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Les auteurs des Poètes lauréats de l'Académie française n'ont cru devoir reproduire que les poèmes couronnés depuis 18O0. Ceux de la première période sont simplement, dans leur introduction, l'objet d'un souvenir et la matière d'une nomenclature. Toute cette poésie aux lauriers séculaires et fanés serait peut-être la plus curieuse à connaître, sinon amusante à lire. Les sujets en sont naturellement très-monotones: c'est toujours et forcément l'éloge du roi, la gloire des armes et des lettres sous Louis XIV, la victoire et les arts de la paix, les grandes choses faites pour la religion, la piété du roi, le bonheur du roi dans les princes ses enfants, la magnificence du roi, la sagesse du roi, la constance du roi, la gracieuse bienfaisance du roi, la décence et la dignité du roi. Louis XIV mort, pendant trente ans encore, on ne voit au programme que l'éloge du règne de Louis le Grand. Louis XV reçoit à peine quelques éclaboussures de cette gloire paternelle. Pendant toute cette période, la poésie académique ne songe pas à être l'écho des bruits du temps, l'interprète sonore de l'opinion publique, et, dans sa monotonie, elle n'a pas proprement d'histoire.

En 1754, il y eut une transformation. En réunissant deux fondations, l'Académie put porter son prix à 500 livres. Elle devint, en outre, entièrement libre dans le choix des sujets. Ce que nous appelons l'actualité eut dès lors une certaine place dans les concours académiques. C'était tantôt la philosophie, la véritable reine du siècle, tantôt l'industrie naissante et le commerce en voie de s'affranchir; une autre fois, un fait politique, comme l'abolition de la servitude dans les domaines du roi ; ou comme, en 1789, l'édit de novembre 1787 en faveur de la tolérance religieuse. Quelques sujets métaphysiques ou de pure littérature tenaient encore la poésie à l'écart des événements publics.

Des noms célèbres ou tout au moins notables figurent parmi les lauréats de ces deux premières périodes. Sous Louis XTV, les plus connus sont ceux de la Monnoye, l'abbé Genest, Mlle Deshoulières et Houdart de la Motte; sous Louis XV et Louis XVI, nous voyons figurer à plusieurs reprises Marmontel, Lemière, Thomas, Chamfort, Laharpe, cinq fois nommé, Florian et de Fontanes.

La seconde moitié du dix-huitième siècle est la période la plus brillante des concours académiques, il en est resté quelques strophes sublimes, comme VOde sur le temps, de Thomas, et une idylle populaire, Ri il h et Boos de Florian, sans compter de Lemière, un vers qu'il appelait le vers du siècle:

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Cet oracle rhythmé, tiré de l'ode sur le Commerce, faisait dire à un plaisant que M. Lemière « faisait bien un vers. »

11 en faisait bien deux, car on cite encore, d'une autre pièce couronnée, ce beau distique:

Croire tout découvert est une erreur profonde;
C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.

Mais arrivons à l'époque moderne. Les concours de poésie qui avaient disparu avec l'Académie française elle-même, supprimée par la Convention , recommencèrent en l'an xn de la République (1803), lorsque l'Académie eut été réorganisée au sein de l'Institut par le premier consul, sous le nom de Classe de la langue et littérature française. Les sujets furent laissés au choix de l'Académie : ils reflétèrent les préoccupations du moment et se rattachèrent aux événements ou aux questions de l'histoire contemporaine. Le programme du premier concours, après la réorganisation consulaire, était : La vertu est la base des Républiques. Le lauréat, Raynouard, l'auteur des Templiers, y répondit par une sorte d'apologue historique: Socratc. dans le temple d'Aglaura. Les sujets des années suivantes furent plus litt.'raires. Rappelons l'Indépendance de l'homme de lettres, le Voyageur, les Embellissements de Paris, la Mort de Roirou, les Derniers moments de Bayard, le Bonheur que procure l'ètude dans toutes les situations de la vie. Quelques questions d'un intérêt plus actuel se faisaient jour à partir de 1815 : la Découverte de la Vaccine, l'Institution du Jury en France (1820), l'Abolition de la Traite des Noirs (1823), l'Affranchissement des Grecs (1827).

Depuis 1830, les événements historiques, les questions sociales, les œuvres de l'industrie, les préoccupations sociales et religieuses se font largement leur place dans les concours de l'Académie française. Il s'agit tour à tour, en suivant à peu près l'ordre des analogies, de la Gloire littéraire de la France (1831), de l'Arc de triomplie de l'Etoile (1837), du Musée de Versailles (1839), du Monument de Molière (1843), de la Colonie de Mettray (1852), de l'Acropole d'Athènes (1854), de la Découverte de la Vapeur (1847), de l Isthme de Suez (1861),[de la Mort de l'Archevêque de Paris (1849), de saint Augustin d Hippone (1856), de la Civilisation conquérante en Algérie (1848), de la Guerre d'Orient (1858), de la Sœur de charité au dix-neuvième siècle (1859), de rinfluencede la Civilisation chrétienne en Orient (1841), et, vingt-deux ans plus tard, de la France dans l'extrême Orient (1863). On le voit, si les groupes où ces sujets peuvent se ranger sont assez variés, au sein de chaque groupe, il règne inévitablement beaucoup de monotonie.

Le retour fréquent des mêmes noms parmi les lauréats n'est pas fait pour dissimuler l'uniformité du genre académique. Quelques-uns ont acquis par d'autres travaux une assez grande illustration et ont pris place parmi les académiciens, juges du concours. On a successivement couronné depuis Raynouard, c'est-à-dire en soixante ans, Charles Millevoye, Victorin Fabre, Alex, Soumet, Mme Dufrénoy, Pierre Lebrun, X.-B. Saintine, Édouard Mennechet, Victor Cbauvet, Alfred de Wailly, Aug. Lemaire, Ernest Legouvé, A. Bignan, Emile de Bonnechose, Évariste BoulayPaty, Mme Louise Colet, Amédée Founiier, Julien Daillière, Mlle Ernestine Drouet, enfin le vicomte Henri de Bornier; en tout vingt noms pour soixante concours.

Le recueil des Poètes lauréats reproduit entièrement toutes les pièces couronnées pendant cette période, à l'exception de celles de Mme Louise Colet, dont il ne contient que des fragments. L'auteur les a, du reste, publiées elle-même en un petit volume, sous un titre qui rappelle la gloire académique de leur berceau. Le recueil des Poètes lauréats de l'Académie française est donc le livre d'or de la poésie officielle. Il contient à coup sûr des pièces estimables, et l'on y trouve tour à tour de la grâce et de la grandeur. Mais combien il serait injuste de juger par la poésie couronnée des destinées de la poésie, dans la France moderne 1 Autant vaudrait juger de toute la carrière littéraire de nos écrivains et de nos orateurs par les annales du Grand Concours. Les plus illustres de nos poètes manquent au martyrologe académique, et les hommes distingués qui y figurent n'y sont représentés que par des promesses et non par les œuvres qui les ont tenues. En littérature comme en toute chose, la vie officielle représente mal la vie nationale.

Les grands poèmes. Leur insuffisance et leur impopularité.
MM. Cénac Moncaut et Ch. de Risse.

Ce qui domine plus que jamais, dans la poésie, comme dans l'histoire et la critique littéraire, comme dans la philosophie, comme dans l'érudition, ce sont les fragments, les mélanges, les pièces détachées et tans lien. Le métal précieux de la poésie ne peut plus circuler qu'en petite monnaie. Et encore combien de fausses pièces même sous cet humble module! Des intrépides pourtant essayent encore

de couler des œuvres de grandes dimensions; mais est-ce la faute des auteurs, des sujets ou du temps : plus le livre de poésie est gros, plus il passe inaperçu. Il n'y a pas d'année qui ne voie éclore quelques poèmes de longue haleine, épopée historique ou domestique, en douze chants comme la Henriade, ou en plusieurs parties, livres et chapitres, comme un roman. Je vois par exemple, en 1864, les Chrétiens ou la Chute de Rome , poème en douze chants, par M. Cénac Moncaut 1 et Madeleine, poème, par M. Ch. de Risse t. Et je n'ai pas la prétention de tout voir.

Les Chrétiens ont le malheur de n'être plus de notre époque. Ce poème dont le monde romain expirant est le sujet et dont la Gaule est le théâtre, aurait été remarqué à l'époque où l'imitation des Martyrs de Chateaubriand mettait à la mode les romans de religion et d'histoire nationale. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un roman en vers sur des temps et des choses que le public ne comprend plus. Fond et forme, tout date de près d'un demi-siècle : laps de temps qui n'est rien pour les œuvres de l'art vraies et belles, mais qui suffit pour rendre trois fois décrépites les choses littéraires de mode et de convention.

Le poème de Madeleine a plus d'actualité; c'est l'histoire de la chute d'une pauvre fille et des douleurs qui en sont l'expiation. Nous sommes en plein monde moderne. L'héroïne est conduite à la prostitution et à la mort par une route trop fréquentée. Le chemin de fer l'amène a la ville, le bal public la familiarise avec le vice, une première faute l'y précipite, la honte l'y retient. La réalité est dans le sujet, mais elle ne se reconnaît pas dans le ton de l'auteur. Sa langue poétique oscille sans cesse entre la périphrase

1. Amyot, in-18.

2. Dentu, in-18.

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