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Mère au flanc généreux des Vénus et des Èves,
C'est toi, c'est toujours toi que poursuivent mes raves,
Toi seule que j'invoque, o parfaite Beauté.

Si l'auteur se range parmi les « chercheurs d'idéal, » on voit qu'il ne le poursuit pas à travers les abstractions et qu'il le trouvera aussi bien parmi ces belles formes vivantes, jadis rêvées, réalisées et adorées par le génie grec, que parmi les froides entités dont le moyen âge nous a transmis l'héritage. Mais que M. E. des Essarts chante la matière ou l'esprit, la forme antique ou l'idée moderne, qu'il soit païen on chrétien par le sentiment, son vers, sa strophe, ont de la souplesse, de la grâce, et les écarts mêmes de néologisme qu'il se permet ne paraissent pas en altérer la pureté.

M. A. de Flaux, après avoir visité le nor4 de l'Europe, ne s'est pas borné à consigner eu prose ses souvenirs de voyage et à écrire des livres d'histoire avec des documents nouveaux; il a aussi voulu donner à ses impressions de touriste la forme poétique, et ne reculant pas devant l'emploi continuel d'un rhythme difficile et à la longue monotone, il a publié tout un volume de Sonmts '. Si le moule est toujours le même, les sujets sont assez variés; le soustitre porte: « Voyages, Fantaisie, Sentiment, Descriptions, Réflexions, Variétés, Histoire. » I^es meilleurs de ces sonnets sont ceux qui expriment les impressions personnelles, rapportées par l'auteur de ses plus lointaines excursions. En voici le ton général.

Je n'avais jamais vu d'aurore boréale.
Quel spectacle imposant à mes yeux s'est offert I
Grands dieux! le ciel n'est plus qu'un vaste écrin ouvert
D'où s'échappent I'quïx, la turquoise, l'opale.

1. Michel Lévy, in-8.

Aucune des splendeurs que l'Orient étale,
Ni ses monts aux flancs noirs, ni ses eaux au flot vert,
Ni ses blonds horizons sans fin où l'œil se perd,
N'ont cette majesté du Nord que rien n'égale,
i

Tant qu'un souffle de vie animera mon cœur,
Sombre et triste Finmark, ta sauvage grandeur
A mon esprit charmé demeurera présente;

Je n'oublierai jamais les marais, ton chaos,
Tes rocs glacés venant se perdre dans les flots,
Ni tes oiseaux de mer chantant dans la tourmente.

Toute une série de sonnets est consacrée à l'histoire de France, sous le titre de Valois et Bourbons. C'est une idée assez singulière que de résumer, sous cette forme, les traits de nos rois ou les principaux événements de leur règne. Les idées de M. A. de Flaux sont justes et sympathiques à l'esprit libéral. Mais les appréciations les plus claires de l'histoire ne sont pas ce qu'il faut particulièrement au sonnet: la moindre inspiration poétique, une ciselure savante de la forme feraient bien mieux son affaire.

Les recueils de poésie (suite). Mme Penquer, M. et Mme Fertiault, MM. P. Delamare, J. Boulmier, Ch. Laurent.

Le volume des Révélations poétiques' de Mme Auguste Penquer n'est pas précisément une révélation. L'auteur s'était déjà fait connaître avec ses qualités et ses faiblesses par un volume de vers dont nous avons parlé l'année dernière. Son recueil nouveau mérite d'être signalé pour le sentiment de l'art, le mouvement,le rhythme. Mme Pen

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quer a, pour la forme poétique, un souffle prolongé et soutenu qu'on trouve rarement dans les poésies de femme; elle rime quelquefois des riens gracieux, des enfantillages fades et maniérés, mais il lui arrive aussi de saisir au bond une grande idée et de la faire éclater en strophes étincelantes. Son dithyrambe à Victor Hugo, intitulé Réponse au Proscrit de Jersey, a de l'harmonie, de la grandeur et de l'éclat: on y trouve comme un écho de la poésie du maître, auquel elle paye un tribut d'admiration et de reconnaissance. Le maître lui avait dit: « Montez, montez, montez encore; vous avez des ailes; vous êtes faite pour aller dans l'aurore.» L'élève s'est efforcé de répondre à cet appel et s'est élancé vers les sublimes sommets, sauf à s'y perdre.

La poésie est quelquefois la consolation des âmes affligées : l'esprit soulage le cœur. La douleur peut donc se traduire dans des vers intimes, et la sincérité du sentiment est une des meilleures conditions de l'éloquence : Pectus est quos disertos facit. Mais la force personnelle des émotions peut être trahie par l'insuffisance de la langue, et, dans ce cas, le caractère intime de la poésie ne la sauve pas de l'insignifiance ou même du ridicule. Il importe donc d'y regarder à deux fois avant de livrer au public les effusions poétiques d'une âme atteinte par quelque grande douleur. Le public, saturé de confidences poétiques, est tenté de les prendre toutes indifféremment pour des élégies sur des maox imaginaires, et la critique s'expose à froisser dès douleurs respectables en trouvant mauvais les vers qui les expriment.

Un couple de poètes, M. F. Fertiault et Mme Julie Fertiault, ont bravé ce danger. Frappés dans leurs affections paternelles, ils avaient écrit ensemble un recueil de vers, le Poème des larmes1, qui unit pour la première fois leurs deux noms dans la carrière littéraire. Aujourd'hui ils publient encore ensemble un nouveau recueil de pièces détachéeSjOÙ leurs noms, en initiales F.-F., J.-F., alternent et s'enlacent de page en page. Amant alterna camenx. Ce recueil s'intitule les Voix amies: Enjance, Jeunesse, Raisont. Il a, comme le Poème des larmes, une introduction de M. Henri Bellot, secrétaire particulier du cardinal-archevêque de Bordeaux.

1. Curmer, 2* édition, 1857, xnv-132 pages.

Mes lecteurs savent que je n'aime pas les grosses préfaces, aux idées creuses* au style ambitieux. L'introduction du Poème des larmes est un modèle du genre. L'on y trouve, au hasard, des phrases comme celle-ci: « Le néant! mais il n'est plus, c'est un gouffre refermé à jamais 1 » ou comme cette autre: « il n'est pas plus digne d'un amant de l'idéal de jeter, enfant, des défis à Dieu même, et, homme fait; de montrer avec orgueil le rocher de son cœur où la fleur la plus chétive n'a pu germer! »Le malheur est que les auteurs de ces poésies éplorées ont pris eux-mêmes le ton de leur introducteur, à moins qu'ils ne le leur aient donné. Voici en quels termes s'annonce le Poème des larmes.

Il y a environ un an, l'ange adoré d'une famille quitta pour le ciel les douceurs de son abri terrestre.

Une sombre désolation envahit le toit déserté.

Le père trempa sa plume dans son cœur, et en tira quelques vers pour la structure desquels il n'employa d'autre art que sa douleur.

D'un autre côté, les sanglots brisaient la poitrine de la pauvre mère. Tout à coup, le cri de ses entrailles prit— par quelle fantaisie ! — une allure souple, une forme soignée.... La douleur maternelle fit un poète.

Et tous deux, le père plus âpre, la mère plus tendre, condensèrent ainsi leurs plaintes....

Le titre (le Poème des larmes) n'est pas menteur. Us les ont bien pleures, ces vers..., et ils les pleureront encore!

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Si on voyait un père et une mère pleurer ainsi, même en vers, a leur foyer, on pleurerait volontiers avec eux, au moins en prose; mais quand de semblables clucubrations paraissent au jour, on est frappé d'une seule chose, du tort que leurs auteurs ont eu de ne pas les tenir secrètes. La poésie née du germe de cette douleur commune vaut les pages de prose qui l'annoncent. Les pièces ont des titres comme ceux-ci: Ùeux plantes, Printemps menteur, Si tais un oiseau, Enchaîne ta douleur, Couple béni, Te rcvcrrai-jef Les blanches ailes, Un ange à sa mère pour le jour de sa fêle, etc. Et voici le ton ordinaire de leurs stances.

Plante choyée, d ma plante chérie,
Qui par mes soins a grandi chaque jour,
Comprends-tu bien ma triste rêverie?
Moi je te voue un éternel amour I

ou bien encore:

teridre mère, ô mère ëplorée
Retrouve ta sérénité
Ne pleure plus, mère adorée
Ton enfant n'a pas tout quitté.

ou bien encore:

Couple charmant, en les voyant sur terre,
On aurait dit deux anges radieux;
Mais le Seigneur les reprit à leur mère
Pour les unir à jamais dans les cieux.

Les Voix amies, à part quelques chants rustiques de M. F. Fertiault, n'ont ni plus d'originalité ni plus de style que le Poème des larmes. (Je sont encore des imitations de plus en plus effacées de la charmante ballade du poète Reboul : L'ange et l'enfant. Ce sont aussi, — pour employer à propos de vers un terme de médecine homœopathique, — des dilutions à doses infiniment petites des éléments poétiques empruntés à l'auteur des Médilationst des Harmonies et des

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