de l'Italien. Et la prononciation d'oi en oua, que devenait-elle? Elle s'était réfugiée dans le peuple. Les grammairiens de cette époque paraissent en avoir complétement ignoré l'ancienneté. Ils la considéraient comme du dernier vulgaire, comme le comble du mauvais goût; et quand dans'un de ces accès de mode, si fréquents au XVI° siècle, la cour elle-même se permet dans un petit nombre de mots d'adopter la prononciation en oua, H. Estienne ne peut s'empêcher de donner un libre cours à son indignation. « N'estes-vous pas, s'écrie-t-il, en s'adressant aux courtisans,

N'estes-vous pas de bien grands fous...
De dire pour trois mois troas moas
Pour je fay, vay, je foas, je voas? »

S'il s'en fut trouvé un parmi eux qui connût un peu la littérature du siècle précédent, il eût pu lui citer ces vers ou l'emploi du mot trois à la rime en indique assez la prononciation :

Au regard du fait de la guerre,
Souvent le plus fort ne l'a pas.
Quand les Françoys nous vindrent querre
Ils estoient dix contre trois,
Que nous amenyons le harnoys
Et les vivres devant Paris,
N'eussent pas le bon les Françoys
Auprès de Rouvray S'-Denys.
(M. du S. d'Orl. vs. 14045.)

Théod. de Bèze partage à ce sujet les idées de H. Estienne : « Une faute très grave des Parisiens, dit-il, c'est de prononcer voarre, foarre, troas et même tras, pour voirre, foire, trois. » Ainsi quatre prononciations de la diphthongue oi, savoir : oué, ouè, oua et ai-è ont régné au XVI° siècle avec des succès divers. Le XVII° n'en adopta que deux : ouè et è. Mais de même que nous avons vu dès la fin du XV° siècle le son ouè faire concurrence au son oué, de même nous voyons au XVII° le vieux son de l'e normand, c'est-à-dire é-ée, lutter contre la prédominance toujours croissante de l'è ouvert. Les uns s'obstinaient à dire, selon la vieille prononciation de J. Dubois, Francés, j'allés, ou même Francées, j'allée; les autres, à la mode d'Henri III et de Charles IX, Francès, j'allès. Que comprenait alors le domaine de la prononciation d'oi en è, non pas à la ville où, comme je l'ai déjà dit, toutes les prononciations avaient laissé des traces plus ou moins profondes, mais à la cour ? 1° Tous les imparfaits et conditionnels des verbes; 2° Un certain nombre de noms de peuple, parmi lesquels François, Anglois, Ecossois, etc. 3° Divers adjectifs et substantifs, tels que dret et ses composés, adret, fred, etret, rede, harnès ; 4° Les verbes connoître, paroître, croître, et leurs composés. Ce serait se tromper étrangement de croire que ces prononciations en è datent toutes de la fureur d'italianismes qui régna à la cour de Henri II, et contre laquelle s'éleva si énergiquement H. Estienne. Nous avons vu que Dubois est le premier qui dès 1531 ait signalé les imparfaits normands comme un modèle de beau langage. Palsgrave nous apprend qu'à cette époque Reine était déjà la prononciation la plus commune. Or ce ne fut que deux ans après que Catherine de Médicis épousa Henri II, et que l'influence ltalienne commença à se faire sentir. Je comprends que le stretto et le freddo des Italiens aient pu déterminer le fred et l'estret des

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