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lieu de gens qui en sont trop souvent dépourvus. Le Gendre de M. Poirier est, en définitive, une pièce satirique dirigée à la fois contre les excès et les ridicules des deux classes que l'on a toujours distinguées et que l'on distinguera toujours dans nos mobiles sociétés; ce n'est pas l'immolation systématique de l'une à l'autre.

Transportée au Français, et interprétée par des artistes comme MM. Provost, Bressant, Mlle Favart, l'æuvre de MM. Ém. Augier et J. Sandeau a retrouvé le succès qu'elle mérite. Elle a cessé de plaire par cette fleur de jeunesse qui est comme la beauté du diable des pièces nouvelles, mais elle fait une impression encore très-vive par le talent d'observation, la vivacité des traits, la vérité des caractères, la malice spirituelle, les mots heureux et méchants, le soin continuel du style.

La donnée, pourtant, qui n'était pas nouvelle il y a dix ans, l'a paru beaucoup moins encore à la reprise, et quelques types ont vieilli. La faute en est aux succès plus récents de M. Em. Augier dans le même ordre d'idées. Ce duel de l'antique noblesse et de la bourgeoisie d'aujourd'hui a été repris par lui dans les Effrontés et le Fils de Giboyer avec plus d'acharnement : le marquis d’Auberive représente avec autrement de fierté que Gaston de Presles les insolences d'une aristocratie boudeuse, et M. Maréchal est un type perfectionné du bourgeois aspirant au rôle de gentilhomme. Le Gendre de M. Poirier est, comme satire, une auvre plus modérée, mieux mesurée, si l'on veut, que les deux plus récentes comédies et c'est, à coup sûr, une pièce moins scabreuse; mais en venant s'offrir sur la même scène à d'inévitables rapprochements, elle aura surtout servi à constater dans la suite des cuvres de M. Ém. Augier le développement et le progrès de son talent.

Est-il bien utile de signaler, parmi les emprunts de la Comédie-Française à d'autres scènes, la reprise du Cheveu

blanc de M. Octave Feuillet (15 décemb.). Le théâtre de la rue Richelieu n'avait-il pas assez de petites pièces en un acte, de proverbes, sans aller en reprendre un de plus au Gymnase ? M. Octave Feuillet a vu cette bluette jouée par M. Bressant et Mme Madeleine Brohan. C'est une petite satisfaction qu'un théâtre ami lui donne; mais si l'auteur éprouvait le besoin d'être ramené devant le public de la Comédie-Française, celui-ci avait le droit de réclamer que ce fût dans une cuvre nouvelle.

Il est des reprises qui peuvent donner lieu à des études de critique comparée; ce sont celles qui ramènent devant le public des @uvres importantes du répertoire classique, injustement tombées en désuétude. C'est un des bienfaits de l'administration du Théâtre-Français de ne laisser s'établir la prescription de l'indifférence ou de l'oubli contre aucune des parties intéressantes de notre grande histoire dramatique. Chaque année voit remettre à la scène quelques auvres de Corneille, de Molière ou de Racine qui avaient cessé de faire partie du répertoire courant. C'est surtout pour le génie si fécond et inégal de Corneille qu'il y a lieu à ces actes de pieuse restitution. Quelques-unes de ses pièces mêlent le sublime et les défaillances dans une telle mesure qu'elles ont pu être tour à tour l'objet de l'admiration ou de l'abandon. Grâce à l'interprétation désintéressée à laquelle se dévoue la Comédie-Française, nous saurons jusqu'à quel point des compositions qui ont cessé d'être populaires, sont encore dignes de leur auteur.

Aux anniversaires précédents de Corneille, nous avions vu se produire la tragédie de Nicomède, pour laquelle on a peutêtre professé trop d'admiration; celle de Pompée, qui n'en inspire plus assez ; celle de Rodogune, qui rachète par les beautés sauvages d’un dernier acte les longueurs et la monotonie des premiers. C'est ainsi que nous voyons reparaître, cette année, une cuvre laissée depuis près d'un demi-siècle dans l'obscurité, la tragédie d'Hèraclius“, l'une de celles qui inspiraient au grand Corneille le plus de prédilection, sans doute à cause des efforts d'enfantement qu'elle lui avait coûtés.

Héraclius est une de ces combinaisons dramatiques 'où les complications de l'intrigue et l'étrangeté des situations remplacent mal cette simplicité héroïque si admirable dans le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte. C'est une de ces énigmes en action qui ont fait dire à Boileau :

Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer,
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue.

Une fatigue ! tout le monde en convient. Louis Racine, opposant la confusion d'Hèraclius à la simplicité d'Athalie, disait : « Corneille a conduit son action d'une manière si compliquée que ceux qui l'ont lue plusieurs fois et même l'ont vu représenter, ont encore de la peine à l'entendre. » Corneille tient lui-même un langage semblable : il a vu « de fort bons esprits et des personnes les plus qualifiées de la cour se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. » Il déclare aussi qu'il faut avoir vu cette pièce plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence. On va jusqu'à dire que lui-même, revoyant sa pièce après quelques années, ne pouvait plus la comprendre.

Au lieu de chercher à expliquer pour notre compte l'action d'Héraclius, nous emprunterons à Corneille l'analyse plus fidèle que claire qu'il en faite lui-même. Voici comment

1. Acteurs principaux : MM. Maubant, Phocas; Chéry, Erupère ; Verdellet, Amintas; Guichard, Heraclius; Gibeau, Martian; Andrieu, Crispe; -- Mmes Guyon, Léontine; Devoyod, Pulchérie; Tordeus, Eudoxe.

il s'exprime dans un avis au lecteur, qu'il était bon de lire et de relire avant d'aller voir jouer la pièce :

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice et de celle de ses fils que Phocas faisoit immoler à sa vue, rapporte une circonstance très-rare, dont j'ai pris l'occasion de former le neud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avoit donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange et l'empêcha par une considération pieuse que cette extermination de toute sa famille étoit un juste jugement de Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire, s'il eût souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d'un de ses fils. Mais quant à ce qui étoit de la mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant étoit mort pour son regard. Comme j'ai cru que cette action étoit assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire, j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J'ai supposé que l'échange avoit eu son effet; et, de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontine ne pouvoit cacher longtemps cet enfant que Maurice avoit commis à sa fidé. lité, vu la recherche exacte que Phocas en faisoit faire ; et se voyant même déjà soupçonnée, et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fui tellement gagné, qu'il crut ne pouvoir remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jetée, à ce qu'il croyoit, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu'il avoit seuls à craindre. Cette faveur, où je la mets auprès de lui, donne lieu à un second échange d'Héraclius, qu'elle nourrissoit comme son fils sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avoit confié. Je lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses ; et à son retour je fais qu'elle lui donne Héraclius pour son fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian, pendant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle, et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu'elle avoit exposé pour l'autre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avoit réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la seur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serois trop long si je voulois ici toucher le reste des incidents d'un poëme si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières, afin que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu'Héraclius passe pour Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce; mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie n'en savent rien non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

A propos de cet embrouillement, si péniblement démêlé par l'auteur lui-même, M. Théophile Gautier remarque avec raison que le métier de critique n'est pas si commode qu'on le pense, et le fait est que ce ne serait pas un jeu que de développer le premier à ses lecteurs de semblables énigmes. Pour moi une chose me frappe, c'est la ressemblance qui s'établit entre les cuvres du génie de Corneille commençant à s'épuiser et celles où son génie ne se laissait pas deviner encore. La tragédie d'Hèraclius est, pour l'intrigue, le, digne pendant de la comédie de Mélite, dont Corneille a donné aussi lui-même une analyse. Elle est beaucoup plus courte, et je demande la permission de la transcrire, comme terme de comparaison.

Eraste, amoureux de Mélite, l'a fait connaitre à son ami Tircis, et devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Cloris, seur de Tircis. Philandre, s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant tombe en désespoir et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et, témoignant par là son affection, Lisis la désabuse et fait revenir Tircis qui

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