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Combien nous sommes loin de l'hymne touchant auquel Racine réduisit, par erreur ou par complaisance, son premier essai de tragédie sacrée! Lui-même nous autorise, par l'exemple de ce qu'il fit plus tard, à blâmer cette profonde altération de la vérité historique. Comparez Esther et Athalie, et vous sentirez, sous ce rapport comme sous tant d'autres, l'infériorité de la première de ces deux pièces. Dans Athalie, Racine n'a pas reculé devant l'exactitude des peintures et n'a pas laissé se perdre dans les grâces amollies l'énergie du trait. Joad, hautain, inflexible, est bien le représentant de la théocratie et le ministre du Dieu des vengeances; Athalie tire vanité de ses fureurs, et le drame est digne d'une histoire dont les héros ont trop souvent la tête dans le ciel et les pieds dans le sang.

Grâce à cette altération de l'histoire, Esther est une de ces euvres qui ont valu à leur auteur une dénomination qui l'amoindrit, celle du doux, du tendre Racine. Sans doute ce n'est pas à propos de cette pièce qu'il convient de protester contre un éloge si incomplet, si inexact même de son admirable génie; qu'on me permette pourtant de dire que, si Racine n'a pas plus passé que le café, ce n'est pas, comme le croyait Mme de Sévigné, parce qu'il avait quelque douceur. Il en avait sans doute, témoin les tendres figures d'Esther, d’Andromaque et de Bérénice ; mais la plupart de ses créations, depuis Hermione jusqu'à Roxane et Phèdre, depuis Mithridate jusqu'à Joad, depuis Agrippine jusqu'à Athalie, nous montrent qu'il fut aussi le poëte des passions fortes et profondes.

1. Un mot seulement sur l'exécution d'Esther, dans cette reprise >olennelle où la mollesse de l'auvre était accusée par le relief même des accessoires. A part M. Maubant qui représentait vigoureusement, dans Mardochée, une sorte de composé du conspirateur et du prophète, j'ai trouvé que les interprètes ajoutaient encore par une dicliun langoureuse à la douceur déjà excessive de l'œuvre. Mlle Favart porte dans tous ses rôles une grâce qu'on ne peut trop louer, mais ce n'est pas le genre de grâce qui convient au rôle d'Esther, je ne dis pas de l'Esther authentique que je viens de rappeler, mais de l'Esther même de Racine : elle a dans la voix des câlineries, des inflexions caressantes qui peuvent être d'une adorable jeune fille bourgeoise, mais qui ne vont pas à une reine toujours un peu majestueuse jusque dans l'amabilité.

Passons sous silence la reprise des pièces qui, comme Iphigénie ou Phèdre, n'ont proprement pas quitté le répertoire. Elles ne servent pourtant plus aujourd'hui que d'exercices de début, d'essais. Il faut bien en convenir, si la tragédie n'est pas morte, elle est profondément endormie, et il ne faut rien moins qu'un miracle pour la tirer de son sommeil. Ce miracle, que nous avons vu s'accomplir à la voix d'une tragédienne de génie, nous ne sommes pas à la veille sans doute le voir se renouveler, et le Théâtre-Français reprendra encore, de temps en temps, sans plus de succès les expériences auxquelles l'Odéon se prête avec tant de résignation. Ces épreuves ont du bon, pourtant; elles ramènent sous nos yeux des modèles auxquels il est difficile de rendre la vie, mais auxquels il est plus difficilè encore de ne pas revenir : car, en littérature comme ailleurs, on ne fait oublier le passé qu'en le remplaçant, et rien encore n'a remplacé Corneille ou Racine.

Les œuvres de ce dernier, moins nombreuses et d'une perfection plus égale, sont moins exposées à rester à l'écart. Racine n'a pas connu, à ses débuts, les longs tâtonnements de son riyal : avant Andromaque, qui ouvre la série de ses chefs-d'æuvre, il ne compte que deux essais, annonçant déjà le poète : la Thébaïde et Alexandre. La Comédie-Française a eu l'idée d'exhumer pour le 225° anniversaire de Racine, le 21 décembre, la Thébaïde, ou les frères ennemis, que l'on n'avait pas jouée depuis plus d'un siècle.

Je n'ai pas à parler en ce lieu de la nouvelle musique des Chaurs d'Esther, composée par M. J. Cohen. Si j'avais qualité pour la juger, peut-être devrais-je dire, après quelques autres critiques, que c'était à la fois trop et trop peu de musique pour l'oeuvre de Racine. Des vers si mélodieux demandent à être dits plutôt que chantés : le plus simple accompagnement, quelques mesures d'introduction ou de rentrée leur suffisent; mais quand on les chante, il faut leur trouver des motifs gracieux comme eux, il faut que la musique et la poésie procédent de la même pensée. L'inspiration manque trop souvent à M. J. Cohen, mais il fait toujours preuve de beaucoup de savoir et d'habileté dans l'agencement des parties et dans le maniement des masses chorales.

Le titre dit assez le sujet excessivement tragique qui fut indiqué au poëte encore inconnu par notre grand comique, Molière, alors son protecteur. La première tragédie de Racine, jouée par la troupe de Molière en 1664, eut un grand succès, car elle obtint vingt-quatre représentations, nombre considérable pour une époque où le chiffre inférieur de la population et les conditions de la vie sociale ne permettaient pas les succès centenaires d'aujourd'hui. Le poëte, qui devait charmer son siècle par l'élégance et la douceur, sans manquer ni de profondeur ni de force, débutait par les horreurs du genre tragique le plus sombre, et il les traitait avec toute l'énergie désirable. On en peut juger à la lecture; on le sent mieux encore à la représentation. La Comédie-Française n'a pourtant repris de la Thébaïde que les deux derniers actes, où M. Maubant, Mme Guyon et Mlle Tordeus rivalisaient de pathétique. La grande quvre de Phèdre, interprétée par Mlle Devoyod, et l'essai unique, mais si parfait, des Plaideurs, rendu par MM. Regnier, Monrose, Coquelin, etc., composaient, pour l'anniversaire de Racine, un hommage digne de lui.

Parlerai-je des débuts? Il en est qui sont presque des événements, comme celui de Mme Victoria Lafontaine, enlevée au Gymnase, et son mari avec elle, et tous deux accueillis d'emblée comme sociétaires de la Comédie-Française. La nouvelle ingénue a paru successivement dans l'École des Femmes, dans Il ne faut jurer de rien, dans le Barbier de Séville. Partout elle a montré la grâce, la pudeur, la passion contenue, la sensibilité délicate, que l'on a l'habitude de trouver dans les jeunes filles amoureuses et honnêtes de la comédie du Gymnase; mais les ingénues de Molière et de Beaumarchais ont plus de malice sous leur réserve. Agnès n'est pas absolument aussi simple qu'elle en a l'air, et elle ne se sent ni si coupable ni si malheureuse de ne pouvoir répondre au grotesque amour de son tuteur.

Le rôle de Rosině a permis aussi à Mme Victoria de prouver que la conscience des études s'uoit chez elle à un gracieux talent. Mais l'ingénué du Barbier est encore moins celle que l'éducation et la nature de l'actrice lui ont permis de représenter jusqu'ici avec le plus de bonheur. La sensibilité mélancolique et rêveuse qui nous plaît tant dans les jeunes filles du théâtre moderné, n'est pas le fait de la pupille de Bartholo. Il y a chez Rosine une inquiétude, une ardeur naissante, un pressentiment de la vie, un besoin d'aventures, que la captivité ne comprime pas et que la moindre occasion fait éclater en mutineries, en rébellion.

Rosine est une fille difficile à garder, un oiseau qui ne veut plus rester en cage et que toutes les précautions prises pour tenir la porte bien close excitent à s'envoler par la fenêtre. La Rosine que nous montre Mme Victoria ne sent pas assez que les ailes lui poussent; elle ne brûle pas assez de s'émanciper, de prendre son essor. Les natures pudiques et contenues sont capables d'un profond amour, mais elles sont trop prêtes à se résigner au malheur et à l'obéissance, sauf à en mourir. Mme Victoria excelle à représenter cette sorte de résignation que Beaumarchais n'a pas voulu rendre et que le dix-huitième siècle n'aurait pas comprise.

Le Théâtre-Français peut bien faire une large part à la littérature classique, sans négliger le répertoire des dernières années. Grâce aux ressources de son personnel et à l'activité de sa direction, il offre, chaque année, un nombre vraiment étonnant de pièces, dont plusieurs n'ont qu'une ou deux représentations. En 1864, ce nombre s'est élevé a quatre-vingt-treize. On comprend que tous les genres, toutes

les époques aient leur tour et leur jour au milieu d'un pareil mouvement",

Odeon : le Marquis de Villemer: les Plumes du paon; une Défaite

avant la victoire; les Mères terribles.

L'Odéon n'a pas connu, cette année, toute cette suite d'essais, de tâtonnements, de victoires incertaines, de défaites honorables qui composent le plus souvent l'histoire d'un théâtre voué à l'expérimentation des jeunes talents. Son an

1. Si nous résumons, comme nous l'avons fait l'année dernière, d'après la Revue et Gazette des thédtres, tout le mouvement de représentations et d'études sur la scène de la Comédie française, nous trouverons qu'il se résumo par les chiffres suivants, qui ont bien leur éloquence.

Les pièces nouvelles ont été jouées : Adieu paniers, 11 fois; Moi, ♡ fois; le Dernier quartier, 37 fois; Maitre Guérin, 43 fois (jusqu'au 31 décembre 1864); la Volonté, 12 fois; Voltaire au foyer, 2 fois;Les pièces prises à une autre scène ont été jouées : le Cheveu blanc, 4 fois, le Gendre de M. Poirier, 34 fois.

Le nombre des pièces déjà au répertoire, classiques ou modernes, représentées dans l'année, s'élèvent au nombre de quatre-vingt-huit.

Ceux de ces ouvrages qui ont eu le plus de représentations sont, pour le théâtre classique : Tartuffe, l'Ecole des Femmes, les Précieuses, le Médecin malgré lui, Esther , les Plaideurs, le Dépit amoureux, les Femmes savantes, le Misanthrope, le Malade imaginaire, le Jeu de l'amour et du hasard, les Folies amoureuses, le Barbier de rille, le Mariage de Figaro, etc. Pour le théâtre moderne : Il ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec l'amour, le Verre d'eau, le Bonhomme jadis, Faute de s'entendre, Horace et Lydie, les Caprices de Marianne, Valérie, le Village, Une loge d'opéra, il faut qu'une porte, le Yari de la Veure.

Une dizaine de pièces n'ont été jouées qu'une fois; ce sont : Andromaque, Athalie, l'École des Naris, la Famille Poisson, Horace, Iphigénie, le Mariage forcé, Rodogune, le Sicilien. Vingt-six pièces de divers genres et de diverses époques n'ont été jouées que deux ou trois fois.

Ces chiffres ne prouvent-ils pas une fois de plus la laborieuse activité de la Comédie-Française et les facilités qu'elle offre aux personnes curieuses de notre histoire dramatique pour en embrasser tout le cercle en une seule année.

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