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mères un peu trop ardentes à poursuivre l'œuvre, opus magnum, du mariage de leurs filles. C'est une chasse au gendre, chasse à outrance où il importe de se gagner réciproquement de vitesse et d'audace. Tous les moyens sont bons pour satisfaire un sentiment si légitime. C'est la théorie de la souveraineté du but et de la fin qui justifie les moyens appliquée à la petite politique du ménage. Le théâtre, comme le roman, comme la vie elle-même, nous a fait assister maintes fois à ces maneuvres matrimoniales.

Mme Bergeret et Mme du Coudray, qui veulent toutes deux un gendre, ont jeté toutes deux leur dévolu sur un excellent jeune homme, Philippe de Blainval, et ont réclamé toutes deux d'un ami commun, vieux garçon, parasite des deux maisons. De grosses rivalités éclatent entre les deux mères : on peut dire entre les deux commères, à voir la façon dont elles se prennent de bec. A la fin d'une soirée, où chacune a pénétré la tactique de l'autre, toutes deux veulent frapper un grand coup; elles compromettront leurs filles avec le jeune Philippe pour forcer celui-ci à leur offrir la réparation du mariage. Une lettre de rendez-vous, écrite par lui à une maitresse d'anglais qui demeure dans la maison même, a été surprise par ces deux dames. Chacune d'elles a la pensée d'y substituer une lettre pour sa fille; puis les invités sont attirés, ameutés devant la porte de la chambre, où le rendez-vous a été donné. Un éclat scandaleux est immigent et chacune des mères, sous une indignation feinte, se flatte de l'espoir de voir sortir sa propre fille avec Philippe, son futur mari. Mais les lettres substituées n'ont pas été remises à leur adresse, et Philippe paraît ayant à son bras la maîtresse d'anglais, Jeanne Smithson, qu'il présente à ses amis comme sa légitime femme. L'opposition de son père à son mariage l'avait forcé jusque-là de le tenir caché.

Il ne manquait aux Mères terribles qu'une chose, l'élément le plus difficile à mettre aujourd'hui au théâtre, mais non

le plus nécessaire, la nouveauté. Ce qui vaut mieux, la gaieté ne leur faisait pas défaut, et la pièce était interprétée comme elle avait été écrite, avec cette verve qui suffit le plus souvent au succès sur nos théâtres de bouffonneries plus ou moins chantantes. L'observation, la satire sans amertume des mæurs modernes, se mêlaient assez amplement à la gaieté dans la petite comédie de MM, Chivot et Duru pour faire comprendre qu'ils l'aient présentée à un plus grand théâtre et que ce théâtre l'ait acceptée.

Gymnase-Dramatique : lAmi des femmes; Don Quichotte ; un Mari

qui lance sa femme; un Ménage en ville; le Point de mire, etc.

Le Gymnase-Dramatique n'a pas connu, en 1864, de ces succès qui font époque; il n'en compte pas moins deux @uvres considérables et un certain nombre de ces agréables comédies, dites de Gymnase, qui par le mélange de la gaieté un peu bouffonne et de la leçon morale, plaisent tant à la bourgeoisie parisienne.

Des deux principales pièces, l'Ami des Femmes, de M. Alexandre Dumas fils (4 mars)', et Don Quichotte, de M. Victorien Sardou (25 juillet), la première, qui révélait incontestablement le plus de travail et de talent a été, pour le théâtre et pour l'auteur, si habitués à vaincre ensemble, l’occasion d'une commune défaite; mais cette défaite demande à être racontée plus amplement qu'un certain nombre de trop faciles victoires.

Sans s'associer aux attaques plus ou moins violentes dont la nouvelle pièce de l'auteur du Demi-Monde a été l'objet, on ne peut pas au moins la prendre comme son chef-d'æuvre. Il faut y reconnaître pourtant, dans quelques grandes scènes et dans tous les détails du style, la marque d'un des esprits les plus vigoureux de l'époque et d'un des écrivains les plus consciencieux de la littérature dramatique. On en a déjà fait la remarque : M. Alexandre Dumas fils n'est pas un de ces improvisateurs complaisants qui travaillent sur commande et qui fournissent au directeur d'une scène quelconque, suivant le caprice ou le besoin du moment, une pièce parfaitement accommodée au goût présumé du public. Il prépare et compose son quvre à ses heures, suivant les convenances de son inspiration personnelle; il ne saisit pas, pour la produire au jour, les circonstances favorables, mais il attend qu'il l'ait amenée au point où il la veut lui-même pour sa plus grande satisfaction d'artiste. C'est là une excellente condition de travail pour un littérateur; heureux ceux qui veulent ou qui peuvent s'y astreindre ! Seulement, quand on ne prend pas pour guide le caprice mobile du public, il ne faut pas s'étonner de ne pas toujours se trouver d'accord avec lui; on risque également d'être incompris en le devançant ou en restant en arrière. Aussi, j'avoue que je ne comprends pas l'extrême mécontentement que, snivant les indiscrétions des chroniqueurs, l'auteur de l'Ami des Femmes aurait ressenti de la vivacité de certaines critiques. On a annoncé qu'il se refusait à laisser imprimer sa pièce, objet de tant de sévérité, puis qu'il renonçait à écrire désormais pour la scène. J'aime à n'en rien croire; l'échec d'une @uvre dramatique, ou, ce qui est la même chose aujourd'hui, un demi-succès, peut s'expliquer de deux façons : tantôt par l'infériorité de cette æuvre, tantôt parce qu'elle est trop au-dessus de la portée de ceux à qui elle s'adresse. Il y a, dans l'histoire littéraire, des exemples de ces causes d'insuccès. Dans l'un et l'autre cas, l'auteur se doit une revanche; il doit, s'il s'est laissé devancer par les progrès du goût public, se remettre promptement au niveau, et, s'il a la conscience de s'être mis au-dessus de la foule, il doit, à force de talent, tâcher de l'élever jusqu'à lui.

1. Acteurs principaux : MM. Landrol, de Montaigre; Berton, de Simerose; Dieudonné, de Chantrain; P. Deshayes, de Ryons ; - Mmes Delaporte, Jane; Mélanie, Mme Leverdet; Montaland, Mle Heckendors.

Ce qu'on a le plus reproché à la comédie de l'Ami des Femmes, c'est l’immoralité. Ce n'est pas à cette pièce précisément que ce reproche devait s'adresser, c'est à tout le théâtre de M. Alexandre Dumas fils, c'est à toute l'école à laquelle il appartient. L'auteur s'étonne qu'on lui fasse aujourd'hui un crime de ce qu'on a si facilement pardonné au Demi-Monde, au Fils naturel, au Père prodigue; les mêmes accusations s'étaient bien produites contre ces diverses pièces; l'une d'elles même, on s'en souvient, était dénoncée au sénat, et un publiciste, la mettant sur la même ligne que deux effroyables affaires judiciaires du jour, écrivait un manifeste sous ce titre : « les trois scandales, » Mais la eritique littéraire ne faisait pas écho à cette bruyante indignation contre des témérités d'artiste, et le public s'empressait de les applaudir. Aujourd'hui, les temps sont changés, les politiques n'ont rien dit contre les nouvelles hardiesses de M. Alexandre Dumas fils, mais la presse littéraire a rafusé, en général, de les amnistier; le public a cessé de les encourager ou de les comprendre.

L'Ami des Femmes est moins une pièce qu'un prétexte d'observation, de satire et de peinture. L'observation est impitoyable, la satire sanglante, la peinture sans fard. Le principal personnage de cette galerie où l'on parle plus qu'on n'agit, est un certain M. de Ryons, célibataire blasé, sans illusions ni désirs, indifférent aux passions, témoin désintéressé des folies, raisonneur infatigable, synthèse vivante et parlante de toutes les pensées mauvaises ou bonnes qui n'ont pas conscience d'elles-mêmes, des mauvaises surtout. C'est a l'ami des Femmes. » Il se donne lui-même ce titre. Singulier ami! qui passe sa vie à dire du mal du sexe dont il se constitue le défenseur. Et dans quels termes il en médit! La femme est, selon lui, un être illogique et malfai

sant, et tout son langage est le développement de cette définition brutale. Mais, par une contradiction étrange, sa conduite vaut mieux que ses paroles ; il entre de force dans la vie privée des êtres qui l'entourent, démêle avec eux leurs pensées intimes, se fait d'autorité l'arbitre de leurs destinées; il sauye la belle et pure Mme de Simmerose d'une passion qui la rendrait coupable et malheureuse; il la ramène à son mari et lui fait trouver le bonheur dans le devoir. Dénouement singulièrement moral pour une comédie accusée de l'être si peu, et qui prouve une fois de plus que la moralité d'une pièce résulte de l'esprit général et non des combinaisons arbitraires du dénouement.

Cet ami des femmes est une façon de sorcier qui lit dans les cours comme dans un livre. Malheureusement, les livres ouverts devant lui ne sont pas beaux. Voici le foyer du savant Laverdet, assez indifférent à la conduite de sa femme qui le déshonore sous ses yeux et qui continue de traîner la chaine des relations adultères au milieu de l'ennui et du dégoût. Son sigisbée, le vieux garçon Des Targettes, qui cache sous le titre de parrain de sa fille un titre moins légitime, inspire un mépris que rien ne relève; il ne vient plus chercher à son foyer que des soins pour ses rhumatismes et une table bien servie. Sa petite filleule, Mlle Balbine, à peine échappée du couvent, s'essaye de bonne heure par des grimaces à toutes les cottises de la passion. Dans le cercle où M. de Ryons promène son esprit d'observation acerbe, il y a plus de bêtise que de méchanceté; on est moins odieux que ridicule. Un type d'ineptie amusante et agaçante à la fois est ce jeune blondin qui répond au nom de M. de Chantrin, si bien élevé par sa mère, essentiellement femme du monde, garçon sans défaut, qui ne joue pas, qui ne fume pas, mais franchement insupportable avec sa longue et belle barbe sur une figure insignifiante, avec ses discours filandreux, sa manie de faire la roue avec son innocence niaise et de se mirer dans sa nullité. A défaut d'amoureux sympa

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