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sont pas seulement machinées comme des féeries, mais qu'elles sont aussi bien sinon mieux écrites qu'une foule de comédies de genre, et vous comprendrez que, dans la disette de nouveautés sur les théâtres littéraires, on aille chercher l'art dramatique là où la foule ne demande que des émotions.

Les développements qui précèdent suffisent pour faire bien comprendre dans toute sa vérité le drame historique en 1864. La Gaîté en maintient les traditions toute l'année dans les Mohicans de Paris, drame en 5 actes et 9 tableaux de M. Alexandre Dumas, dernier et assez malheureux essai du maître du genre (20 août), dans le Marquis Caporal, drame en 5 actes et 7 tableaux de M. Victor Séjour (13 octobre)', qui réveille le souvenir des excès et des gloires de l'époque révolutionnaire, et enfin dans un certain nombre de reprises : Paris la Nuit, la Tour de Nesle, le Fils de la Nuit, qui indiquent peu le besoin de changer de genre ou d'auteurs.

L'Ambigu Comique n'est pas moins fidèle aux hommes et aux choses du drame. Une seule étude historique mérite d'y être remarquée comme sortant un peu de la routine: ce sont les Fils de Charles-Quint, drame en cinq actes et un prologue de M. Victor Séjour (13 février)?. Malgré sa chute, ou par sa chute même, cette æuvre fait bien voir les difficultés d'un genre, où l'imagination et la science luttent l'une contre l'autre, où tour à tour la vérité compromet l'intérêt dramatique, et l'intérêt tue la vérité.

1. Acteurs principaux : MM, Dumaine, le marquis; Clarence, le comte: Deshayes, le docteur Rhouette ; Lemaire, Flamberge;— Mmes Lia Felix, la marquise: Clarence, Claire ; Dumas, Adèle.

2. Acteurs principaux: MM. Beauvallet, Philippe II; Taillade, Don Carlos : Castellano, Jean de Hornes; - Mmes Rousseil, Malcha; Pauline Cico, Balferada : Germa, la reine ; E. Laurent, Sarone ; Lambert, Mancia.

L'auteur se trouvait placé entre une ancienne légende, populaire, classique, toute façonnée au roman et au théâtre, et de nouveaux témoignages, à peine familiers au public instruit et qui changent toutes les relations connues des personnages, transforment la physionomie de quelques-uns et déplacent tout l'intérêt de ces luttes terribles. Philippe II et son fils don Carlos se présentaient depuis longtemps à l'imagination comme deux types historiques voués aux sentiments les plus contraires; le premier nous inspirait de l'aversion, de l'horreur, le second une sympathie attendrie par les regrets. Le père était l'expression la plus terrible de l'intolérance, du fanatisme: politique ténébreux persécuteur sans enthousiasme, bourreau sans entrailles, c'était une de ces figures froides et sinistres qui ne se prêtent pas à la complaisance des réhabilitations rétrospectives; les historiens les plus empressés à justifier les fous ou les coupables de la toute-puissance ne pouvaient invoquer en faveur de celui-ci ni l'égarement d'un sentiment profond, ni les séductions d'une idée prématurée, ni l'intérêt d'une grande cause : autour de ce front si sombre, rien ne pouvait faire auréole.

L'auréole était depuis longtemps toute faite sur le front du fils. Par un des jeux singuliers du hasard, ou par une volonté incompréhensible de la Providence, don Carlos paraissait représenter, à l'ombre même du cruel Philippe II, les sentiments, les idées, les intérêts dont celui-ci poursuivait l'extermination. Le contraste était complet entre le souverain et son héritier; l'histoire l'avait entrevu ou supposé, la littérature d'imagination l'avait exagéré à plaisir. Tout semblait bon au romancier et au dramaturge pour mettre le père et le fils en opposition. Philippe II ne voyait pas seulement d'avance tout l'édifice de sa politique s'écrouler au souffle des aspirations libérales, dont il avait voulu préserver le monde espagnol au prix de tant de supplices el dont il n'avait pu défendre l'âme même de don Carlos. Les idées, qu'il croyait avoir étouffées dans le sang et les flammes, trouvaient dans sa famille, sur les marches mêmes du trône, un complice, un apôtre, un vengeur. Les arrêts de l'Inquisition, les intérêts de la foi, la politique de l’Espagne, exigeaient que don Carlos disparût. La sympathie acquise au noble jeune prince lui assurait des défenseurs ; une conspiration se tramail contre Philippe II, et l'on voyait se jouer, par-dessus des conflits de passion et d'intérêt, tout l'avenir religieux du monde. Les luttes de sentiments se mêlaient aux luttes des idées ; une jalousie d'amour ajoutait ses aiguillons à toutes les rivalités du père et du fils. Quand don Carlos succombait, et avec lui tant de nobles victimes, la pitié que nous inspirait un dénoûment si tragique, était entière et profonde : rien n'atténuait l'horreur pour le meurtrier couronné, pour les idées funestes dont il s'était fait l'instrument, pour les conseillers qui, après tant de sang inutilement répandu, lui faisaient verser encore le sang de son fils; rien n'altérait la sympathie pour un malheureux prince en qui se trouvaient frappés à la fois la jeunesse, la beauté, l'amour, la justice et la raison.

Vraie ou fausse, une telle légende convenait merveilleusement au roman ou au théâtre; celui-ci surtout aime les situations nettes, les relations simples, les contrastes fortement marqués. Aussi, l'on comprend que les récits plus romanesques qu'historiques de Saint-Réal aient été repris avidement sous forme de tragédie ou de drame. Campistron le premier les fit entrer dans le moule classique, en les assujettissant à la règle des trois unités; seulement par respect pour des convenances qui nous font sourire, il dut transporter l'action dans un pays moins voisin du nôtre, au milieu d'une histoire moins connue, et inventant la fable d'Andronic, donner pour théâtre à la fin tragique de don Carlos la ville de Byzance. Le romantique Schiller ramena cette sombre légende dans le cadre de l'histoire espagnole; mais il ne sacrifia aucun des éléments d'intérêt que l'ima

gination avait mêlés ou substitués aux témoignages des historiens; il fit de don Carlos le plus sympathique comme le plus malheureux des princes.

L'histoire, l'impitoyable histoire, est en train de détruire ces belles et tristes légendes, où les hommes sont tout d'une pièce, bons, charmants, aimables comme des héros de roman, ou méchants, perfides, odieux, comme des traitres de mélodrame. Le type si pur, si noble de don Carlos, inventé par les romanciers et les poëtes, s'est évanoui devant les témoignages sévères des contemporains, retrouvés et remis en lumière par l'érudition moderne. Un grand historien américain, l'illustre Prescott a le premier fait tomber ce prestige; car c'est une chose remarquable que les services rendus à l'histoire de la vieille Espagne par les écrivains de la jeune Amérique.

Des savants français ont aussi mis en @uvre ces révélations historiques qui dépoétisent la figure de don Carlos, sans rendre celle de Philippe II moins sombre. M. Ch. de Mouy a publié, l'année dernière, un livre remarquable et très-remarqué sur les véritables relations de ce souverain de triste mémoire et de ce fils de sympathique renom; de son travail et de celui qui était publié en même temps par M. Gachard, il ne sort pas précisément une réhabilitation de Philippe II, mais une condamnation de don Carlos. Le père ne nous inspirera guère moins d'aversion que par le passé, mais le fils cesse de nous inspirer autant d'intérêt; le héros s'est évanoui, nous n'avons plus devant nous qu'un fou, un forcené, un frénétique, animé contre son père d'une haine violente, toujours disposé à la révolte et à la trahison, un de ces êtres dangereux qu'il faut enfermer pour sauver de leurs emportements la vie même de ceux qui les entourent. La captivité au milieu de laquelle le malheureux prince devait s'éteindre, aurait été l'effet d'une nécessité cruelle, étrangère à la politique, et la mort de son fils, au lieu d’être un crime de plus dans le règne de Philippe II, serait plus justement regardée comme une expiation fatale ou providentielle des autres crimes de ce règne.

Au milieu des incertitudes que la lutte de l'histoire et du roman, au sujet de don Carlos et de Philippe II, jette dans la conscience publique, c'était une idée malheureuse, de la part de M. Victor Séjour, que de reprendre cette légende délabrée comme sujet d'un drame nouveau, les Fils de Charles-Quint. Il était impossible de la restaurer par une recrudescence d'inventions romanesques et d'invraisemblances. La substitution du comte Jean de Hornes au marquis de Posada, si habilement mis en relief par Schiller, ne nous fait pas rentrer dans la voie de l'histoire; quand même le voyage du comte en Espagne, sa conspiration contre Philippe II et la part que don Carlos est censé y prendre seraient des faits aussi certains qu'ils le sont peu, tout le développement de ce drame prétendu historique resterait encore étranger à l'histoire.

Les seuls effets un peu dramatiques que nous rencontrions naissent des combinaisons les plus imaginaires. Le comte de Hornes a eu deux fils d'une courtisane espagnole qui l'a trahi dans la suite, ces deux fils figurent parmi les conjurés sur la liste desquels don Carlos a mis sa signature, à la prière du comte, sans même s'informer du nom de ses complices. Cette liste est tout le ressort du drame : objet des recherches ardentes de Philippe II, elle tombe entre les mains de la courtisane qui, sur le point de la livrer au roi, y découvre les noms de ses enfants, et au-dessous celui de don Carlos; elle fait jurer à Philippe II que tous les conjurés auront le même sort, qu'ils seront tous absous, si un seul doit l'être, ou tous punis également; le roi, qui soupconnait les trahisons de son fils, ayant enfin la preuve qu'il est coupable, ne fait grâce à personne, et don Carlos meurt en accablant d'effroyables malédictions le père dont il est le digne fils.

Malgré tous les incidents romanesques dont les données

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