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fondé sur cette unique autorité, oubliant tout ce qu'il y avait de mobile et de variable dans la prononciation du XVI° siècle, il cite en les accusant de rimer à faux ces deux vers de Regnier:

Et pour ne perdre point le renom que j'ai eu
D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon jeu.

Et encore (p. 356) : « La prononciation du mot seur et de ses composés, a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui : sûr, assurer. Pareillement j'eus s'est toujours prononcé de même. »

J'ai parlé déjà et je reparlerai ailleurs de sûr et d'assurer. Il ne saurait être question dans ce chapitre que des temps du verbe avoir, eu, j'eus, etc.

C'est dans le Mystère du siège d'Orléans que j'aperçois la transition du son éü au son eu. On y rencontre au hasard les deux formes, selon les besoins de la mesure ou de la rime :

Nous avons héu grant travail,
Ainsi comme chacun peut croire.
(M. du S. d'Orl., vs. 8868.)
Vous avez héu du courroux
Et de l'annuy pour vostre royaume. (Id. vs. 10028.)
Vous estes bien ici venue,
Sans nulle fortune avoir eue.
Vous n'estes plus qu'à une lieue
D'Orleans, comme je puis entendre
Ferons icy une repeue. (Id. vs. 11555.)

Lisez veneue, eue, lieue, repeue,

Y n'ont pas éu l'avantaige,
Mais un très piteux désarroy
Ont éu, et un grand dommaige. (Id. vs. 12740.)

Et quatorze vers plus bas :
Sans avoir eu aucun repoux. (Id. vs. 12756.)

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Nous devons rendre grâce à Dieu
De la très puissante journée,
Quant la victoire avons eu
Et leur puissance subjuguée. (Id. vs. 4788.)

Je trouve dans le cours du XVI° siècle des traces de cette prononciation. (o)

1° Dans Jehan Molinet (p. 180) :
Il tint en sa demaine
Des fleurs de lis le neud ;
Puis le temps Charlemaigne
Homme si grant bruyt n'eut.

2° Dans une chanson de 1544 reproduite par M. Ler. de Lincy, et dont l'orthographe est significative :

En cest instant je m'esveillay,
Et tous les mots que entendus j'euz
Legierement escrire alay,
Et par ce plainement congneulx
Que l'an M. V. C. vingt et deux
En haulte et basse Picardie
Requerent trois monstres hideux.
Le hault Dieu du ciel les maudie. (Ch. hist. II. p. 149.)

3° Dans Ronsard, 1552 (Elégie 27) :

Car, feuilletant nos livres, ell'ont eu
Ce qui attise et amortit le feu.

4° Dans Tabourot, 1572 :

Las, Monsieur, l'aumône pour Dieu !
Faites-moy donner du potage.
Attendez ; les chiens n'ont pas eu
Encore à présent leur partage.

5° Enfin l'on a pu voir dans le chapitre intitulé : De la pronon

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ciation de la voyelle u, que Jacques Dubois (1530) prononçait eu,

et non pas u; et Ch. Bourdigné, qui écrivait à la même époque

(1526), ne prononce pas autrement : ...On ne sçait quoy et ne sçais à quel jeu ; Ce néantmoins son argent avaient heu. (Ch. Bourd., p. 30.)

Est-ce à dire que cette prononciation régnât seule? Ce serait une erreur de le croire. La diérèse éü persistera jusqu'au siècle de Louis XIV. Racan, dans la vie de Malherbe, raconte que ce tyran des mots et des syllabes lui reprochait de rimer eu avec vertu, parce que, disait-il, à Paris on prononçait éü.

Il est inutile d'accumuler les exemples. Je termine par une courte histoire, sur laquelle je compte beaucoup pour faire pénétrer mes convictions dans l'esprit de mes lecteurs.

L'évêque d'Angoulême, Octavien de S Gelais, avait écrit ces deux vers dans son Epître d'OEnone à Pâris :

Se n'es-tu pas le premier qui as eu
Plaisir d'icelle, et avec elle geu ;

imitation de ce passage de l'héroïde d'Ovide :

Ardet amore tui : sic et Menelaon amavit ;
Nunc jacet in viduo credulus ille toro. (vers 105.)

Geu dans le dernier vers est le participe du verbe gésir, jacuisti. Mais la prononciation de ce participe se confondait si bien avec celle du substantifjeu, et la diphthongue dans ces trois mots geu, jeu, eu sonnait si bien de même que les compositeurs s'y trompèrent et imprimèrent ainsi les deux vers en question :

Se n'es-tu pas le premier qui as eu
Plaisir d'icelle et avec elle jeu. (!)

Heureuse erreur ! qui sans changer le sens général de la phrase devait servir un jour à l'histoire de la prononciation de la diph

(1) Cf. Villon. Gr. Test. p. 172.

thongue eu, et appuyer mes affirmations. Quand j'aurai ajouté que ces deux rimes eu et jeu, que nous avons rencontrées à la fois dans S Gelais et dans Regnier sont encore bonnes aujourd'hui dans ce dialecte blaisois, débris certain, comme j'essaie de le prouver dans cet ouvrage, de l'ancienne langue et de l'ancienne prononciation françaises, n'en aurai-je point dit assez pour convaincre ceux qui ne ferment pas leurs yeux à la lumière?

CHAPITRE VI.

Etude sur les causes de quelques erreurs à propos des sons EU et U.

L'historique que je viens de faire de la prononciation de la diphthongue eu, et antérieurement de la voyelle u, renverse complétement, comme on peut le voir, les assertions du spirituel auteur des Variations du langage français, pag. 145et 171, et celles du savant auteur du Traité de Versification française, pag. 354 et 199. Quand on se trouve en présence de tels adversaires, c'est un devoir, à mon avis, non pas seulement de signaler leurs erreurs et de les réfuter, comme j'espère l'avoir fait, mais encore d'en rechercher les causes. Que ceux qui seraient tentés de considérer le présent chapitre comme une digression veuillent bien songer 1° qu'en remontant aux sources d'une erreur propagée sous le couvert de noms respectés, j'espère donner une nouvelle force à la thèse que je soutiens, et 2° pour céder la parole à Vaugelas luimême, « c'est qu'il y a quelque plaisir, meslé d'utilité, de considérer les voyes et la naissance d'une erreur, et quand on a relevé

une personne, encore est-on bien aise de voir ce qui l'a fait tomber. »

M. Génin n'a, pour ainsi dire, pas discuté la question; il affirme trop et ne prouve pas assez. L'auteur du Traité de Versific. franç. a mieux étudié le sujet, mais son travail, si consciencieux qu'il soit, aboutit aux mêmes conclusions, à savoir que pendant tout le XVI° siècle la diphthongue eu dans les participes terminés en eu, les substantifs terminés en eure, et dans les syllabes initiales ou médiales de quelques autres mots, comme heureux, malheureux, s'est prononcée u.

PREMIÈRE CAUSE D'ERREUR. — Ce qui les a trompés tous deux, c'est cette phrase de Théod. de Bèze : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. » Cela est vrai, et j'ai expliqué plus loin en parlant de la prononciation de l'eu initial (Voir p. 105), comment on avait été amené à dire hureux et hurter qui ont disparu, et hurler, qui est resté. Leur tort a été de donner à cette phrase plus d'extension qu'elle n'en comportait; ils ont conclu trop vîte du particulier au général.Aussil'auteur du Traité de versif. franç. n'a-t-il pas de peine à découvrir une fourmilière de rimes fausses dans les poètes du XVI° siècle.

Je crois avoir prouvé que ni cu, ni u n'ont sonné u avant 1530, du moins dans le dialecte français. Le son u, sous la forme cu ou u (je ne parle pas de la forme ui, que j'étudierai plus tard), est une importation picarde, qui ne commença à prendre racine à Paris qu'entre 1530 et 1550. Meigret est le premier, à ma connoissance, qui en 1545 (Baïf, cité dans le Traité de Versif franç., n'avait alors que 13 ans), essaya une nouvelle orthographe j'us, tu us, il ut pour une prononciation nouvelle. Il faudrait avoir la meilleure volonté du monde pour faire remonter jusqu'à cette année la nouvelle prononciation d'heureux. Je dis la nouvelle, car auparavant on prononçait toujours heureux, et non hureux.

Ex. :

Année 1531. — Regnans par droit, eureux et glorieux,

Prononcez :

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