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Item donne aux amans enfermes (!)
A leurs chevetz, de pleurs et lermes
Trestout fin plain ung benoistier. (Gr. Test. CLV.)

je lirai enfarme et charme. Ronsard n'a-t-il pas écrit ailleurs : « Vieux charmeur — Amour est un charmeur? » (2° livr. des Amours, XX.)

Quoi qu'il en soit, c'est de cette période de transition que nos paysans ont conservé un certain nombre d'expressions où ils substituent l'e à l'a, Ex. : Almenach, (o) bremer, chercutier ou mieux chaircutier (plus communément chertutier), catherre, errhes, élourdir, fener, glener ou gléner, genderme, jerdin, phermacien, sercler, serdine, et leurs composés seneur, glene, élourdissement, jerdinier (o), etc. Attécher, cherger, merquer, tisène, ténière, tèche, usités dans le Maine et l'Anjou, n'ont que peu de cours dans le Blaisois.

... Non pas si dur que plomb ou terre,
(Aussi n'en eut si dangereux caterre. (Ch. Bourd. p. 23.)
Mes gens n'ont point encore glenné en ce champ.

(Palsgr. p. 568.)

Comme on voit le gleneur
Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.
(Joach. du B. p. 9.)

Je ne cesse d'ouïr une lourde tempeste
De propos complaignans qui m'eslourdent la tête.

(J. de Montl. p. 97.)

(1) Enfermes dans ce vers vient de infirmus, et s'est à peu près conservé en blaisois sous la forme infeurme Le verbe enfermer (infirmare) a dans notre dialecte cinq ou six prononciations bien distinctes : J'enfarme, j'enfeurme, et avec la métathèse de l'r, j'enframe, j'enfreume, j'enfrome et j'enfroume. (2) Ou armena. (3) L'Anjou et le Maine, particulièrement le canton de Malicorne, ont conservé les formes du XVIe siècle, jerdrin ou jardrin, jerdrinier ou jardrinier : Il me sembla, de fantasme surpris, Veoir les jardrins des nobles Hespérides. (Jeh. Bouch., Dédicace.)

Sans que l'abboy d'un chien ou le cri d'une beste Ou le bruit d'un torrent élourdisse ma tête. (Joach. du B. Hymn. de la Surdité. Cf. p. 15.) Belaud savait mille manières De les surprendre en leurs tesnières. (Joach. du B. Ep. d'un chat.) « I mowe downe haye with a sythe : Je fene ; il y a plus de dix jours que j'ay fené ma praerie. » (Palsgr.) En caresme est de saison La marée et le sermon ; Se faire en ce temps chaircutier, On n'y profite d'un denier. (Lincy, Pr" fr. p. 96.) On peut suivre pas à pas en plusieurs de ces m 's lacontinuation de la lutte entre les deux prononciations jusqu'à ce que le bel usage, comme on disait au XVII° siècle, ait décidé le triomphe de l'une d'entr'elles. Leur histoire ne manque pas d'intérêt, et l'on ne saurait croire avec quelle persistance merque, catherre, merry, serge, chercutier, etc., ont disputé à leurs rivaux la possession du champ de bataille. Au temps de Vaugelas, serge et sarge se disputaient la prééminence. Vaugelas, en écrivant ses remarques sur la langue françoise, avait l'habitude de consulter trois de ses amis, qu'on appelait pour ce motif ses trois consultans. Ceux-ci se déclarèrent pour serge (o). Sans leur rien dire, Vaugelas, qui in petto temait pour sarge, va s'adresser à la personne, qui en ce temps là était l'oracle suprême en fait de littérature et de grammaire. La . grande Arthénice se déclara pour sarge. Comment concilier les deux opinions ? Le grammairien ne fut point embarrassé, et il écrivit le paragraphe suivant où il introduisit délicatement une pa

(1) Serge était la forme normande; sarge, la forme bourguignonne : Tu es de Danemarche, Des mal quvers qui se vestent de sarge. (Og. de Danemarche.) Molière, il est vrai que c'est dans don Juan, si je ne me trompe, a aussi employé le mot sarge.

renthèse, que je prie le lecteur de remarquer : « Autrefois on disait l'un et l'autre et plustost guarir que guérir, mais aujourd'hui ceux qui parlent etescrivent bien disent toujours guérir, et jamais guarir. Aussi l'e est plus doux que l'a, mais il n'en faut pas abuser, comme font plusieurs qui disent merque pour marque, serge pour sarge (toute la ville de Paris dit serge et toute la cour sarge), et merry que tout Paris dit aussi pour marry. » (Rem. sur la lang. franç.) Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que six mois après la grande Arthénice changea d'avis et se déclara pour serge. L'histoire ne dit pas si Vaugelas suivit son exemple : « Il faut dire serge, écrit Patru; autrefois on disoit sarge comme guarir, mais aujourd'hui la cour et la ville disent serge et guérir. » (Rem. sur les Rem. de Vaugelas.) Tout Paris, écrit Vaugelas, dit merry pour marry. Cette prononciation était toute récente; depuis les temps les plus reculés du dialecte français jusqu'à 1640, c'est marry qui domina; Ex. : D'ileuc ving au moustier Saint-Bon Et de Saint-Bon à Saint Marri ; (!) La n'oi-je pas le cuer marri. (Le dit des Moustiers, Jub. I. 111.) Et dès demain seront justement treize (jours) Que je fus faict confrère au diocèse De S'-Marry, en l'église S'-Pris.

(Marot.) « Quels sont les membres de la confrérie de So Merry ? — Les mal mariés. — Et pourquoi ? — Parce qu'ils sont marris d'être mariés. »

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Ainsi, c'est Paris, ce même Paris, jusqu'alors partisan effréné de la prononciation bourguignonne (o) qui devient le centre de la

(1) Merry, pour Médéric, comme Thierry pour Théodoric, Ferry pour Frédéric, etc.

(2) Cf. Mol. Sganarelle, act. I, sc. IX.

(3) Haubert rimé contre part, dit Cl. Marot, montre que Villon était de Paris, et qu'il prononçoit haubart et part. (Villon, notes, pag. 19.)

prononciation efféminée en e. Ouvrez les grammairiens du temps ; les protestations pleuvent contre l'e : « Guérir, dit l'auteur de la Lettre touchant les nouvelles remarques sur la langue française, est plus efféminé, et d'enfant de Paris qui change a en e. Erondelle est du franc badaudois (le badaudois, c'est le langage de l'enfant de Paris); de même merry pour marry, mademe pour madame. » — « A, dit le P. Chifflet (1659), garde partout sa prononciation commune, excepté en arrhes, catharre, pais, paisan, qui se prononcent errhes, caterrhe, péis, péisan. Merry et merque sont des corruptions de langage. Le peuple dit serge, mais la cour dit sarge. Dites une charrette, et non chairette ou cherette. » — « Arondelle est le vray mot, dit Patru. Herondelle (ou mieux érondelle), se dit par le peuple de la même façon qu'il dit cherrette pour charrette, chertier, charcutier, au lieu de chartier, charcutier. Hirondelle est latin, et n'est connu que de ceux qui savent le latin, et qui pensent qu'il y faut ramener le François autant qu'on peut. Néanmoins il faut confesser que maintenant hirondelle l'emporte. »

Le seul mot, condamné par les grammairiens que je viens de citer, et que j'aie rencontré dans une œuvre imprimée du temps, est le mot chercutier :

« Son père était cuisinier, et sa mère fille d'un chercutier. » (Satire en prose et en vers contre le gros Lycidas, Paris, Mich. Vaugon, 1664.) (!)

Catherre (que l'on trouve écrit aussi caterre), était seul usité en prose et en vers ( ) ; de même errhes :

Mille invisibles régimens

De flus, de fievres, de caterres

Rampèrent partout sur nos terres.
(Duperron, 1618, dans Rec. des poét. tom. V, p. 150.)

(1) J'ai depuis rencontré chaircutier, ainsi orthographié, dans un ouvrage du commencement de ce siècle. Erres se trouve encore dans Richelet, Dict. de Rim. l781. p. 2ll.

(2) Boileau a employé catherreux. (CEuvr. div. du sieur D", Barbin, 1685. Ep. V. p. 128.)

L'aurore dans ces temps d'hyver
Gardant ses fleurs pour d'autres terres
Ne sème plus à son lever
Que des rhumes et des catherres.

(Sarasin, poés. p. 89.)
Datque arrhabonem : et luy a donné des erres.

(Trois com. de Pl. tom. II, p. 11.)
Là-bas ton dernier payement et ici-haut bientôt les erres.

(Recueil, vol. C, p. 126.)

Errhes, catherre, chercutier, érondelle, sarge se sont fidèlement conservés dans le dialecte blaisois ; cherrette, chertier, merry en ont complètement disparu. Bien qu'on ne trouve plus dans les grammairiens du XVIII° siècle aucune trace de discussion sur la substitution mutuelle de l'e à l'a, l'antique prononciation s'est perpétuée jusqu'à nos jours, non seulement dans le dialecte blaisois, mais encore dans le langage populaire, et même dans le langage bourgeois de plusieurs provinces. Qui n'a en effet rencontré quelquefois et jusque dans la capitale de ces descendantes du Bourgeois gentilhomme ou des Pourceaugnac, qui vous disent d'un air pincé et prétentieux : « Bonjour, médéme, avez-vous visité Péris ? » tout comme les « petites bouches » du XVI° siècle ? J'ai connu personnellement un officier, jadis gamin de Paris, qui ne manquait jamais de commander à ses troupiers : « Portez.... ermes ! en avant.... erche ! » REMARQUE. — Nous avons vu dans le cours de ce chapitre que dans un petit nombre de mots l'a se transforme en e, comme dans almenach, bremer, feneur, glene, chèrité. La réciproque a lieu beaucoup plus fréquemment, même dans les syllabes qui ne sont pas suivies de deux consonnes dont la première est un r; on l'observe également dans plusieurs cas ou l'e n'est suivi que d'une seule consonne : 1° Dans quelques mots ou l'e français est suivi d'un r seul,

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