Images de page
PDF
ePub

« souvent jets rapides sans lien entre eux, tous attestant ce fruit heu« reux des bonnes études de la jeunesse, qui, après le naufrage de a théories et d'illusions fatales, s'étaient retrouvées tout à coup à « ses côtés, comme de fidèles et salutaires compagnes, pour offrir un c sur abri au reste de sa vie. Tout le monde a remarqué votre atten« tion à saisir le seul point commun qu'il y eût entre lui et vous, dans « cet amour vrai des lettres, qui a été, selon votre juste expression, « l'honneur de sa vie, qui n'est qu'une distinction de la vôtre. » C'était assez faire entendre que, à part l'amour des lettres, rien n'était honorable dans la vie de Tissot. A d'autres de dire ce qui convenait le mieux, en cette circonstance solennelle, en ce jugement des morts, de la charité de l'évêque ou de la juste sévérité de l'honnête homme.

U. Maynabd.

1. ALGER, Etude, par M. Ernest Fetdeau. — 1 volume in-12 de 288 pages ( 1862), chez Michel Lévy frères; — prix : 3 fr.

L'auteur de ce livre s'est fait, dans ces dernières années, un grand renom, et il est peu de personnes qui, par expérience ou par la critique des journaux, ne le connaissent comme romancier. Ses productions en ce genre, Daniel, Fanny surtout (Voir p. 195 de notre t. XX, et p. 212 de notre t. XXIII), ont obtenu une trop fâcheuse célébrité, dont le goût du temps, l'amour des romans porté à la fureur, n'a pas laissé d'être complice. Quel bon livre de nos jours a égalé le succès de Fanny ( dix - huit éditions en quelques mois ! ), succès prolongé, mais heureusement éphémère, flambeau qui a brûlé vite tout ce qu'il avait de substance, et qui, aujourd'hui éteint, ne se ranimera plus, du moins on peut l'espérer?

Parler ainsi n'est pas faire un mauvais souhait à M. Feydeau. L'auteur de cette œuvre plus que légère est aussi, par le plus singulier contraste, un écrivain sérieux, érudit, un archéologue instruit, qui, après avoir employé de longues années à étudier les usages funèbres de l'antiquité, a consigné le résultat de ses études dans un grand ouvrage avec planches dont un volume a paru, et dont l'autre est attendu. Or, c'est, autant qu'on en peut juger par un mot de sa dédicace , dans le but de continuer ce grand travail, qu'il a été chargé d'une mission en Algérie, et qu'il a ainsi trouvé l'occasion de publier l'étude, — car il tient à ce mot, — dont nous avons à rendre compte. Ses romans sont des études, études de mœurs, et de mauvaises mœurs, hélas! AUjer est du moins une étude pittoresque, peu profonde, mais intéressante, agréable à lire, et qui laissera-à ceux qui n'ont point vu noire colonie africaine une idée assez vive de sa capitale. — Voici sommairement les sujets traités dans les sept chapitres dont se compose ce volume.

Au début, c'est une vue à la fois topographique et descriptive de la ville d'Alger, vue prise à vol d'oiseau, avec un regard d'artiste, et fixée par un pinceau facile et brillant. Puis, M. Feydeau nous promène dans les divers quartiers : d'abord dans la ville française, ou plutôt européenne , car toutes les nations ont leurs envoyés à Alger. Mais ce n'est pas pour étudier Alger seulement que l'auteur s'est rendu en Afrique. Ce qui l'a attiré, ce qui l'a fixé quelque temps dans ce pays, c'est l'Orient; et d'abord il visite, il étudie la ville mauresque; il la décrit dans l'intérieur de ses murailles, dans ses rues étroites, sombres, dans l'intérieur de ses maisons, dont la disposition lui semble une tradition des habitations grecques, maïs surtout dans les trois races dont la ville indigène est peuplée. Il les considère tour à tour, et il procède non par des observations abstraites, mais par une galerie de portrails où ces diverses races sont dessinées d'une manière vive et qui semble vraie. Nous sommes introduits dans une maison mauresque; tout est fidèlement décrit, l'ameublement, le costume, la domesticité; on s'assied à un repas abondant, présidé par une beauté africaine ayant assez les façons de telle parisienne des quartiers que l'on cite. A propos de ce repas, nous apprenons comment on peut s'accoutumer aux choses les plus déplaisantes. « Je n'oserais affirmer, dit l'auteur, qu'il est commode « de manger dans la position du tailleur accroupi sur son établi, >ni « parfaitement ragoûtant de saisir avec les doigts des morceaux de « viande imbibés de sauce, mais on se fait bien vite à ces usages pri« mitifs. Il faut être bien plus habile et bien plus soigneux pour « suivre cette mode que la mode européenne, car nos serviettes, nos « fourchettes, nos verres, nos couteaux, tous nos ustensiles de table «. enfin nous sont d'un précieux secours. Les Maures s'en passent bien « cependant, ainsi que les Arabes, et moi-même, après une deu:!« douzaine de leçons, je finis par ne plus les regretter (p. 177). » Dites après cela qu'un homme d'esprit ne peut pas s'accoutumer, se dresser à tout.

N'oubliaut pas sa tâche de romancier, et se plaisant -à chercher l'amour un peu sur toutes les routes, M. Feydeau entre, sur Jes mœnrs algériennes, dans beaucoup de détails qui nous défendent de recommander ce livre à la tuasse délicate de nos lecteurs. D'autres portraits, généralement anecdotiques, sont d'un ordre meilleur. On ne lira pas sans intérêt comment le barbier Mohammed, à la suite de grandes peines domestiques, prît le parti, non de se tuer, mais d'avancer de beaucoup le terme de sa vie en s'enivrant de haschich. « Le suicide n'existe pas chez les Maures, dit l'auteur à ce sujet, j'en* tends le suicide à notre manière; l'homme écrasé par une accumule lation de maux ne se jette pas, comme nous, sur un pistolet, pour « en finir avec une existence insupportable. Il sait que l'oubli de ses « douleurs réside dans une substance dont le poison lent le conduira « à la mort par une succession d'enchantements. 11 ne se tue pas, il « avance le terme fatal. Il dérobe à Dieu deux ou trois années de bon« heur, et donne sa vie en échange (p. 107). » Infortunés, qui achètent , non pas le bonheur, mais l'oubli, en le pavant d'un prix qui ne leur appartient pas, les années que Dieu donne et dont il ne veut pas qu'on dispose!

Après les Maures viennent les juifs, riches, industrieux à Alger comme partout, et les juives, que l'auteur décrit avec leur élégant costume, leur faste, et divers détails agréables et bien placés dans la description d'un ménage juif. Enfin, ce sont les nègres et leurs types divers, les négresses surtout (car dans ce livre les femmes occupent plus de place et font plus de figure que les hommes ), race abrutie, misérable, dans une condition à peu près libre, et qui n'est que la servitude sons la loi du vice.

Après la promenade dans Alger, nous sortons des murs et nous visitons les environs. On se plaît, avec l'auteur, dans une excursion fort variée, reproduite ici par un pinceau d'artiste qu'on aimerait à pouvoir louer sans restriction. On voit comme si on y était le village de Saint-Eugène, les jardins de la Boufarech, les coteaux de Mustapha, où M. Feydeau a passé toute une saison dans un farniente qu'il décrit de manière à le faire envier, si nous n'avions pas à nous défier de l'air enivrant qu'il a dû respirer durant un assez long séjour dans ce beau pays. En proie h l'ennui, à l'impuissance de se fixer en aucun lieu, poursuivi de cet inexorable sentiment qui en fatigua tant d'autres, des poètes surtout, il a enfin, nous dit-il, « trouvé * l'endroit où le corps, cette guenille qu'il faudrait pouvoir suppri» mer, et qu'il doit toujours traîner après lui, consent à l'obséder un « peu moins, et il n'éprouve pas au même degré l'étrange besoin de « changer de place. Ce lieu est fait exprès pour un sybarite (p. 243 ). » Nous ne pensons pas que, pour trouver le repos cherché et qui fuit, il faille les conditions du sybarite; mieux vaudrait relever son âme, la fortifier, la revêtir d'énergie, voir que tout n'est pas dans la joie, et que c'est une triste condition que celle de courir le monde afin de comprimer pour un jour ce sentiment d'impuissance que nous portons en nous, et qui, bien étudié, a un sens si profond. M. Feydeau a-t-il trouvé le secret de vaincre l'ennemi? Nous ne saurions le dire; mais voici l'enseignement qu'il nous donne : « Quand on est arrivé au « point de regarder comme ce qu'il y a de plus délicieux cet ennui « goûté sous un ciel toujours bleu, où la chaleur vous accable, où le « moindre geste est une fatigue, où nul bruit ne vient jusqu'à vous, « on se surprend alors à concevoir ce que doit être la vie des plantes, « cette belle vie qui se signale par l'absence du mouvement, la sup« pression des désirs et de la pensée, et qui laisse pourtant à l'indice vidu le sentiment profond de son être (p. 252). » C'est là, ce nous semble, arriver au panthéisme par l'ennui, au panthéisme, non pas à l'état de doctrine, mais à celui de sentiment, air pesant où l'on étouffe au moment où on croit commencer à respirer. De là d'étranges conceptions sur l'état des morts, pour lesquels l'auteur se prend à rêver cet unique bonheur dont il les gratifie, celui « d'avoir pu s'af« franchir de leur dépouille, et d'acquérir la faculté de se croire « morts (ibid.). »

Prenons ces divagations pour ce qu'elles valent; ne croyons pas que de telles pensées soient sérieuses, et que l'auteur dise ce qu'il pense lorsqu'il nous fait connaître ce qu'il sent. Cependant, ce n'est pas sans inquiétude qu'un peu plus loin, lorsqu'il décrit le cimetière d'Alger, à propos du peu de respect des Algériens pour les tombes de leurs morts, nous l'entendons s'exprimer ainsi : « J'aime les morts, « et je ne puis me figurer qu'ils soient absolument insensibles « (p. 262). » Serait-ce là toute sa doctrine sur l'immortalité ? AU ri buerait-il aux corps qui se décomposent dans le tombeau un peu de sensibilité, au lieu de l'attribuer en entier aux âmes qui les ont habités? Nous passerions ces tristes pensées à M. Feydeau, parce qu'il appartient à la classe des poètes; mais il est savant aussi, il a écrit sur les usages funèbres des nations : or, il est assez triste de penser que ce soit avec des doctrines si incertaines, si flottantes sur les destinées de ces morts « qu'il aime, » qu'il ait formé cette entreprise dont l'objet est d'un symbolisme si profond, l'histoire de leurs sépultures.

! Alger est donc un livre intéressant; il est superficiel sans doute, mais c'est le but de l'auteur : il a voulu tracer un tableau de genre et non un tableau d'histoire ou un paysage de grande dimension. Parfois néanmoins, et surtout dans le chapitre final, le sujet s'approfondit; il ouvre d'utiles aperçus sur les diverses améliorations faites ou à faire, sur la fausse route plusieurs fois suivie, enfin sur la question qui est à l'ordre du jour perpétuel des conversations en Algérie, sur l'avenir de la colonie. A. Mazube.

1. LES BALANCES DU BON DIED, par Mme Marie-Angélique ***, auteur des Soirées du père Laurent, etc. — 1 volume in-12 de 274 pages ( 1863 ), chei Putois-Crelté ( Bibliothèfjue Saint-Germain); — prix : 1 fr. 30 c.

Bien qu'il excite la curiosité dès les premières pages, ce livre parait d'abord un peu décousu ; il n'accuse pas en commençant tout le mérite qui s'y révèle bientôt. On est impatienté, par exemple, de voir analyser avec tant de précision chaque prise de tabac, chaque grimace que fait en se mouchant une respectable douairière, et l'on se demande, non sans quelque inquiétude, quelle est la pensée sérieuse qui se cache sous ces détails d'un réalisme exagéré. Mais ce ne sont là que les bagatelles de la porte : entrons, et l'exposition de divers caractères bien étudiés va réveiller notre attention. L'auteur connaît le monde, te monde parisien particulièrement. Les travers de la petite ville sont aussi finement esquissés. Tout en frondant les vices et les défauts de notre époque, elle touche en passant aux petits ridicides de la mode, et nous donne quelques intermèdes pleins d'esprit et de fine observation. L'action marche rapidement. — Bénédicte, l'héroïne du livre, est la personnification du dévouement filial et du renoncement chrétien. C'est un grand et noble modèle, dont les traits se gravent dans l'esprit et doivent y provoquer une généreuse émulation ; jamais une plainte n'échappe à ce cœur torturé, ne vient soulager cette existence si rudement éprouvée. Seulement, nous eussions désiré à cette figure plus de perfection encore : nous aurions voulu qu'un sourire exprimant plus que de la résignation fût venu parfois l'illuminer. — Le père de Bénédicte est aussi heureusement dépeint; c'est bien là le farouche incrédule, forcé de sentir l'inanité de ses principes quand les illusions de la vie l'abandonnent. — La vieille marquise de Bertray a toute la distinction de sa race, et la raideur naturelle à une personne de son âge, qui n'a pas trouvé, au contact des tribulations, l'occasion de s'assouplir. — Le baron de Cervannes montre bien l'homme étroit xxix. 2

« PrécédentContinuer »