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harmonieuse de la tradition lamartinienne et des faiblesses prosaïques qui ne sont pas de l'école réaliste: celle-ci a plus de trivialité mais plus d'énergie. M. Ch. de Risse est, dans ses meilleurs moments, un des disciples du chantre des Méditations et de/oce/y/i/ila besoinde devenir lui-même pour donner de la vie à une œuvre de longue haleine. Les grands poèmes ne renaîtront que grâce au déploiement des qualités personnelles et puissantes d'un homme nouveau dans un sujet approprié aux besoins et aux sentiments de la nouvelle génération.

En attendant, faut-il applaudir à toutes les tentatives audacieuses? Faut-il encourager tous les jeunes Hercules de la poésie prêts à prendre la place des vieux Atlas pour porter à leur tour le monde sur leurs épaules? C'est la question que je me suis faite en voyant le livre singulier de vers et de prose poétique que M. Alfred Duroché intitule l'Humanité souffrante1. Ce n'est qu'un volume de Préludes, une sorte d'ouverture d'un drame lyrique, dont les autres parties viendront plus tard. L'auteur, dans la recherche naïve et sincère de l'originalité, se fait, sans s'en douter, l'écho de quelques grandes voix, de celles de Job, de Dante, au temps passé, de celles de Lamartine et de Lamennais parmi nous. Dans une vision prophétique, il a contemplé la montagne des douleurs et le lac des larmes, et il a entrepris de redire ce qu'il a entendu de sanglots dans les hautes et basses régions où l'on vit pour souffrir. Pour reproduire ce concert de plaintes, il appelle à lui tous les rhythmes de la versification française, depuis le grand alexandrin jusqu'à la stance dissyllabique. Quand le vers ne lui parait pas assez souple pour rendre les abstractions philosophiques, il a recours à la prose en versets, puis il reprend le rhythme quand le sentiment veut éclater de nouveau.

1. Hetzel, in-18.

Le plus grand malheur d'une telle composition est de

manquer deux fois d'originalité. L'idée ne paraîtra neuve à

personne, quoique ce qu'elle avait de naturellement grand

soit altéré ici par une contradiction de doctrine propre à

l'auteur. La souffrance humaine a reçu deux explications:

pour les uns elle est le châtiment d'une faute originelle; les

autres y voient la condition d'une lutte nécessaire dont le

progrès est le but et la consolation. Lamartine a bien

résumé ces deux solutions contraires du grand problème

humain.

Soit que, déshérité de son antique gloire,'
De ses destins perdus il garde la mémoire;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin sa future grandeur:
Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.

M. Alfred Duroché croit pouvoir concilier cette antinomie. D admet la chute à l'origine et la délivrance finale par le progrès. Il ne voit pas que, pour avoir deux solutions, il les compromet l'une par l'autre.

Des vers ou de la prose poétique où se développe cette conception grandiose et contradictoire, il n'y a malheureusement ni bien ni mal à dire : rien qui vous choque, rien qui vous charme. Les grands vers et les strophes du rhythme solennel se laissent lire, et les petites stances aux mètres variés se mettraient facilement en musique; mais, en aucun cas, le style n'a cette vigoureuse empreinte qui fait pardonner à un jeune homme de s'attaquer à son tour aux grands et immortels objets de la pensée.

les recueils de poésies détachées. MM. de Chabot, A. Campaux, Em. des Essarts, A. de Flaux.

Puisque les mélanges sont la forme favorite de notre littérature courante, revenons encore aux mélanges poétiques. Quelques volumes pris un peu au hasard nous feront voir quelles cordes les auteurs aiment surtout à faire vibrer, sans se demander le plus souvent si ce sont celles que le public aimerait le mieux à entendre.

M. E. de Chabot met la poésie au service de bien des choses différentes: de la religion, de la politique, de l'histoire contemporaine. Il intitule son livre Brins d'herbe1; mais ne vous y trompez pas, ce ne sont pas seulement des idylles, des poésies écloses, comme le gazon et la mousse, dans des sites champêtres. Vous trouverez dans le nombre des portraits politiques, des satires et des dithyrambes. Ici, l'ex-roi de Naples, le pape et Garibaldi sont mis en présence; là, l'empereur Napoléon III apparaît comme le sauveur du monde moderne. Ailleurs, le vieux roi mort à Claremont est offert en victime expiatoire au Dieu vengeur des trahisons royales. Plus loin la statue de Marceau rappelle toutes les grandeurs de l'héroïsme populaire. La nature et le sentiment champêtre ont pourtant leur place au milieu des Brins d'herbe. Je les retrouve surtout avec plaisir dans le portrait du vieil instituteur, esquissé sous forme de requête A un inspecteur d'Académie. Il y a là un accent vrai qui plaît tour à tour et émeut.

Ce n'est pas un savant que mon pauvre bonhomme!
Mais il en sait assez ; il sait comment se nomme

1. Hachette et O', in-18, 352 pages.

Monsieur le Sous-préfet.... et monsieur l'Inspecteur,
De sonner VAngélus il a toujours mémoire,
Et, le dimanche, assis dans sa chape de moire,
Il dort, les yeux ouverts, aux sermons du pasteur.

Il a le nez pointu, l'œil triste et pas de ventre;

Ne se grise jamais, jamais.... quoiqu'il soit chantre

Il est instituteur, greffier et sacristain:

Il met, à certains jours, assez bien l'orthographe;

Et des autorités déchiffre le paraphe....

Ce qui me fait penser qu'il sait le chaldéen.

Il cache maints talents sous un modeste voile:

Autrefois, dans sa classe, il faisait de la toile:

Il pèse habilement le tabac des fumeurs;

Il fait un peu de tout.... et de mille autres choses...

Enseigne le plain-chant, écussonne les roses

Et dans son jardinet fait pousser des primeurs;

N'allez pas lui parler, pour Dieu, d'arithmétique,
D'histoire ou de grammaire et surtout de logique,
Il est bien trop sensé pour savoir tout cela! *

Que voulez-vous de plus, pourvu qu'il les enseigne!
Plus d'un ne fait pas mieux qui pourtant le dédaigne;
Je sais de grands savants de cette force-là.

Les vers de cette tournure et de cette grâce peut-être un peu féminines, me plaisent mieux, dans les Brins d'Herbe, que les essais de poésie historique et politique, où le plus souvent l'auteur force son talent et fausse sa voix.

Un volume de pièces de poésie peut avoir, outre l'unité du ton et du style, celle du cadre qui les rapproche et du fil ingénieux qui les relie. M. Antoine Campaux, auteur d'un travail estimable de critique et d'histoire sur Villon, ne s'est pas borné à étudier le poète turbulent du quinzième siècle; il a eu l'idée de reprendre son œuvre, en l'adaptant à nos mœurs et à notre époque. Les Testaments de Villon lui ont inspiré, par une imitation ingénieuse, les Legs de Marc-Antoine1. Un jeune poète qui meurt de faim à Paris, va prendre un petit emploi dans un collége de province. Selon le mot fameux de Villon:

Nécessité faict gens mesprendre,
Et faim saillir le loup du boys.

Avant de partir, il lègue à ses amis tous les petits objets, compagnons et souvenirs de sa misère.

A Jacque, item, voyons que léguerai-je V
J'ai son affaire, un encrier de liège,
Vieux puits bourbeux où je péchais sans fin
Croyant toujours au fond trouver la gloire,
Sans que jamais de sa profondeur noire,
J'aie amené que la soif et la faim.

L'auteur des Legs (le Ma,rc-4ntoine n'a pas la verve ni l'énergie du poète des Testaments. Il a plus de chasteté, de réserve, et il ne manque pas d'une certaine grâce mélancolique. Je voudrais ses vers plus souples et plus harmonieux. La rencontre de syllabes qui s'entrechoqiieut, les inversions forcées, caractérisent dans Villon la langue de l'époque. La forme poétique, aujourd'hui si assouplie, ne peut plus s'en accommoder.

M- Emmanuel des Essarts est fidèle, en vers comme en prose, au culte du beau et de l'idéal. Nous l'avons vu porter dans le roman la préoccupation de la moralité jusqu'aux limites de ce qu'on appelle la littérature édifiante; en poésie, il tient pour les traditions de l'art spiritualiste ; mais sa prédilection pour la beauté immatérielle ne l'empêche pas de comprendre celle des formes extérieures, et de la chanter. Son volume des Elévations1 s'ouyre par un Hymne à lu beauté qui débute ainsi:

0 donneuse de vie et d'immortalité,

1. Dentu; Hachette et Ci'; (Strasbourg) Derivaux, in-8.

2. Librairie du Petit Journal, in-18.

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