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chefs-d'œuvre, il ne compte que deux essais, annonçant déjà le poète : la Thébaïde et Alexandre. La Comédie-Française a eu l'idée d'exhumer pour le 225e anniversaire de Racine, le 21 décembre, la Thébaïde, ou les frères ennemis, que l'on n'avait pas jouée depuis plus d'un siècle.

Le titre dit assez le sujet excessivement tragique qui fut indiqué au poêle encore inconnu par notre grand comique, Molière, alors son protecteur. La première tragédie de Racine, jouée par la troupe de Molière en 1664, eut un grand succès, car elle obtint vingt-quatre représentations, nombre considérable pour une époque où le chiffre inférieur de la population et les conditions de la vie sociale ne permettaient pas les succès centenaires d'aujourd'hui. Le poète, qui devait charmer son siècle par l'élégance et la douceur, sans manquer ni de profondeur ni de force, débutait par les horreurs du genre tragique le plus sombre, et il les traitait avec toute l'énergie désirable. On en peut juger à la lecture; on le sent mieux encore à la représentation. La Comédie-Française n'a pourtant repris de la Thébaïde que les deux derniers actes, où M. Maubant, Mme Guyon et Mlle Tordeus rivalisaient de pathétique. La grande œuvre de Phèdre, interprétée par Mlle Devoyod, et l'essai unique, mais si parfait, des Plaideurs, rendu par MM. Régnier, Monrose, Coquelin, etc., composaient, pour l'anniversaire de Racine, un hommage digne de lui.

Parlerai-je des débuts? Il en est qui sont presque des événements, comme celui de Mme Victoria Lafontaine, enlevée au Gymnase, et son mari avec elle, et tous deux accueillis d'emblée comme sociétaires de la Comédie-Française. La nouvelle ingénue a paru successivement dans rEcole des Femmes, dans II ne faut jurer de rien, dans le Barbier de Séville. Partout elle a montré la grâce, la pudeur, la passion contenue, la sensibilité délicate, que l'on a l'habitude de trouver dans les jeunes lilles amoureuses et honnêtes de la comédie du Gymnase; mais les ingénues de Molière et de Beaumarchais ont plus de malice sous leur réserve. Agnès n'est pas absolument aussi simple qu'elle en a l'air, et elle ne se sent ni si coupable ni si malheureuse de ne pouvoir répondre au grotesque amour de son tuteur.

Le rôle de Rosine a permis aussi à Mme Victoria de prouver que la conscience des études s'unit chez elle à un gracieux talent. Mais l'ingénue du Barbler est encore moins celle que l'éducation et la nature de l'actrice lui ont permis de représenter jusqu'ici avec le plus de bonheur. La sensibilité mélancolique et rêveuse qui nous plaît tant dans les jeunes Elles du théâtre moderne, n'est pas le fait de la pupille de Bartholo. Il y a chez Rosine une inquiétude, une ardeur naissante, un pressentiment de la vie, un besoin d'aventures, que la captivité ne comprime pas et que la moindre occasion fait éclater en mutineries, en rébellion.

Rosine est une fille difficile à garder, un oiseau qui De veut plus rester en cage et que toutes les précautions prises jwur tenir la porte bien close excitent à s'envoler par la fenêtre. La Rosine que nous montre Mme Victoria ne sent pas assez que les ailes lui poussent; elle ne brûle pas asseï de s'émanciper, de prendre son essor. Les natures pudiques et contenues sont capables d'un profond amour, mais elles sont trop prêtes à se résigner au malheur et a l'obéissance, sauf à en mourir. Mme Victoria excelle à représenter celte sorte de résignation que Beaumarchais n'a pas voulu rendre et que le dix-huitième siècle n'aurait pas comprise.

Le Théâtre-Français peut bien faire une large part à 11 littérature classique, sans négliger le répertoire des dernières années. Grâce aux ressources de son personnel et à l'activité de sa direction, il offre, chaque année, un nombre vraiment étonnant de pièces, dont plusieurs n'ont qu'une ou deux représentations. En 1864, ce nombre s'est élevét quatre-vingt-treize. On comprend que tous les genres, toutes les époques aient leur tour et leur jour au milieu d'un pareil mouvement '.

Odéon : le Marquis de Villemer: les Plumes du paon; une Défaite avant la victoire; les Mères terribles.

L'Odéon n'a pas connu, cette année, toute cette suite d'essais, de tâtonnements, de victoires incertaines, de défaites honorables qui composent le plus souvent l'hiatoire d'un théâtre voué à l'expérimentation des jeunes talents. Son année dramatique, partagée en deux périodes par des vacances de trois mois, est presque toute remplie, dans l'une ei dans l'autre, par le succès d'une même œuvre, le Marquis de Villemer, de George Sand ' (février).

1. Si nous résumons, comme nous l'avons fait l'année dernière, d'après U Rente et Gaiette des théâtres, tout le mouvement de représentations et rt'éludes sur la scène de la Comédie française, nous trouverons qu'il se résumo par Ici chiffres suivants, qui ont bien leur éloquence.

Lea pièces nouvelles ont été jouées : Adieu paniers, 11 fois,- Moi, W fois; le Dernier quartier, 37 fois; Ma<tre Gutlrin, 43 fois (jusqu'au 31 décembre 1H04) ; la Volonté, VI fois; Voltaire au foyer, ï fois;— Les pièces prises à une autre scène ont été jouées: le Cheveu blanc, 4 fois; le Gendre de M. Poirier, 34 fois.

Le nombre des pièces déjà au répertoire, classiques ou modernes, représentées dans l'année, s'élèvent au nombre de quatre-vingt-huit.

Ceux de ces ouvrages qui ont eu le plus de représentations sont, |xiur le tliéâlre classique : Tarlu/fe, l'École des Femmes, les Précieuia, le Médecin malgré lui, Esther, les Plaideurs, le Dépit amoureux, les Femmes savantes, le Misanthrope, le Malade imaginaire, le Jeu de l'amour et du hasard, les Folies amoureuses, le Barbier de rille, le Mariage de Figaro, etc. Pour le théâtre moderne :Il ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec Vamour, le Verre d'eau, le Bonhomme jadis, Faute de s'entendre, Horace et Lydie, les Caprices de Marianne, Valérie, le Village, Une loge d'opéra, Il faut qu'une porte, le Mari de la Veure.

Une dizaine de pièces n'ont été jouées qu'une fois; oc «ont : A.nilrowiaque, Athalie, l'École des Maris, la Famille Poisson, Horace, Ipkigénie, le Mariage forcé, Rodoyune, le Sicilien. Vingt-six pièces Je divers genres et de diverses époques n'ont été jouées que deux ou trois fois.

Ces chiffres ne prouvent-ils pas une fois de plus la laborieuse activité de la Comédie-Française et les facilités qu'elle offre aux permîmes curieuses de notre histoire dramatique pour eu embrasser ijut le cercle eu une seule année.

C'est une chose merveilleuse que la fascination exercée sur la foule par le théâtre, et comment les sujets des œuvres littéraires se transfigurent pour la masse du public par le prestige de la mise en scène. Si l'on regarde à l'action, à l'intrigue du nouveau drame tiré par Mme Sand d'un de ses derniers romans, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus simple et de moins neuf. Une jeune fille sans fortune, mais d'une beauté aimable et d'une distinction d'esprit naturelle, est attachée à une vieille marquise comme lectrice ou demoiselle de compagnie; l'un des fils de la grande dame conçoit pour la jeune personne une passion qui, combattue par d'autres sentiments, devient de jour en jour plus impérieuse. Après bien des résistances et bien des luttes, la distance du rang et de la fortune est effacée par le dévouement et la vertu, et les événements amènent un mariage d'abord réprouvé comme une mésalliance.

Cette donnée et les situations qu'elle appelle naturellement, ne réclament pas de très-grands faits d'invention. Le théâtre et le roman l'ont plus d'une fois exploitée. Sur la scène même de l'Odéon, il n'y a pas trois ans que M. Paul Foucher en tirait aussi un drame en quatre actes sous ce titre qui indiquait franchement le sujet, l'Institutrice. Une jeune fille de naissance commune, mais d'une brillante éducation, entrait comme institutrice dans une grande maison. C'était la vertu même unie à toutes les qualités aimables. On ne pouvait la voir, la connaître, sans l'estimer et l'aimer. Là était l'écueil. Plusieurs concevaient pour elle trop d'a

; 1. Acteurs principaux : MM. Berton, duc d'Alerta; Saint-Lion, '* Dunières; Ribes, de Villemer ; Rcy, Pierre; — Mmes Tliuillier, Ci'0" Une; Borelli-Delaliaye, Ju baronne,- Ramclli, la marquise; Leprev^ Diane.

mour, particulièrement le fils du duc de Méran, qui, ne pouvant vivre loin d'elle, la rapprochait de lui en la faisant duchesse. La jeune institutrice était bien éloignée d'aspirer a cet honneur, et au lieu d'y marcher par l'intrigue, elk* aurait plutôt intrigué pour s'y soustraire. Elle allait même jusqu'à se laisser soupçonner pour ne pas devenir coupable; mais l'ascendant de sa vertu l'emportait, et la couronne de duchesse ne pouvait être posée sur un front plus digne. Pour tirer d'un fond aussi commun une œuvre vivante qui appelle la foule, la captive, l'émeuve pendant des mois entiers, il faut une grande puissance de création ou une rare intelligence des ressources de la scène.

Ajoutons que George Sand avait déjà fait sortir une première fois de ce sujet, sous la forme d'un roman, tout ce qu'il pouvait contenir d'intérêt littéraire. Le Marquis de Yilltmtr était devenu, dans ces dernières années, un des récits les plus populaires de notre illustre romancière. Le cadre du récit était doublement favorable à la nature des situations données et au talent d'un écrivain qui excelle dans les analyses de sentiment et les peintures morales. George Sand, pour mettre le Marquis de Villcmer au théâtre, n'avait qu'à retrancher de son œuvre première. Le livre comporte les études complaisantes et approfondies; le drame vit d'actions et court à travers les obstacles au dénoûment; il ne doit pas nous arrêter en route, si beau que soit le pays parcouru. George Sand nous fait d'ordinaire la nature si gracieuse et le monde si intéressant, qu'on se plaît à faire tout au long avec elle l'école buissonnière. La société idéale où elle nous place, nous retient par un charme que nous craignons de rompre. Loin d'éveiller en nous le sentiment de la réalité pour juger au grand jour les créations fantastiques évoquées devant l'imagination, nous laissons bercer notre raison critique dans un demi-sommeil; nous nous prêtons avec plaisir à l'illusion qui peut prolonger un beau rêve.

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