Images de page
PDF
ePub

le publia en volame, il y mit une préface d'une dizaine de lignes où il posait la question métaphysique du panthéisme, et rappelait le système de Spinosa sur les rapports de la substance infinie et des phénomènes; et il ajoutait : « Le spinosisme est le vrai, et tout l'Essai sur Tite-Live le prouve. » Cet Essai le prouvait à peu près commel7/is/oirc de la littérature anglaise prouve le fatalisme physiologique solennellement annoncé par l'auteur.

Il faut même dire que le sujet d'études abordé aujourd'hui parM.Taîne serait très-mal choisi pour démontrer ses doctrines. Les Conciones et Narrationes de Tite-Live ne prouvaient rien ni pour ni contre le spinosisme; le spectacle du peuple anglais et de son développement historique, prouve bien plus en faveur de la liberté que contre elle; il donne une haute idée de l'homme dans sa lutte contre la nature, et nons fait comprendre toute la part qu'un individu ou une nation peuvent avoir encore, par leur énergie, à leur propre destinée jusque sous l'empire des lois, des causes et des nécessités du monde physique ou du monde moral. La suite même des faits que M. Taine devra exposer réfutera éloquemment sa théorie préliminaire. C'est ce que montre trèsbien M. J. Demogeot dans la meilleure étude qui ait été faite, à mon sens, sur l'Histoire de la littérature anglaise1.

Ce qui domine dans l'histoire de l'Angleterre, c'est le rôle de la volonté, c'est la valeur morale et personnelle de l'individu. La vie de ce peuple n'est qu'une lutte : la conqnôte l'enchaîne ; il en tire la liberté : le sol, le climat, ne lui permettent qu<j la misère; il refait le sol par l'agriculture, invente et nomme le confortable: le sombre puritanisme ne lui montre que le ciel; il convertit le puritanisme, et n'en garde que la morale pour régler et gouverner la terre : la nature semble lui refuser les arts, elle ne lui donne ni la lumière qui fait le peintre, ni l'oreille et la voix qui font le musicien; il se crée un art intime qui se passe de lumière et de mélodie, la poésie. Il a

1. Revue française, livraison du 1" avril 1864.

l'instinct de la domination ; il fera violence à son idiome sourd, et conquerra l'instrument du pouvoir, l'éloquence. Il ne peut monter aux sommets de la spéculation ; il s'arrête à mi-côté et s'y fait un riche domaine, l'application, l'industrie; de toutes ses faiblesses il sait se faire des forces et des gloires. Bien pins, il se dompte lui-même : cette race sanguine et surnourrie s'impose un frein, une loi; le christi? tisme, l'esprit civique passent dans ses mœurs et dans ses bienséances : l'Angleterre devient la plus régulière, la plus moralisée, sinon la plus morale, des nations. Jamais le triomphe de la volonté libre n'étala dans l'histoire un plus imposant spectacle. Et vous parlez de forces aveugles, de nécessités physiques, de fatalités! La fatalité qui a créé la nation anglaise, c'est son opiniâtre et héroïque persévérance. Elle a été elle-même son destin : Se fatum sciât esse suum.

Le malheur de ces grandes thèses philosophiques à propos d'un livre, c'est que le livre disparaît au milieu des discussions qu'elles soulèvent. C'est ce qui est arrivé à l'Histoire de la littérature anglaise de M. Taine. Tout le monde a repris après lui les questions de climat, de race, de tempérament, de liberté et de fatalité, d'influence du physique sur le moral. Les uns ont applaudi avec restriction, les autres ont blâmé sans réserve; ceux-ci ont regretté les exagérations, ceux-là ont crié au scandale; tous se sont préoccupés du préambule plus que de l'ouvrage. Chacun a contribué au tapage qui se faisait à la porte, et a négligé^ non pas d'entrer, mais de dire ce qu'il avait vu à l'intérieur de l'édifice. Ce sera peut-être le châtiment de M. Taine d'avoir tellement détourné les esprits de son sujet littéraire par les horsd'œuvre philosophiques, que l'on n'a pas assez admiré chei lui le littérateur pour discuter le philosophe.

Et cependant le talent du premier est aussi vrai que la raison du second est spécieuse. M. Taine est un de nos écrivains les plus heureusement doués; il ale mouvement, la force, le coloris ; il sait donner en quelques mots aux idées fausses elles-mêmes un séduisant prestige. Par exemple, cette singulière assertion que la notion du devoir est particulière à nne race, paraît presque naturelle, quand il nous montre t l'idée germanique du devoir végétant comme les autres dans l'universelle renaissance et dans la puissante floraison de toutes les idées humaines. » Lorsqu'il dépouille l'homme du principe même de la volonté, M.Taine inet dans la forme tant d'énergie et de grâce a la fois qu'on laisse presque passer sons le couvert de l'artiste l'exagération du philosophe. « L'homme, dit-il, est nn animal, saof quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette et la bête avance. Comme la bote est orgueilleuse, et, de plus, imaginative, elle prétend qu'elle marche à son gré, qu'il n'y a pas de fonet, qu'en tous cas ce fouet touche rarement sur ses côtes, que du moins son échine stoïcienne peut faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en imagination de caparaçons magnifiques, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des fleurs, tandis qu'en somme, elle piétine dans la boue et emporte avec soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. »

Voilà qui est vigoureusement dit; voilà le privilége de l'art, qui consiste à jeter indistinctement sur toutes les pensées le magique coloris du style.

Mais qu'on ne croie pas, sur de brillantes citations, que toute l'Histoire de la littérature anglaise soit écrite dans ce ton et avec cette force. Il y a bien des pages où le philosophe étouffe l'artiste, et éteint sa verve dans une exposition systématiquement didactique; il y a des chapitres dont les longs sommaires ressemblent à ceux d'un cours de logique; les propositions, les divisions, les démonstrations, prennent un faux air d'exposition géométrique, et la suite des formules, des déductions, des conclusions, offre une aridité et une froideur qui semblent calculées.

Voyez, par exemple, dans le volume sur les contemporains, l'étude, j'allais dire la leçon, sur Stuart-Mill. Le sommaire se compose de vingt et quelques paragraphes comme les suivants:

Exposition. I. Objet de la logique. — En quoi elle se distingue de la psychologie et de la métaphysique.

II. Ce que c'est qu'un jugement. — Ce que nous connaissons du monde extérieur et du monde intérieur. — Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.

III. Théorie de la définition. — En quoi cette théorie est importante. — Réfutation de l'ancienne théorie. — Il n'y a pas de définitions de choses, mais des définitions des noms, etc., etc.

Et si j'ouvre le chapitre, j'y trouve des développements comme celui-ci: » Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne sont que des amas de propositions, et que toute proposition ne fait que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. » Suivent un certain nombre de pages sur le même sujet et dans le même ton. Et dire que nous avons aflaire à une Histoire de la littérature anglaise!

Si M. Taine s'oubliait souvent dans ce sommeil de philosophe géomètre, il aurait peut-être autant de panégyristes que de détracteurs, car on n'a pas besoin de lire pour louer ou blâmer sans mesure; mais il n'aurait pas beaucoup de lecteurs. Par bonheur, l'artiste prend d'ordinaire le dessus, et Y Histoire de la littérature anglaise vous attire et vous retient, en dépit du système, par l'intérêt du sujet, par le relief des peintures, par une critique vigoureuse et pénétrante, par le talent souverain du style.

8

Théorie <1e la critique physiologique. M. Em. Deschanel.

Il s'est produit de nos jours une sorte de philosophie de la littérature qui ressemble beaucoup a la philosophie de l'histoire parles principes ambitieux et les conclusions arbitraires: elle prend le nom de critique naturelle. M. Taine est un des plus brillants adeptes de cette méthode que nous venons de voir une fois de plus à l'œuvre entre ses mains. Elle a trouvé aujourd'hui un nouveau théoricien dans M. Deschanel qui prétend l'élever presque à la dignité de science dans son livre intitulé : Physiologie des écrivains et des artistes ou Essai de critique naturelle1.

Ponr nous montrer toute « l'étendue de la critique naturelle et physiologique, » l'auteur rappelle que l'âme agit snr le corps et le corps sur l'âme, que ces deux principes sont entre eux dans des alternatives perpétuelles de lutte et d'harmonie, dont l'effet se fait sentir dans toutes les manifestations de la vie. Mais il a hâte de quitter la métaphysique et d'établir sa thèse par des faits.

Cette thèse, la voici dans la prétendue simplicité qu'il lui suppose. « Je me propose donc simplement de faire voir, par un certain nombre d'exemples et de faits, comment on peut et on doit reconnaître dans une œuvre de style et d'art, non-seulement le siècle où elle a été produite, mais aussi le climat, le pays, la race à laquelle appartient l'auteur; puis l'auteur lui-même et son sexe et peut-être son âge; mais très-certainement sa complexion, son tempérament, son humeur; et, qui sait? sa santé bonne ou mauvaise; à plus forte raison, son caractère, son éducation, ses habitudes, son état et sa profession? »

I'. Hachette et C" in-18, 388 p.

« PrécédentContinuer »