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nies à quelques œuvres inédites, remplissent les trois beaux volumes dont une main pieuse et amie vient de composer son Théâtre. Une Notice, par Jules Janin, émue et intéressante , marque bien la place encore très-honorable d'Alexis de Comberousse dans le mouvement dramatique du siècle; elle fait comprendre comment sa mémoire, un instant submergée par les hardiesses tumultueuses des tentatives romantiques, mérite pourtant de surnager et de survivre.

CRITIQUE, HISTOIRE LITTÉRAIRE,
MÉLANGES.

La critique physiologique appliquée à l'histoire littéraire.
M. H. Taine.

Chaque année a son livre destiné à en être l'événement, et ce livre appartient tour à tour aux branches les plus diverses de la littérature. Un jour c'est un volume de poésie, comme les Contemplations ou la Légende des siècles, une ïutre fois c'est un roman comme Mme Bovary, les Misérables ou Mlle la Quintinie; assez souvent c'est une œuvre dramatique comme les Effrontés, le Fils de Giboyer, ou Nos Intimes. Je ne parle que des années les plus rapprochées de nous et dont l'Année littéraire résume l'histoire. L'année dernière, c'était un livre d'exégèse religieuse, la fameuse Vie de Jésus. Aujourd'hui c'est un livre de critique littéraire, l'Histoire de la littérature anglaise par M. Taine1.

Rien n'a manqué à la fortune de cet ouvrage. Publié en partie dans le Journal des Débats, son apparition en volume a été signalée dans toute la presse comme un fait littéraire d'une importance capitale. Il l'était pour le talent de l'auteur, pour l'éclat donné à des thèses discutables, pour l'émotion que devait exciter la franchise des opinions malsonnantes. En effet' les attaques se produisirent à côté des éloges, et eurent la plus grande part, comme d'ordinaire, à la réputation de l'auteur. M. Taine, déjà enveloppé dans des anathèmes collectifs avec MM. Renan et Littré, devint l'objet d'une persécution particulière. Son livre présenté au concours pour les prix de l'Académie française, fut chaudement soutenu par quelques partisans, mais la raison d'Etat qu'on appelle l'orthodoxie, l'emporta sur toute considération littéraire et la majorité repoussa le livre de M. Taine, sans en trouver un qui fût digne d'être couronné à la place. M. Villemain, dans un de ces rapports qui sont des modèles d'habileté sinon d'éloquence, expliqua comment la vertueuse et austère Académie, n'avait pu décerner un prix à une belle œuvre, qui était en même temps un mauvais livre. L'Académie avait exclu l'année précédente la personne même de M. Littré qui ne s'en porta que mieux. Elle immolait cette annéa M. Taine en effigie, c'était une bruyante recommandation pour son ouvrage.

1. Hachette et C", in-8, t. I-IV, Xlviii — 5Î8-706-678 — Lv

vu I ;,

Un des traits de l'Histoire de la littérature anglaise de M. Taine et une de ses faiblesses, est de n'être pas use histoire, et surtout une histoire littéraire. Intitulez l'ouvrais « Considérations philosophiques à propos de la littérature anglaise, » et vous aurez une idée du cadre ; prenez les lieui communs des philosophes du dix-huitième siècle contre la spiritualité de l'ame et la liberté humaine; revê<ez-les d'aa style précis, énergique, quelquefois systématiiruement brutal, tour à tourd'une aridité technique ou splendidement coloré, et vous comprendrez les matériaux qui remplissent ce cadre, et l'art puissant qui leur donne du prix.

Les doctrines de M. Taine ne sont pas, il s'en faut, la meilleure partie de son livre, mais elles en sont la plus visible, j'allais dire la plus voyante et comme l'enseigne. L'auteur les condense d'abord dans une Introduction, il les répand d'une main plus ou moins discrète dans tout l'onvrage; il les reprend et les résume dans une conclusion; elles dominent le livre, elles l'enveloppent tout entier; elles ne le pénètrent pas aussi intimement qu'on pourrait le croire, elles sont plutôt un alliage qui, mal fondu, imparfaitement uni à la matière principale, a surnagé et s'est répandu tout à la surface. Il faut donc, en parlant de Y Histoire de la littérature anglaise, laisser là le sujet historique et littéraire annoncé par le titre, et mettr8 sur le premier plan, comme l'a fait l'auteur, des doctrines étrangères à la littérature et qui ont l'histoire contre elle.

La philosophie de M. Taine arbore hautement le fatalisme. Il en fait le centre, le point de départ de toutes les études d'histoire et de critique; elle prétend transformer, avec le secours de ce système, en questions de science rigoureuse et quasi mathématique, les questions d'art, de sentiment et de goût. Ne nous parlez plus de l'appréciation délicate des nuances, de l'empreinte personnelle de l'homme dans son œuvre, de l'originalité des maîtres, de l'action de 1 homme de génie sur son pays ou son époque; ne faites pas remonter le mérite d'un ouvrage à la pensée qui l'a créé, dirigée par une volonté forte et servie par des facultés perfectibles, ne nous parlez pas du travail et du progrès qui le snil, chimères que tout cela. Le génie, le talent, le caractère, tout l'être moral n'est qu'une résultante, un produit. L'atome s'ajoute à l'atome, la molécule à la molécule, dans QQ moule donné et sous des formes modifiées sans cesse par l'influence dn milieu. Le climat fait la race, la race fait l'individu, et toutes les forces accumulées de la vie sociale, se concentrant dans les individus d'élite, produisent en eux, par une sorte de sécrétion particulière, le talent, le génie, et en déterminent fatalement l'usage. « Que les faits soient physiques on moraux, dit M. Taine, il n'importe; ils ont 'oajoure des causes. 11 y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le

vice et la vertu sont des produits, comme le vitriol et le sucre1. »

La voilà, la fameuse formule qui a attiré et qui justifie bien un peu tant de colères. Elle explique surtout le refus, de la part de l'Académie française, de donner à une pareille négation de la vertu, un de ses prix Montyon qui sont d'ordinaire des prix de vertu. Pour moi, je prends très-difficilement au sérieux ces excès de théorie, qui me font l'effet d'excentricités volontaires de langage. Il y a déjà près d'un demi-siècle que Cabanis et Broussais après lui, disaient que le cerveau sécrète la pensée, comme le foie sécrète la bile. Ils étaient dans leur rôle de physiologistes à outrance. Mais quand un philosophe, un historien, se plaît à assimiler toutes les qualités morales dont l'histoire de l'homme et de ses œuvres lui donnent le spectacle, aux produits de la digestion, à la génération du mouvement musculaire ou de la chaleur animale, je ne sens pas le besoin de le réfuter, je tiens seulement à ne pas passer pour dupe d'un pur artifice littéraire.

Des esprits d'une force réelle aiment aujourd'hui ces coups de mise en scène; M. Taine les pratique comme M. Proudhon. Celui-ci voulant traiter de la propriété, la confond d'avance avec le vol; abordant la théologie, il déclare que Dieu c'est le mal. M. Taine se proposant d'étudier les œuvres admirables du génie, commence par les dépouiller de ce qu'elles ont de personnel, d'humain, et en fait le résultat aveugle d'une chimie sociale.

Le plus étrange, c'est que de telles théories servent de préambule à une histoire de la littérature anglaise, et en sont données comme le dernier mot. Ce procédé de la part de M. Taine, n'est pas nouveau. J'ai rappelé, il y a six ans, ce qu'il fit pour son Essai sur Titc-Live. L'Académie française avait couronné ce mémoire où les narrations et discours de l'historien romainétaient finement étudiées. Quand M. Taine

1. T. I, p. 15.

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