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quis Urbain ont enfin éclaté ; les crises violentes de l'amour et de la douleur sont venues, et Caroline a redoublé d'abnégation et de dévouement. Les deux frères, après une cruelle discussion où le marquis hors de lui a traité injurieusement le duc en lui reprochant ses bienfaits, les deux frères sont d'accord pour décider Caroline à répondre aux sentiments du marquis, et ils y réussissent, en lui montrant la perspective d'un dévouement nouveau et d'une nouvelle abnégation. Il faut aussi décider leur mère à consentir à cette union. Le consentement est obtenu plus aisément qu'on ne pouvait l'espérer, lorsque les commérages de la baronne d'Arglade font planer sur l'honneur de Caroline des soupçons que celle-ci ne daigne pas dissiper; elle fuit , mais la vérité est découverte aussitôt, et elle est ramenée à temps pour recevoir, avec toutes les réparations qui lui sont dues, les bénédictions maternelles de la marquise.

Cette analyse, fidèle dans sa sécheresse, fera comprendre à tous ceux qui ont lu le roman du Marquis de Villemer, tout ce que le drame en a conservé ; la lecture de ce dernier, ou mieux encore la représentation est nécessaire pour juger ce que George Sand y a mis de grâce, d'esprit, de mouvement, de sentiment, de goût et de soin littéraire. Les personnages de vivent pas moins, mais ils vivent plus vite ; les passions sont moins bien préparées, mais elles ne sont pas moins profondes; les situations s'expliquent moins clairement, mais elles sont plus fortes; les diverses qualités du récit se retrouvent dans le dialogue, mais heureusement transformées suivant les exigences de deux genres très-différents. Enfin, si l'on se trouve porté, comme moi, à donner la préférence au roman sur le drame, on doit reconnaître que celui-ci marque un grand progrès de l'auteur sur ses drames antérieurs. Le romancier compte, à mon avis, des @uvres plus fortes à la fois et plus brillantes ; l'auteur dramatique n'avait pas encore offert au public une tentative aussi complète et aussi digne de son succès.

Quatre-vingts représentations consécutives avant les vacances n'épuisèrent pas la curiosité publique, et le Marquis de Villemer reparut après la rentrée avec une faveur nouvelle. Ce qu'il y avait de plus intéressant dans cette reprise, à laquelle la direction de M. de la Rounat avait donné l'éclat d'une première représentation, c'était la nouvelle distribution des rôles. Deux modifications surtout étaient importantes. M. Berton, qui avait créé d'une façon si distinguée et si originale le personnage du duc d'Aléria, avait été remplacé par M. Brindeau, et ce pauvre Ribes, mort cet été au milieu même de son plus légitime succès, avait pour successeur, dans le rôle du marquis, le jeune Laroche, à qui le Fils de Giboyer avait fourni l'occasion d'un début si remarqué. M. Brindeau est un artiste d'un talent incontesté et incontestable; son passé est riche en triomphes, et l'O. déon même l'a fait applaudir, il y a peu d'années, dans les Parisiens, de M. Barrière. Il soutint dignement le rôle du duc d'Aléria sans égaler pourtant son prédécesseur en mordant et en distinction. M. Laroche fit encore moins oublier le créateur du personnage du marquis. Il y portait plus de roideur encore que ne le faisait Ribes; mais chez celui-ci, cette roideur était dans sa nature comme dans son rôle ; l'acteur et le type semblaient faits l'un pour l'autre. Chez M. Laroche, l'interprète onctueux et sournois du comte d'Outreville, la dureté paraissait factice, contrainte, et était poussée par l'effort à une fâcheuse exagération. Ces imperfections d'une interprétation en général soignée, n'étaient pas de nature à compromettre la fortune de l'æuvre de Mme Sand.

Sous le patronage même de l'illustre romancière, il s'était produit, dans les premiers jours de l'année, la seule pièce en vers accueillie par la scène de l'Odéon, si hospitalière d'ordinaire aux essais poétiques : C'était Une journée à Dresde', comédie en un acte, de M. Al. Manceau. L'idée en est simple ; le développement en est ingénieux, parfois touchant. On sent à certains moments un peu d'embarras dans l'action et de l'inexpérience dans l'agencement des scènes, les entrées et les sorties des personnages; mais l'ensemble est agréable, et le succès, qui n'a pas fait défaut, était légitime.

1. Acteurs principaux : MM. Saint-Léon, Freeman ; Fassier, Was

Un jeune Français, chirurgien-major dans l'une de nos armées d'Allemagne, a été fait prisonnier et logé provisoirement chez un vieux savant de Dresde qui vit entre deux femmes d'âge et de caractère bien différents, une vieille cuisinière grondeuse, et une aimable jeune femme, Marceline, qu'il aime et traite comme sa fille. La malheureuse ville, occupée, quittée, reprise tour à tour par les Russes, les Prussiens et les Français, est toujours pleine de soldats, de bruit, de danger. Tout ce tumulte n'empêche pas le fils du bourgmestre de songer au mariage, et il demande Marceline, qui le voit d'un wil assez indifférent. Les complications de la guerre mettent le jeune prisonnier français en péril. Marceline, par compassion, veut que son fiancé s'emploie à le sauver. Cette compassion est devenue peu à peu de l'amour, et le fiancé s'en montre jaloux. Après des luttes que les dangers croissants rendent touchantes, notre jeune compatriote comprend qu'il est aimé et qu'il aime lui-même, et il refuse d'être protégé par un rival; il préfère la Sibérie ou la mort. Au moment où il est perdu, les Français, vainqueurs à Lutzen, approchent de Dresde; les alliés s'enfuient et le prisonnier délivré espère maintenant qu'il pourra revoir sa mère et sa sæur dont le souvenir lointain nous attendrit. Il conduira dans leurs bras l'ange de dévouement qui, après avoir adouci sa captivité, a voulu immoler son amour pour lui sauver la vie.

Le vers de M. Manceau est, en général, simple, facile,

gner: Alhaiza, Philippe; — Mmes Débay, Marceline; Lemaire, Cathe

approprié au genre dramatique. Comme le dit si bien M. Théophile Gautier, « il n'exprime que ce qui est nécessaire, il n'arrête pas l'action mal à propos, pour se mirer dans sa propre beauté. » Quelques vers pourtant sent un peu négligés et enferment dans le rhythme noble des expressions prosaïquement abstraites. D'autres ont une vivacité naturelle et un peu de malice de bon aloi. Le savant et sa vieille servante ne laissent pas que d'être comiques. J'aime beaucoup la bonhomie du premier qu'une pensée de dévouement peut animer, mais que rien n'étonne, pas même les changements à vue des armoiries et des drapeaux sur les arcs de triomphe :

C'est la troisième fois au moins, depuis six mois,
Qu'on change la couleur de ces morceaux de bois.

En attendant la reprise du Marquis de Villemer, l'Odéon avait rouvert ses portes, le 1er septembre, par une comédie en quatre actes, les Plumes du paon", de M. Louis Leroy. Toute la presse a prodigué les éloges à cette pièce, pour laquelle le public s'est montré beaucoup plus froid, et le public avait raison. L'auteur, l'un de nos plus spirituels journalistes, avait donné sur la même scène, il y a moins d'un an, une première comédie de même étendue, pleine de grandes qualités, de sérieux défauts, en somme de brillantes promesses. Les promesses ont-elles été tenues en si peu de temps? Des Relais aux Plumes du paon, y a-t-il progrès ? Les qualités se sont-elles développées, les défauts amoindris? La composition générale de la seconde pièce témoignet-elle de plus d'expérience? Y a-t-il, dans le détail, du moins plus d'esprit, sinon de l'esprit mieux à propos et de meilleur aloi! Voilà des questions que la critique aurait dû se poser franchement et résoudre librement. A un auteur dont les débuts ont pu donner de si grandes espérances, on doit la vérité tout entière, et c'est mal servir les intérêts de son avenir que de lui assurer un succès présent par des applaudissements trop faciles. Qu'on ait toute l'indulgence qu'on voudra pour une première euvre, à la seconde, la discussion reprend ses droits. Il n'y a plus à craindre d'étouffer le talent dans le germe, il a brisé deux fois sa coquille, il n'y rentrera plus; mais il faut qu'un auteur encouragé par de premiers succès, apprenne à compter avec les sévérités du goût public et de la critique, afin de travailler à les prévenir par sa sévérité envers lui-même.

1. Acteurs principaux : MM. Pierron, Lardières; Thiron, Champagnac; Romainville, Guerbois; Villeray, Paul Gérard; Riga, Delahaye; — Mmes Mosé, Camille; Masson, la baronne.

Nous le disons donc sans détour, les Plumes du paon sont une très-faible comédie, et, de tout point, inférieure aux Relais. Je ne reprocherai pas à M. Leroy le peu de nouveauté de son sujet. L'histoire du paon et du geai est vieille comme le monde. La Fontaine l'avait prise aux Latins, les Latins aux Grecs, les Grecs aux Indiens, les Indiens, je ne sais à qui, à des peuples qui l'avaient trouvée peut-être, avec les traditions primitives, au berceau même de la société. Mais peu m'importe : dans la comédie d'intrigue, le domaine de l'imagination, je veux du nouveau à tout prix, je veux des surprises et plus d'invention que de vraisemblance; dans la comédie de meurs, le domaine de l'observation, je veux avant tout la vérité, toujours ancienne et toujours nouvelle et qui excite aujourd'hui encore en moi, quand je la reconnais à mon tour, les mêmes sentiments qu'elle excitait, il y a six mille ans, chez les premiers qui l'ont pu découvrir. Tous les grands sujets de comédie sont anciens parce qu'ils sont simples; pour les mettre en scène, dans un modeste apologue ou sur les grossiers tréteaux des premiers théâtres, le philosophe n'a eu qu'à les prendre dans la vie commune, la comédie éternelle. Je ne blâmerai pas les auteurs de tous les temps de les reprendre à la même

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