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à en jnger par le passé des auteurs, devrait renouveler au Gymnase le succès de gaieté du Voyage de M. Perrichon ou de la Poudre aux Yeux. Nous avouons pourtant que la nouvelle œuvre n'est pas faite pour causer autant de plaisir. Nous ne lui reprocherons pas d'être amusante jusqu'à la folie, elle ne mérite pas ce reproche. Nous ne dirons pas que les auteurs se sont trompés de porte et que la direction de l'élégant théâtre de Madame, en prenant une pièce faite pour le Palais-Royal, a failli à ses traditions. Ce seraient là de gros mots pour des torts bien légers et qui même ne sont pas réels.

Je ne crois pas qu'il y ait eu, dans ces dernières années, des frontières, des démarcations aussi tranchées entre les genres et les théâtres, que les prud'hommes attardés de la critique se plaisent à le dire; en tous cas, aujourd'hui, sous le règne naissant de la liberté, ces récriminations contre le libre échange des produits dramatiques n'ont plus aucun sens. Le malheur de la comédie te Point de Mire n'est pas d'être une comédie de Palais-Royal par certains procédés d'invention, mais de n'en être pas une, par l'entrain et la verve continue. Elle manque tout à fait de nouveauté dans la donnée principale, et le plus souvent de gaieté dans le détail et la conduite de l'action.

Qu'on se figure une famille bourgeoise composée d'un mari très-commun, ancien limonadier, de sa femme, une belle dame de comptoir sur le retour, et d'une jeune fille de vingt ans en qui l'éclat de la jeunesse éclipse les petits ridicules dont la sottise paternelle et maternelle a dû la gratifier. Nous voyons cette famille un jour de réception, car Madame a son jour, elle reste chez elle le mercredi. Les visites qu'elle reçoit ne servent qu'à mettre en relief les travers et les mesquineries de ce ménage à l'esprit étroit et

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à la sottise prétentieuse. Une des manies, l'idée fixe,deM.et Mme Carbonel est de rêver un milliorinaire pour gendre.

Parmi leurs amis un autre couple est digne de leur faire pendant, non pour le plus grand honneur de la petite bourgoisie. M. et Mme Pérugin, ont aussi une fille, pour laquelle ils ont rêvé le million matrimonial jusqu'au moment où ils se décident à la marier, sans le moindre million, à un jeune architecte qui l'aime.

Le million rêvé tombe comme une bombe entre les deux familles dans la personne du jeune Maurice Duplan, fils de maître Duplan, ancien notaire à Courbe voie, devenu le plus acharné amateur de rosiers. Ce jeune homme, qui a le cœur facile et la tête inflammable, arrive d'Italie où il s'est épris tour à tour, avec une égale passion, des yeux bleus et des yeux noirs, des chevelures blondes et brunes. Les deux mères livrent à sa personne et à sa fortune un violent assaut; c'est un duel terrible et perfide où toutes les armes sont bonnes, flatteries, morsures, calomnies, trahisons. Un million est l'enjeu de la partie.

Pour qui Maurice se décidera-t-il? Berthe Carbonel est une blonde adorable, Lucie Pérugin une brune accomplie. Entre les deux son cœur balance, ou plutôt il court de l'une à l'autre comme l'aiguille folle d'une boussole détraquée; l'acharnement des mères àie tirer violemment chacunedeson côté, ajoute encore à la perplexité où le jettent des charmes si différents. Enfin après avoir longtemps vu la blonde avec délice, la brune avec ivresse, Maurice se décide pour la fille des Carbonel, tandis que la fille des Pérugin épouse son architecte. Le vieux notaire que toutes ces intrigues et ces incertitudes ont bien tourmenté, peut retourner à sa maisonnette de Courbevoie et à ses rosiers.

Les irrésolutions de l'amoureux Maurice sont un vieui thème de comédie. La lutte acharnée des deux mères se disputant un gendre, n'est pas plus nouvelle. Cette dernière invention devait paraître cette fois d'autant moins originale qu'elle avait été mise en œuvre, il y avait deux mois à peine, dans une comédie de l'Odéon, les Mères terribles. Est-ce l'embarras de reprendre un thème chargé de tant de réminiscences, qni a gêné les auteurs? Toujours est-il que, sur quatre actes, il y en a deux au moins, peut-être trois, où l'action ne marche pas. Les situations lentes à s'annoncer ne marchent pas moins lentement au dénoûment; la pièce semble tourner sur elle-même. Mais à la fin, l'action se précipite et s'achève dans un tardif accès de gaieté. « Mieux rant rire tard qne jamais, » dit M. Paul de Saint-Victor. L'hilarité qui éclate au dénoûment cause au spectateur nne heureuse illusion, il se retire en riant, et croit qu'il a ri pendant toute la pièce.

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Vaudeville : M. et Mme Fernel; Aux Crochets d'un gendre; les Marionnettes de l'Amour: le Drac; la Jeunesse de Mirabeau: la Charmeuse: le florentin; le 24 Février; le Devin de village, etc.

Le Théâtre du Vaudeville, dont l'administration vient de sombrer, avait réellement du malheur. S'il est vrai qu'un vent de stérilité soufle depuis quelque temps sur notre littérature dramatique, aucune de nos grandes scènes n'en a été atteinte d'une manière aussi fâcheuse. Depuis Nos Intimes, il ne s'est pas rencontré une œuvre d'une assez grande valeur pour appeler le public à la salle de la place de la Bourse, ou du moins pour l'y retenir. Tout le bruit qui s'est fait, à la fin de l'année dernière, autour des Diables noirs n'a pu les maintenir au répertoire.

Cette œuvre bizarre de M. V. Sardou avait déplu par la crudité et la violence des effets, la pièce qui lui succéda, Monsieur et Madame FerneJ, 1, comédie en quatre actes, de MM.L.Dlbach et Crisafulli, devait déplaire par ses tons trop adoucis et l'absence de relief. Les inspirations de M. Sardou étaient criardes et fiévreuses ; celles de M. Ulbach se trouvèrent ternes et froides. C'était, disait un critique, après le vitriol, du petit lait. Le public n'a goûté ni l'un ni l'autre breuvage.

1. Acteurs principaux: MM. Delannoy, Bourgoin: Parade, Fernel; Laroche, Renaut: —Mmes J. Essler, Mme Fernel: Cellier, de Soligny.

Monsieur et Madame Fernel, c'est la simple mise en scène d'un roman qui n'avait aucune des qualités que réclame le théâtre. On a beaucoup parlé de la transformation des romans en drames, et moins pour en montrer les avantages que les inconvénients. Il est difficile, en général, d'encourager cette méthode ou de la condamner absolument. Il y a des romans où tout est mouvement, action, coups de théâtre, où les personnages à peine ébauchés vivent, s'agitent, tuent ou sont tués, éprouvent ou inspirent toutes les passions tour à tour: de tels romans, il n'y a qu'à les découper en actes, en scènes, en tableaux, et l'on a des drames tout faits, voire même des mélodrames, animés, émouvants ou terribles.

Mais il y a aussi des romans, et souvent des meilleurs, dont le seul intérêt consiste dans les peintures et les analyses, où l'action n'est rien ou presque rien; ce sont des prétextes à des études de morale, des cadres d'observation psychologique. Comment les transporter à la scène où l'action doit être le premier élément d'intérêt? Comment faire mouvoir des personnages immobilisés dans une seule attitude, celle où il a plu au peintre de les faire poser devant lui? Il faut laisser les portraits dans leurs cadres ; il ne faut pas risquer leurs placides images dans les luttes ardentes des passions; leur réunion dans la galerie du livre n'a rien de commun avec la mêlée de la vie dont la scène reproduit le spectacle. Le roman de M. Ulbach était de cet ordre, et la traduction en pièce de théâtre d'un livre trop loué devait être nécessairement malheureuse.

M. Fernel est un bourgeois vulgaire de Troyes, en Chainpagne, un ancien notaire à qui la vie calme et retirée pèsent. Il rêve de Paris et des aventures joyeuses qu'on peut courir dans une grande ville. Mme Fernel ne jette pas un charme bien vif dans son existence monotone. Jeune encore, belle, faite poui1 inspirer l'amour et l'éprouver, son cœur n'a pas trouvé dans le mariage l'occasion de s'épanouir. Llle a des enfants sur lesquels elle reporte son ardeur d'affections légitimes. Dévouée à son ménage, elle excelle dans les petits soins, les petits arts domestiques, et fait admirablement les sucreries, la pâtisserie, les confitures; extrêmement dévote, elle laisse, sans s'en apercevoir, son mari se morfondre d'ennui.

On sort pourtant de ce calme plat. Un petit journaliste de Troyes a fait une excursion à Paris, où M. Fernel l'a suivi de ses regrets envieux ; il en revient accompagné d'une jeune veuve, Mme de Soligny, que le hasard lui a donnée pour compagne de chemin de fer, et qui est une ancienne amie de couvent de Mme Fernel. L'ex-notaire s'éprend d'un bel amour pour la visiteuse qui est jolie, écervelée, coquette, et qui lui semble le vrai type de la Parisienne. Pendant ce temps là, Mme Fernel, courtisée par Jules Kenaut, le journaliste, n'est pas insensible aux attentions dont elle est l'objet, et toute sa dévotion peut à peine comprimer l'explosion d'un amour coupable. Le moyen de rendre à tout le monde la paix, c'est de marier Jules Renaut à Mme de Soligny. C'est le but d'une espèce de conspiration de toute la société troyenne.

Un vieux médecin voltairien est à la tête. Par ses conseils, Mme Fernel use de l'ascendant de sa beauté pour ramener à elle son mari, par la vanité sinon par l'amour. Le petit journaliste, le cœur tout plein de l'image de Mme Fernel, est poussé par sa vieille mère à conquérir la main de Mme de Soligny, dont la fortune et les belles relations parisiennes assureront son avenir. La jeune veuve, en butte à toutes ces poursuites mesquines, intéressées, importunes,

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