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indiquer la suppression de l'n dans maison, comme on indique celle de l's dans maître? Le dialecte blaisois n'a point de ces anomalies. Il prononce ai toujours fermé aussi bien dans j'aiderai, (je n'ajoute pas j'aimai, parce que cette forme de parfait n'est pas usitée dans le dialecte blaisois) que dans maître, maison : j'éderé, méte, mézon, ou plus exactement en traînant sur la diphthongue : j'éedré ou j'aiderai, méete, méezon. Je vais essayer de prouver que cette prononciation est un débris de celle du moyenâge. En effet au moyen-âge ai sonnait non pas ai mais é, et parfois même comme nous le verrons, ée. J'appuie mon opinion sur ce fait que ai était alors représenté dans l'écriture, surtout dans le dialecte normand, soit par ei, soit par e.

Bien asemblad plus de cent reis
Od lur grant ost, od lur harneis.
Les nefs firent a terre treire ;
N'en quident mes aveir a feire.
(Geffrei Garnier, Buchon, p. 87.) :

Je sais bien que M. Génin a prétendu que ei avait alors le son de l'è ouvert, mais il ne le prouve pas. La seule raison qu'il donne, c'est que de nos jours en Normandie cette diphthongue a le son très ouvert. La seule réponse que j'aie à faire, c'est qu'aujourd'hui dans le dialecte blaisois cette diphthongue a le son très fermé.

« Au lieu de ai, dit Palsgrave, les Français prononcent le plus communément ei. »

« Ei, dit-il ailleurs, sonne universellement en français comme en anglais dans les mots obey, a sley, a grey, c'est-à-dire que l'e conserve sa prononciation distincte, et que l'i a un son rapide et confus comme dans conseil, vermeil, etc. »

D'où je conclus que ei dans les exemples anglais et français cités plus haut ayant le son fermé, les deux diphthongues ai et ei se prononçaient é.

J'ajouterai que Palsgrave ne fait aucune différence entre le son de e dans gré, bonté, regardé, et dans cyprés, excés, procés, qu'il accentue absolument de même. « Dans ces mots, dit-il, e conserve le son le plus général de l'e, the most general sounding of e. » Or quel est le son le plus général de l'e? C'est celui-là même, qui surtout alors servait à nommer cette lettre, c'est-à-dire é.

Je trouve encore la preuve de mon assertion au XIV° siècle dans Eust. Deschamps : « Les liquides l, m, n, r, dit-il, font la syllabe brieve, si comme est : Ysabel, Marion, Jehan, Robert et eureux, » (L'art de faire chansons, etc.) qu'on prononçait Ysabeu, Marion, Jehaun, Robert, eureux, en abrégeant le plus possible la voyelle qui précédait immédiatement la liquide. Or si r avait alors la propriété de rendre brève la syllabe précédente, il est évident que, dans l'exemple que j'ai cité tout à l'heure de G. Garnier, les mots où entre la diphthongue ei précédée de r, treire, feire, doivent sonner non pas traire et faire, comme nous prononçons aujourd'hui, mais trére et fére.

Enfin Dubois, qui dans son Isagoge (1531) consacre plusieurs pages à la prononciation, ne parle ni de l'e, ni de l'ai ouvert, comme dans procès, fête, faite. Il ne reconnaît que trois e, l'é fermé comme en charité, l'e muet comme dans grâce, et ce qu'il appelle l'e mixte : Vous aimes (aimez). ll cite un seulexemple pour la diphthongue ai : Le mois de mai. Evidemment, si l'é ouvert eut alors été usité en français, Dubois n'eut pas manqué de le signaler.

CoNCLUsIoN : Non seulement, sur la foi d'Eust. Deschamps, ai précédé de r, est bref, et par conséquent tous les mots en aire, eire, erre, ère, er, mais encore, d'après Palsgrave et Dubois, ai· ei-è est toujours fermé.

ll ne me reste plus qu'à confirmer mes assertions par des exemples. Ils abondent; on n'a pour s'en convaincre qu'à ouvrir le livre des Rois, la chanson de Roland, la Chronique des ducs de Normandie, etc.

1° Exemples de ai, è, é, représentés par ei.

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Je note au hasard dans le même ouvrage ureisun, herneis, segreit, le rei meisme, paleis, etc.

Tu as parleit si com une des foles femmes. (M. s. J.)
Et tes dedeins vint sor moi. (Id.)
Granz est, chier freire, li sollempniteiz de la nativiteit.
(S Bern.)
Seigneurs, vos en ireiz ;

Branches d'olive en voz mains portereiz.

(Ch. de Roland, I. 79.)
Dist Blancandrins : Apelez-le Franceis ;
Ço dist li reis : Et vos l'i ameneiz. (Id. I. 505.) *
Qu'il coneussent lur desleiz
Et lur mesfaiz e lur nonfeiz.

(Chr. des ducs de Norm. vs. 2083.)
Ne remaint......
Ne mur, ne temple, ne paleis :
De si fait damage n'orrez mais. (Id. vs. 1850.)
Se li ad un pain demandei,
K'il li aveit, ce dist, prestei. (M. de Fr., fabl. IV.)
Que se il sun cunseil velt creire
A mult bun chief en purreit treire. (Id. fabl. LXIII.)
Chacun la conoetra vreye.

(Peletier, 1555, dialogue de l'ortografe.)

Voir passim le Dialog. précité de Peletier, et le Trecté de la grammere francoeze de Meigret, 1550. 2° Exemples de ai représenté par e.

Vous prie et seupli que les prieus faciez mettre en pésible possession et en bone pes. (Lettr. de Rois, etc., p. 178. 5 févr. 1275.)

J'ai eu en ma grant nécessité afére de trois cent écus. (Lettr. de Phil. de Com.)

De ses choses n'ay jusques ici fet nulle poursuite, mes en attenderay leur plesir. (Id.)

Je vous prie que vous plese le croire. (ld.)

En meisme l'an et en cele sésoun.
(Rel. de diverses hostilités à la suite des Lett. des Rois,

Reines, etc.)

Se estoit en ma religion

Servir a Dieu tout mon desir

En cloistre par devotion

Dire mes heures a lesir. (!)

Or m'est venue la mort sesir ;

Au monde n'ay point de regré.

Face Dieu de moy son plesir. (D" Mac. des Femmes, p. 30.)

Ils ont rabessé leur coraige. (M. du S. d'Orl., vs. 8894.)

Soudain, dis-je, il est pris au per (pair)

C'est fait, il n'en peut eschapper.
(Bonav. des Périers, l'Andrie, p. 248.)

Pour me venger, je souhette

L'un se changer en planette, etc.
(Joach. du B. De sa peine et des beautez de sa dame.)

Je trouve même un exemple de aient où la diphthongue ai est représentée par ae, de même que souvent dans les textes du moyenâge le son oi est noté par oe.

Qu'ele s'apercoeve que mes prieres li aet valu.
(Lett. de Rois, p. 153.)

Voir Marot, tom. II. pag. 309 et 351 : aesles pour ailes.

J'ai dit que ai sonnait non-seulement é, mais encore en mainte circonstance ée, forme écrite qui reproduit très exactement le son traînant qu'affecte cette diphthongue dans le dialecte blaisois, toutes les fois qu'elle ne termine pas immédiatement un mot. J'en

(I) Comparer ce mot lesir, ainsi écrit par un é, avec le même mot dans la Chanson de Roland (I, 10) : Sa costume est qu'il parole a leisir. Et dans Chron. des Ducs de Norm. N'i out del renoer leisir. (vs. 16370.) V. pleisir, id. vs. 17562.

ai trouvé de nombreux exemples dans le Tome I des Lettres de Rois et de Reines. En voici quelques-uns :

Vous aviez fait bon pées et accord. — Et me maunderent que je me

teince en pées a grant damage. (L. d'Alphonse, baron d'Espagne, 1277.)

Je vos verée, si Dieu plest, a nostre pallement.
(L. de Maurice de Craon.)
Mon deshonneur

Se y perdroit a tousjours mais.
Et comme quoy?— Pour ce qu'en Bée
Il me paya subtilement. (Test de Path. p. 201.)

Conjuguez ainsi, dit Dubois en son Isagoge (1531), l'imparfait d'avoir :

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Et il ajoute : « Ces terminaisons en ée, ées, éet usitées en Normandie et dans le nord de la France me paraissent préférables à celles qui sont aujourd'hui adoptées par l'usage : oi ou oie, ois, oit, etc. »

Il immole, dévot, à Neptun, dieu de l'eau,
Un sanglier chasse-lée, un agneau, un taureau.
(J. de Montl., p. 24.)

Il faudra donc bien se garder, comme l'ont fait quelques auteurs, de crier à la rime fausse, quand on rencontrera des mots dont la terminaison est aujourd'hui ouverte, rimant avec des mots à terminaison fermée. La rime était juste alors et conforme à la prononciation.

(1) Rob. Estienne est le premier grammairien, qui, en son traité de la Conjugaison franç. 1542, ait signalé la terminaison de la 1re pers. des imparf. et des condit. en s. Cet usage, préconisé par Ronsard, fut d'abord facultatif. Il ne devint obligatoire qu'au XVII° siècle.

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