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telle injustice, et, malgré les résistances du loyal jeune homme, il se précipite dans la salle au moment même où l'on proclame le nom de M. de la Haye, et il s'écrie d'une voix tonnante : « Cela est faux, on vous trompe : l'auteur c'est M. Paul Gérard. » Ce coup de théâtre du troisième acte et les scènes qui l'amènent sont les seules combinaisons un peu vives et vraiment intéressantes de la pièce. Le scandale de cette déclaration d'un homme ivre ne suffit pas pour rendre à Gérard la gloire et les prolits de son œuvre. Le jeune auteur s'obstine à se taire, et son silence est interprété contre lui. Mlle Guerbois, qui pénètre son secret, lui conserve son amour; mais le père, qui veut toujours associer son nom à la gloire littéraire, entend donner sa fille au littérateur officiel. Nos amoureux sont sauvés par Lardières. Il revient de Clichy où de la Haye l'a laissé conduire, tout exprès pour proclamer la vérité. Le voleur ou l'acheteur de gloire perd du même coup la dot de Mlle Guerbois et le fauteuil vacant de l'Académie française.

On conçoit qu'une action aussi impossible et aussi invraisemblablement conduite au milieu de personnages chimériques, ne puisse pas beaucoup intéresser. Mais, dira-t-on, l'esprit sauve tout. L'esprit de M. Leroy a déjà suppléé une fois, dans les Relais, à l'insuffisance d'une donnée ingénieuse, mais bien légère pour quatre actes, et prise, en outre, d'un mauvais biais; n'a-t-il pas fait aujourd'hui le même miracle? Je ne le pense pas. Si M. Leroy montre de l'esprit dans les Plumes du paon, ce n'est pas celui qui convient au drame, cet esprit qui naît à la fois du caractère et de l'intrigue, qui se mêle à l'action, l'anime et l'égaye, qui jaillit en étiucelles de chaque mouvement des personnages et de leurs frottements réciproques : l'esprit comique, en un mot. Si on doutait de la différence qu'il peut y avoir entre le livre et le théâtre, entre une scène de comédie et un article de journal, l'exemple des Plumes du paon suffirait à la montrer. L'auteur cherche l'esprit plus qu'il ne le trouve, et quand il l'a rencontré, il faut nous associer aux efforts que ces mots lui ont coûtés pour le comprendre.

On voit qu'il se travaille à dire de bons mots.

Un exemple entre cent : Lardières voyant les magnifiques droits d'auteur que peut valoir à son compère de la Haye la pièce achetée par son entremise, voudrait bien en avoir sa part. Il peint en traits recherchés, le défilé, l'attroupement des billets de banque vers la caisse, et il ajoute qu'il « arrêterait volontiers au passage quelques émeutiers de la manifestation. » Ces associations d'idées, venues de si loin, peuvent paraître spirituelles dans une colonne de journal satirique; elles ne sont pas faites pour jeter beaucoup de vivacité et de gaieté dans une suite de scènes.

Le plus grand reproche, et le plus inattendu, à faire à l'auteur des Plumes du paon, c'est précisément qu'il manque de gaieté. Il fait bien dire à l'un de ses personnages: « Amuse, amuse avant tout; moralise, si tu peux. » C'est une excellente théorie dont la pratique lui échappe. Il moralise au contraire à tout propos; ses personnages raisonnent à outrance; ils n'ont pas peur de ce qu'on appelle, en style charivarique, des tartines et des rengaines. Us font assaut tour à tour de mots recherchés ou de plaisanteries grotesques, sans que la charge soit plus gaie, entre eux, que les préciosités de l'esprit. Cela vient sans doute de ce que l'auteur ne s'efface pas assez lui-même pour laisser parler et agir ses personnages. Le grand talent de l'auteur dramatique est de disparaître complétement derrière les types auxquels il donne la parole et la vie.

Comme lever de rideau il suffit de mentionner l'essai de comédie en un acte, de M. Louis d'Anthoine, précieusement orné d'un titre assez obscur, Une défaite avant la victoire (9 septembre). Ce début, qu'un chroniqueur a spirituellement appelé le premier péché de M. d'Anthoine, a moins ressemblé à une victoire qu'à une défaite. Il faut souhaiter que, suivant la promcsso énigmatique de son titre, la victoire viendra après. On a pourtant traité avec trop do dédain cette petite restauration du marivaudage et du genre précieux. L'auteur ne s'était pas borné à mettre en scènes les grâces apprêtées des boudoirs du dernier siècle; il avait encadré les exploits audacieux et malheureux de deux beaux officiers de nos anciens régiments et la cruauté minaudière de 11 belle qui leur résiste dans un imbroglio assez vivement intrigué.'

Nous nous arrêterons davantage aux Mères terrible!, comédie en un acte, que la grande critique a un peu trop maltraitée et que le public n'a pas assez soutenue (1TM octobre)1. Pour ma part, je ne blâme pas les jeunes auteurs, MM. Chivot et Duru, pourvoyeurs ordinaires des petits théâtres de genre, d'avoir franchi d'un bond la distance qui sépare les Folies-Dramatiques ou même le Palais-Royal du second Théâtre-Français. Je les verrais même avec plaisir passer à celui de la rue de Richelieu. Leur comédie n'est qu'un vaudeville sans couplets; mais pourquoi bannir les vaudevilles de nos grandes scènes? Pourquoi vouloir les entourer de je ne sais quelle dignité prude et farouche qui leur interdit le franc rire et les mouvements un peu lestes? Pourquoi ne pas entremêler plus souvent les créations de la grande comédie de mœurs ou du drame, de pièces vives et légères qui vengent gaiement la raison de la sottise, ou qui nous font oublier la raison elle-même par quelque bon accès de fou rire?

Les Mères terribles étaient, en effet, une satire beaucoup plus vive que neuve des mœurs bourgeoises. Il s'agit de deui mères un peu trop ardentes à poursuivre l'œuvre, opus magnum, du mariage de leurs filles. C'est une chasse au gendre, chasse a outrance où il importe de se gagner réciproquement de vitesse et d'audace. Tous les moyens sont bons pour satisfaire un sentiment si légitime. C'est la théorie de la souveraineté du but et de la tin qui justifie les moyens appliquée à la petite politique du ménage. Le théâtre, comme le roman, comme la vie elle-même, nous a fait assister maintes fois à ces manœuvres matrimoniales.

1. Acteurs principaux : Romainvillc, Pibalier; Clcrk, Bergertt;&Iacour, Blainval; Mme* Picard, Mme Bergrret: Lemaire, Mtnt dt Cmtdray.

Mme Bergeret et Mme du Coudray, qui veulent toutes deux un gendre, ont jeté toutes deux leur dévolu sur un excellent jeune homme, Philippe de Blainval, et ont réclamé tontes deux d'un ami commun, vieux garçon, parasite des deux maisons. De grosses rivalités éclatent entre les deux mères: on peut dire entre les deux commères, à voir la façon dont elles se prennent de bec. A la fin d'une soirée, où chacune a pénétré la tactique de l'autre, toutes deux veulent frapper un grand coup; elles compromettront leurs filles avec Je jeune Philippe pour forcer celui-ci à leur offrir la réparation du mariage. Une lettre de rendez-vous, écrite par lui à une maîtresse d'anglais qui demeure dans la maison même, a été surprise par ces deux dames. Chacune d'elles a la pensée d'y substituer une lettre pour sa fille; puis les invités sont attirés, ameutés devant la porte de la chambre, où le rendez-vous a été donné. Un éclat scandaleux est imminent et chacune des mères, sous une indignation feinte, se flatte de l'espoir de voir sortir sa propre fille avec Philippe, son futur mari. Mais les lettres substituées n'ont pas été remises à leur adresse, et Philippe paraît ayant à son bras la maîtresse d'anglais, Jeanne Smithson, qu'il présente à ses amis comme sa légitime femme. L'opposition de son père à son mariage l'avait forcé jusque-là de le tenir caché.

Il ne manquait aux Mères terribles qu'une chose, l'élément le plus difficile à mettre aujourd'hui au théâtre, mais non le plus nécessaire, la nouveauté. Ce qui vaut mieux, la gaieté ne leur faisait pas défaut, et la pièce était interprétée comme elle avait été écrite, avec cette verve qui suffit le plus souvent au succès sur nos théâtres de bouffonneries plus ou moins chantantes. L'observation, la satire sans amertume des mœurs modernes, se mêlaient assez amplement à la gaieté dans la petite comédie de MM. Chivot et Duru pour faire comprendre qu'ils l'aient présentée à un plus grand théâtre et que ce théâtre l'ait acceptée.

Gymnase-Dramatique : l'Ami des femmes; Don Quicliotte; un Mari qui lance sa femme; un Ménage en ville; le Point de mire, etc.

Le Gymnase-Dramatique n'a pas connu, en 1864, de ces succès qui font époque; il n'en compte pas moins deux œuvres considérables et un certain nombre de ces agréables comédies, dites de Gymnase, qui par le mélange de la gaieté un peu bouffonne et de la leçon morale, plaisent tant à la bourgeoisie parisienne.

Des deux principales pièces, l'Ami des Femmes, de M. Alexandre Dumas fils (4 mars)1, et Don Quichotte, de M. Victorien Sardou (25 juillet), la première, qui révélait incontestablement le plus de travail et de talent a été, pour le théâtre et pour l'auteur, si habitués à vaincre ensemble, l'occasion d'une commune défaite; mais cette défaite demande à être racontée plus amplement qu'un certain nombre de trop faciles victoires.

Sans s'associer aux attaques plus ou moins violentes dont

1. Acteurs principaux : MM. Landrol, de Montaigre; Berton, de Simerose; Dieudonné, de Chnntrain; P. Deshayes , de Ryons; — Mines Delaporte, Jane; Mélanie, Jfmc Leverdet: Montaland, Mlle Heckendorfl.

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