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sommaire se compose de vingt et quelques paragraphes comme les suivants :

EXPOSITION. I. Objet de la logique. – En quoi elle se distingue de la psychologie et de la métaphysique.

II. Ce que c'est qu'un jugement. - Ce que nous connaissons du monde extérieur et du monde intérieur. — Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.

III. Théorie de la définition. - En quoi cette théorie est importante. — Réfutation de l'ancienne théorie. — Il n'y a pas de définitions de choses, mais des définitions des noms, etc., etc.

Et si j'ouvre le chapitre, j'y trouve des développements comme celui-ci : « Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne sont que des amas de propositions, et que toute proposition ne fait que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. » Suivent un certain nombre de pages sur le même sujet et dans le même ton. Et dire que nous avons affaire à une Histoire de la littérature anglaise!

Si M. Taine s'oubliait souvent dans ce sommeil de philosophe géomètre, il aurait peut-être autant de panegyristes que de détracteurs, car on n'a pas besoin de lire pour louer ou blåmer sans mesure; mais il n'aurait pas beaucoup de lecteurs. Par bonheur, l'artiste prend d'ordinaire le dessus, et l'Histoire de la littérature anglaise vous attire et vous retient, en dépit du système, par l'intérêt du sujet, par le relief des peintures, par une critique vigoureuse et pénétrante, par le talent souverain du style.

Théorie de la critique physiologique. M. Em. Deschanel.

Il s'est produit de nos jours une sorte de philosophie de la littérature qui ressemble beaucoup à la philosophie de l'histoire par les principes ambitieux et les conclusions arbitraires: elle prend le nom de critique naturelle. M. Taine est un des plus brillants adeptes de cette méthode que nous venons de voir une fois de plus à l’æuvre entre ses mains. Elle a trouvé aujourd'hui un nouveau théoricien dans M. Deschanel qui prétend l'élever presque à la dignité de science dans son livre intitulé : Physiologie des écrivains et des artistes ou Essai de critique naturelle.

Pour nous montrer toute « l'étendue de la critique naturelle et physiologique, » l'auteur rappelle que l'âme agit sur le corps et le corps sur l'âme, que ces deux principes sont entre eux dans des alternatives perpétuelles de lutte et d'harmonie, dont l'effet se fait sentir dans toutes les manifestations de la vie. Mais il a hâte de quitter la métaphysique et d'établir sa thèse par des faits.

Cette thèse, la voici dans la prétendue simplicité qu'il lui suppose, a Je me propose donc simplement de faire voir, par un certain nombre d'exemples et de fails, comment on peut et on doit reconnaître dans une oeuvre de style et d'art, non-seulement le siècle où elle a été produite, mais aussi le climat, le pays, la race à laquelle appartient l'auteur; puis l'auteur lui-même et son sexe et peut-être son âge; mais très-certainement sa complexion, son temperament, son humeur; et, qui sait? sa santé bonne ou mauvaise ; à plus forte raison, son caractère, son éducation, ses habitudes, son état et sa profession? »

1. Hachette et Cie in 18, 388 p.

Tudieu ! rien que cela ! Si ces prétentions étaient justes, la critique littéraire serait une divination supérieure à la chiromancie. L'art de Mlle Lenormand est dépassé ainsi que les merveilles du somnambulisme magnétique. Quand on voudra avoir une consultation secrète sur un malade, on n'enverra plus au médecin une boucle de ses cheveux, mais dix lignes de son style.

Étant donné d'avance tout ce que M. Deschanel a la prétention de deviner, c'est-à-dire le pays, la race, le caractère, l'âge, le sexe, la profession de l'auteur, on peut, par des efforts ingénieux, trouver ou inventer de certaines relations entre tous ces éléments et l'ouvre d'art ou de littérature; mais si l'on donnait d'abord l'oeuvre toute seule, je doute fort que l'on pût remonter de l'ouvrage à l'ouvrier, et esquisser la personne entière d'après le reflet qu'elle a pu laisser d'elle-même dans quelques pages. Rien de plus sé. duisant que nos divinations après coup. Nous excellons à résoudre les équations qui n'ont point d'inconnues. Nous avons beaucoup de sagacité pour justifier ce qui est, nons en aurions bien moins pour deviner ce qui peut être.

Si nous ne connaissions d'avance la vie et le caractère de Montaigne, de Bossuet, de Pascal, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Chateaubriand, de Béranger, je serais curieus de voir nos physiologistes de la critique conjecturer ce qu'ils ont été, ce qu'ils ont fait, leur éducation, leurs habitudes et toutes les vicissitudes de leur existence, sur une pensée détachée, une péroraison de discours, un fragment de lettre, une tirade en prose ou en vers, un madrigal ou un couplet de chanson. Le vieux Corneille a adressé à une jeune coquette de charmantes petites stances :

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plait à faire un affront
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

On sait le reste. Si ces quatrains étaient sans nom d'auteur, à qui les attribuerait-on? à quelque disciple de Ronsard, à un contemporain de Malherbe, à Malherbe lui-même. Mais qui pourrait y voir la main du grand Corneille ? M. Deschanel retrouve dans ces petits vers toute la fierté et la noblesse de l'auteur de Polyeucte et de Cinna!

La critique physiologique s'enorgueillit beaucoup d'aboutir à des définitions, à des formules. Après avoir distingué les quatre tempéraments principaux, le nerveux, le sanguin, le bilieux, le lymphatique, et leurs diverses combinaisons, M. Deschanel fait rentrer tous nos grands écrivains dans un petit nombre de catégories. Bossuet est un orateur et un politique dans un théologien nervoso-sanguin; — c'est l'auteur qui souligne lui-même. Pascal est un poëte lyrique en prose dans un géomètre nervoso-bilieux. — Le cardinal de Retz est un nerveux-bilieux-sanguin, en Champagne ! – Jean-Jacques Rousseau est un bilieux mélancolique. Son disciple à distance, Lamennais, sera pourtant défini, avec une variante, un nervoso-bilieux. La science n'est pas toujours d'accord avec elle-même.

Sous ces définitions aussi affreuses littérairement que contestables, M. Deschanel met des portraits littéraires qui ont de la finesse et de la vivacité. Il fait preuve d'une connaissance approfondie des auteurs et de leurs æuvres, et dépense beaucoup de verve, d'esprit et même de charme au service d'un détestable système. Son livre est rempli de courtes et agréables citations qui, sans donner raison à sa théorie, en égayent l'exposition. Quelques-unes auraient dû l'avertir de la mesure à garder en semblable matière. Quand le marquis d'Argenson, par exemple, définissait Voltaire en ces deux mots : « Tout nerf et tout feu, sensible aux mouches, » il montrait à M. Deschanel la seule part qu'il convienne de faire à la physiologie, dans l'appréciation de l'auteur et de l'homme moral.

Notre critique physiologiste s'attend à voir ses idées traiiées de paradoxes par les uns, de banalités par les autres. « Renvoyons ceux-ci à ceux-là, dit-il, et laissons-les s'accommoder entre eux. » La réplique n'est pas aussi juste que vive. Le paradoxe et la banalité peuvent aller de pair dans un même livre. La banalité est, pour le fond, — je ne parle pas de la forme, — dans une foule de remarques justes et que tout le monde a faites; le paradoxe est dans la théorie absolue qui en exagère la portée et force le sens. Nous verrons plus loin la philosophie de l'histoire tirer aussi, comme la physiologie naturelle, de quelques observations, justes, toule une science de fantaisie.

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Si les critiques ne devaient entreprendre de juger que les hommes dont ils se croient les égaux, les écrivains de génie ne connaîtraient guère d'appréciateurs ; il est difficile que les Corneille ou les Shakespeare soient toujours jugés par leurs pairs. Qui pourrait traiter Shakespeare d’égal à égal parmi nos contemporains? un seul bomme a osé le faire, et c'est l'auteur de Cromwell et d'Hernani. Il intitule ce livre de critique souveraine d'une manière simple mais peu modeste : William Shakespeare'. Victor Hugo était le seul historien possible de celle grande gloire; il le croit du moins et laisse éclater à chaque page la conscience de l'éga

1. Librairie internationale, in-8.

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