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génie que lui dispute en vain l'église. Nous aurons un savant théologien de moins et un grand poète de plus. Tel est le combat dont M. Éd. Fournier nous retrace les incertitudes et l'issue, dans ces vers élégants et délicats que le calte pieux du génie a coutume de lui inspirer.

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Théâtres de drame. La liberté des théâtres et le vieux drame.
Porte Saint-Martin, Galté, Ambigu-Comique, Châtelet.

Les anciens théâtres du boulevard n'ont pas dû jusqu'à présent à la liberté des théâtres l'impulsion sur laquelle on comptait. Dans les vieilles salles des uns, dans les salles reconstruites des autres, il se déroule de sept heures à minuit presque toujours la même histoire; innocence persécutée puis sauvée par miracle, crime triomphant d'abord et finissant par être puni, héros sans tache, objet d'une sympathie sans réserve; traîtres infâmes inspirant une aversion sans mélange, passions plus fortes que vraies, plus déclamatoires qu'éloquentes, sentiments contre nature, l'âme humaine démesurément agrandie, relations violentes, intrigues embrouillées à plaisir, et dénouées par la trahison ou le meurtre, l'intervention classique de la providence dans un monde qui en a vraiment grand besoin : voilà la matière obligée du drame et dont il s'agit à peine de varier l'emploi. Rien ne ressemble plus aux reprises que les pièces nouvelles. Le drame flotte toujours, dans ses oscillations, monotones entre la Tour de Nesle et la Grâce de Dieu. Cette vieille forme De peut plus être rajeunie; il faut l'abandonner ou se résigner à la voir se reproduire toujours semblable à elle-même daDS le moule que M. d'Eunery et ses imitateurs lui ont imposa Rester éternellement dans cette forme consacrée par !e succès et par l'habitude, c'est tourner dans le même cerclo: c'est, pour l'auteur dramatique, passer à l'état de manivelle intelligente; c'est, pour la critique, un spectacle insipide où tout est réglé et prévu. Sortir de l'ornière ne serait pas sans danger. Le public a ses habitudes, bonnes ou mauvaises, et il y tient, et quiconque spécule sur ses plaisirs est obligé de compter avec elles. Les jeunes auteurs rêvent des combinaisons dramatiques, meilleures ou non, mais du moins nouvelles; mais les directeurs des théâtres ont peur de l'inconnu. Nous sommes pour les jeunes auteurs, et nous souhaitons que la liberté des théâtres leur permette de tenter le succès par des voies moins battues.

La Porte Saint-Martin a pourtant fait quelques louables efforts pour renouveler autant que possible le drame historique , en montant avec luxe une œuvre plus savamment étudiée qu'intéressante, Fausline, drame en cinq actes et neuf tableaux de M. L. Bouilhet (20 février)1. Deux figures le dominent, et font entre elles un contraste aussi marqué que celui de Philippe II et de don Carlos dans l'ancienne tradition: ce sont celles de Marc-Aurèle et de la trop indigne compagne de sa vie. Voici d'abord le grand, le noble, le clément empereur que la philosophie stoïcienne a donné au monde romain, Marc-Aurèle, l'un de ces hommes que la nature et la raison ont produit par une sorte de sublime effort, dont parle Montesquieu, pour montrer ce qu'elles peuvent sans aucune intervention surhumaine. Il va nous offrir le consolant spectacle des plus belles vertus chrétiennes hors du christianisme, « plantes admirables, comme dit encore Montesquieu, que la terre fit naître dans des lieux que le ciel n'avait jamais vus. »

M. Louis Bouilhet nous a voulu rendre Marc-Aurèle dans toute sa sérénité et sa grandeur. Ce maître souverain du inonde est le disciple docile des sages; il est l'esclave tout-puissant du devoir. Au milieu des grandeurs qui ont enivré la plupart de ses prédécesseurs et inspiré tant de folies et de crimes, il n'a que des pensées pures, il n'obéit qu'à de nobles mouvements. Il plane au-dessus des passions violentes ou des sentiments mesquins; le sage a dépouillé de l'homme tout ce qui est faiblesse; l'empejeur ne garde du sage que ce qui peut servir au bien du monde. La vertu, pour être si droite et si ferme, n'a point de roideur; assez fort pour vaincre ses ennemis, il sait leur pardonner; assez clairvoyant pour pénétrer les infidélités, les trahisons au sein de sa famille, il aime mieux feindre d'ignorer que de punir. L'histoire raconte qu'après la mort d'Avidius Cassius, révolté contre lui dans des circonstances que M. Louis Bouilhet a singulièrement modifiées, Marc-Aurèle fit brûler tous les papiers saisis chez le chef du complot, dans la crainte de trouver des coupables. L'homme tout entier semble se réfugier dans ces régions inaccessibles à nos agitations misérables.

1. Acteurs principaux : MM. Carence , Mare-Aurèle; Fernand , Ctttiut; Laurent, Crispinus; Vannoy, Lœnas; Charly, Baseus; Montai, Aper: — Mmes Agar, Faustine ; Duguerret, Daphné.- E. David, Colla,- Ulians, Iris: Morin, Thrasylla.

Edita doctrina sapientum templa serena.

L'empereur sait en descendre, Marc-Aurèle, le philosophe. ne dédaignera aucun des soins de l'administration; il s'apitoie sur les maux de son empire et travaille à les soulager; il vend son mobilier impérial pour ne pas demander de nouveaux impôts à un peuple épuisé. Le sage se doublera, au besoin, du guerrier : les Quades, les Marcomans ont éprouvé sa valeur et reconnu ses lois; il a marché en personne contre les armées d'un lieutenant rebelle, et les nouvelles invasions des barbares en Germanie reculeront encore une fois devant ses victoires, avant que ses forces épuisées ne l'abandonnent au milieu de sa glorieuse carrière. Le drame de M. L. Bouilhet met tour à tour en relief toutes les vertus de Marc-Aurèle, celles de l'homme public et celles de l'homme privé; il offre également à notre admiration, le sage, l'empereur et le soldat.

Par un cruel contraste, le meilleur des hommes vit sa destinée tout entière associée à celle d'une femme indigne de lui. Tandis que l'empereur s'efforçait de faire oublier les traditions des Tibère, des Néron, des Héliogabale, l'impératrice Faustine maintenait celles des Livia, des Agrippine, des Messaline peut-être. Suivant certains historiens, ses débordements ne durent point connaître de mesure : ils auraient été l'effet à la fois d'une nature passionnée et d'une corruption systématique. Faustine se serait étudiée à proportionner ses désordres à la bonté même de Marc-Aurèle; elle voulait selon le tradition dont Fontenelle s'est fait l'écho dans ses Dialoguts des Morts, « effrayer tellement tous les maris que personne n'osât songer à l'être après l'exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée. » La douceur, la générosité de Marc-Aurèle ne lui inspiraient que de la colère, en lui ôtant le plaisir de tromper un homme qui ne lui faisait pas l'honneur d'être jaloux.

M.L. Bouilhet a fait avec raison Faustine moins perverse et moins odieuse. Dans ses chutes, elle est poussée à la fois par la passion et par des calculs ambitieux. Le général AvidiusCassius, pour lequel elle trahit Marc-Aurèle, exerce' une sorte de fascination sur elle parsabeauté demi-sauvage; puis certains oracles ont annoncé la mort prochaine de l'empereur et promis à Cassius la couronne : c'est pour ne pas descendre elle-même du trône, qu'elle consent à le partager d'avance avec celui que les dieux ont désigné comme le successeur de son mari. Tout entière à ses désirs et à ses rêves coupables, elle vient en aide aux destins; elle souffle dans l'âme de Cassius les doubles ardeurs de l'ambition et de l'amour; elle lui fait entrevoir, par delà les satisfactions de la volupté, un avenir de toute-puissance avec elle et par elle; une magicienne à ses gages et qui avait été elle-même la maîtresse du soldat, confirme les promesses de l'impératrice par une éblouissante vision. Cassius va partir pour la Syrie, revêtu du commandement d'une armée, par la magnanimité de Marc-Aurèle; il en reviendra pour régner. Car les jours de Marc-Aurèle sont comptés par le destin, et, dans tous les cas, pour ne pas laisser mentir l'oracle, Faustine s'est munie d'une épingle empoisonnée, dont une simple piqûre produit une mort foudroyante.

Marc-Aurèle est allé se mettre à la tête des armées de Germanie, après avoir laissé à Faustine les plus belles et les plus austères recommandations de sa sublime sagesse. L'impératrice, malgré la surveillance de Baseus, commis à sa garde, poursuit ses intrigues et en prépare le dénoûment. Tout à coup arrive le bruitdelamortde Marc-Aurèle; Faustine dépêche des courriers à Cassius. Pour hâter son retour elle lui envoie ses instructions dans un coffret précieux où l'empereur avait renfermé pour elle un extrait des plus belles pensées des sages. En attendant sa venue, elle s'entoure de sénateurs et les dispose à entrer dans ses vues sans les leur révéler encore tout entières. On annonce enfin que des légions approchent de Rome, où elles entrent sans résistance; la foule arrive avec une grande rumeur jusqu'au palais. « C'est Cassius, » s'écrie Faustine. La porte s'ouvre etMarc-Aurèle paraît. Fidèle à son système de clémence, il ne se venge qu'en pardonnant. On annonce que Cassius a été tué, et Baseus apporte le coffret trouvé en sa possession; Marc-Aurèle le brûle sans l'ouvrir, au moment où, sans qu'il s'en doutât, Faustine s'apprêtait à le piquer de son épingle empoisonnée. L'empereur sort du palais pour taire rendre au corps de Cassius les honneurs d'une sépulture militaire ; mais ce n'est pas Cassius qui avait été égorgé, c'est le centurion Aper qui avait avec le général une extrême ressemblance. Le vrai Cassius revient auprès de Faustine qui le repousse: vaincue enfin par la magnanimité de Marc-Aurèle et honteuse d'être si coupable, elle s'enfonce

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