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idées, qu'il croyait avoir étouffées dans le sang et les flammes, trouvaient dans sa famille, sur les marches mêmes du trône, un complice, un apôtre, un vengeur. Les arrêts de l'Inquisition, les intérêts de la foi, la politique de l'Espagne, exigeaient que don Carlos disparût. La sympathie acquise au noble jeune prince lui assurait des défenseurs; une conspiration se tramait contre Philippe II, et l'on voyait se jouer, par-dessus des conflits de passion et d'intérêt, tout l'avenir religieux du monde. Les luttes de sentiments se mêlaient aux luttes des idées; une jalousie d'amour ajoutait ses aiguillons à toutes les rivalités du père et du fils. Quand don Carlos succombait, et avec lui tant de nobles victimes, la pitié que nous inspirait un dénoûment si tragique, était entière et profonde : rien n'atténuait l'horreur pour le meurtrier couronné, pour les idées funestes dont il s'était fait l'instrument, pour les conseillers qui, après tant de sang inutilement répandu, lui faisaient verser encore le sang de son fils; rien n'altérait la sympathie pour un malheureux prince en qui se trouvaient frappés à la fois la jeunesse, la beauté, l'amour, la justice et la raison.

Vraie ou fausse, une telle légende convenait merveilleusement au roman ou au théâtre; celui-ci surtout aime les situations nettes, les relations simples, les contrastes fortement marqués. Aussi, l'on comprend que les récits plus romanesques qu'historiques de Saint-Réal aient été repris avidement sous forme de tragédie ou de drame. Campistron le premier les fit entrer dans le moule classique, en les assujettissant à la règle des trois unités; seulement par respect pour des convenances qui nous font sourire, il dut transporter l'action dans un pays moins voisin du nôtre, au milieu d'une histoire moins connue, et inventant la fable i'Andronic, donner pour théâtre à la fin tragique de don Carlos la ville de Byzance. Le romantique Schiller ramena cette sombre légende dans le cadre de l'histoire espagnole; mais il ne sacrifia aucun des éléments d'intérêt que l'iinagination avait mêlés ou substitués aux témoignages des historiens; il fit de don Carlos le plus sympathique comme le plus malheureux des princes.

L'histoire, l'impitoyable histoire, est en train de détruire ces belles et tristes légendes, où les hommes sont tout d'une pièce, bons, charmants, aimables comme des héros de roman, ou méchants, perfides, odieux, comme des traîtres de mélodrame. Le type si pur, si noble de don Carlos, inventé par les romanciers et les poètes, s'est évanoui devant les témoignages sévères des contemporains, retrouvés et remis en lumière par l'érudition moderne. Un grand historien américain, l'illustre Prescott a le premier fait tomber ce prestige; car c'est une chose remarquable que les services rendus à l'histoire de la vieille Espagne par les écrivains de la jeune Amérique.

Des savants trançais ont aussi mis en œuvre ces révélations historiques qui dépoétisent la figure de don Carlos, sans rendre celle de Philippe II moins sombre. M. Ch. de Mouy a publié, l'année dernière, un livre remarquable et très-remarqué sur les véritables relations de ce souverain de triste mémoire et de ce fils de sympathique renom; de son travail et de celui qui était publié en même temps par M. Gachard, il ne sort pas précisément une réhabilitation de Philippe II, mais une condamnation de don Carlos. Le père ne nous inspirera guère moins d'aversion que par le passé, mais le fils cesse de nous inspirer autant d'intérêt; le héros s'est évanoui, nous n'avons plus devant nous qu'un fou, un forcené, un frénétique, animé contre son père d'une haine violente, toujours disposé à la révolte et à la trahison, un de ces êtres dangereux qu'il faut enfermer pour sauver de leurs emportements la vie même de ceux qui les entourent. La captivité au milieu de laquelle le malheureux prince devait s'éteindre, aurait été l'effet d'une nécessite cruelle, étrangère a la politique, et la moit de son fils, t" lieu d'être un crime de plus dans le règne de Philippe II, serait pins justement regardée comme une expiation fatale ou providentielle des autres crimes de ce règne.

Au milieu des incertitudes que la lutte de l'histoire et du roman, au sujet de don Carlos et de Philippe II, jette dans la conscience publique, c'était une idée malheureuse, de la part de M. Victor Séjour, que de reprendre cette légende délabrée comme sujet d'un drame nouveau, les Fils de Cltarlts-Quint. Il était impossible de la restaurer par une recrudescence d'inventions romanesques et d'invraisemblances. La substitution du comte Jean de Hornes au marquis de Posada, si habilement mis en relief par Schiller, ne nous fait pas rentrer dans la voie de l'histoire; quand même le voyage du comte en Espagne, sa conspiration contre Philippe II et la part que don Carlos est censé y prendre seraient des faits aussi certains qu'ils le sont peu, tout le développement de ce drame prétendu historique resterait encore étranger à l'histoire.

Les seuls effets un peu dramatiques que nous rencontrions naissent des combinaisons les plus imaginaires. Le comte de Hornes a en deux fils d'une courtisane espagnole qui l'a trahi dans la suite, ces deux fils figurent parmi les conjurés sur la liste desquels don Carlos a mis sa signature, à la prière du comte, sans même s'informer du nom de ses complices. Cette liste est tout le ressort du drame : objet des recherches ardentes de Philippe II, elle tombe entre les mains de la courtisane qui, sur le point de la livrer au roi, y découvre les noms de ses enfants, et au-dessous celui de don Carlos; elle fait jurer à Philippe II que tous les conjurés auront le même sort, qu'ils seront tous absous, si un seul doit l'être, ou tous punis également; le roi, qui soupçonnait les trahisons de son fils, ayant enfin la preuve qu'il est coupable, ne fait grâce à personne, et don Carlos meurt en accablant d'effroyables malédictions le père dont il est le digne fils. Malgré tous les incidents romanesques dont les données historiques se trouvent ici compliquées, il n'y a plus, dans les Fils de Charles-Quinl, de personnage auquel l'intérêt puisse s'attacher. Si rempli qu'il soit pour l'imagination, le drame est vide pour le cœur; on regrette la légende et son héros ; on se prend à regretter les fables de Saint-Réal et de Schiller, que la lumière de l'histoire a dissipées d'une manière si fâcheuse pour l'art dramatique. On est tenté de s'écrier avec Voltaire:

0 l'heureux temps que celui de ces fables!

Le raisonner tristement s'accrédite;
On court, hélas! après la vérité!
Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.

Est-ce la faute de ia petite part faite par M. V. Séjour à la vérité, moins intéressante, en cette rencontre, que les erreurs établies, ou bien est-ce celle des éléments romanesques mêlés avec profusion à quelques rectifications historiques? toujours est-il que le drame des Fils de Charles- Quint n'a rien pu ressaisir de la popularité attachée par Schiller à l'ancien personnage de don Carlos. En vain, M. BeauvaUet a mis dans le rôle de Philippe II les restes de son grand talent, il n'a pu prêter à ces combinaisons indécises entre le roman et l'histoire la vie galvanique que son ex-camarade de la Comédie-Française, Ligier, avait donnée, il y a douze ans, au drame de Richard III.

Qu'il nous suffise de mentionner ensuite, sur la scène de l'Ambigu, les drames nouveaux suivants : le Comte de Saules, en cinq actes, de M. Éd. Plouvier (6 avril); la Fille du Maudit, en cinq actes et sept tableaux, de M. Jules Barbier (25 juin); Roccambole, en cinq actes et neuf tableaux, de MM. Anicet Bourgeois, Ponson du Terrail et Ern. Blum, pièce découpée dans l'interminable roman des Drames de Paris (26 août); l'Ouvrière de Londres, en cinq actes, de M. Hostein, pièce émouvante, tirée d'un des terribles romans de miss Braddon, les Réprouvés (11 novembre) ; Marie deMancini, en cinq actes et huit tableaux, de MM. d'Ennery et Ferdinand Dagué, mettant à la scène pour la vingtième fois la minorité orageuse de Louis XIV. Et dire que, malgré, cette provision de drames nouveaux, il y a eu encore place à l'Ambigu pour des reprises comme la Prière des Naufragés et l ' Homme au masque de Fer!

Le drame à grand spectacle se déroule aussi sur la vaste scène du Théâtre Impérial du Châtelet. Trois reprises et une seule pièce nouvelle l'y représentent. Les reprises sont: le Naufrage de la Méduse, drame en cinq actes de MM. Ch. Desnoyers et d'Ennery (16 janvier), la Case de l'Oncle Tom, drame en cinq actes et huit tableaux, de MM. Dumanoir et d'Ennery, les Sept Châteaux du Diable, féerie en trois actes et vingt tableaux, de MM. d'Ennery, tant de fois nommé, et Clairville.

La pièce nouvelle à grand spectacle est la Jeunesse du roi Henri, drame en cinq acies, de M. Ponson du Terrail (26 mars) ', et dont l'année entière n'a pas suffi à épuiser le succès. Elle s'est soutenue, et se soutiendra encore, grâce à une belle exhibition chorégraphique et à un effet de cynégétique nouveau, et digne de rivaliser avec la scène du plafond de la Maison du baigneur. Cet effet est la curée, où vingt-quatre chiens se précipitent sur le cadavre ou plutôt snr le mannequin d'un cerf et le mettent en pièces.

Avec une telle invention, le drame peut se passer de tout antre élément d'intérêt. Peu importe la vérité historique,

1. ActPiirs principaux: MM. Desrieux, Henri rie tfm-arrt: Gougel. duc rit Guise; Maurice Coste, Charles IX: Brésil, Re: Williams, Malitan: Arondel. Pibrac; Donato, Torre Spada: Sully, de Moi: — Mmes Vigne, Catherine de Medicis: Eselozas, Marguerite de Navarre: Suzanne Lagier, Jeanne d'Alhret : Théric. Xnnry: Colombier. Partin: Letoumeur, Amina.

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