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Tudieu! rien que cela! Si ces prétentions étaient justes, la critique littéraire serait une divination supérieure à la chiromancie. L'art de Mlle Lenormand est dépassé ainsi que les merveilles du somnambulisme magnétique. Quand on voudra avoir une consultation secrète sur un malade, on n'enverra plus au médecin une boucle de ses cheveux, mais dix lignes de son style.

Étant donné d'avance tout ce que M. Deschanel a la prétention de deviner, c'est-à-dire le pays, la race, le caractère, l'âge, le sexe, la profession de l'auteur, on peut, par des efforts ingénieux, trouver ou inventer de certaines relations entre tous ces éléments et l'œuvre d'art ou de littérature; mais si l'on donnait d'abord l'œuvre toute seule, je doute fort que l'on pût remonter de l'ouvrage à l'ouvrier, et esquisser la personne entière d'après le reflet qu'elle a pu laisser d'elle-même dans quelques pages. Rien de plus séduisant que nos divinations après coup. Nous excellons à résoudre les équations qui n'ont point d'inconnues. Nous avons beaucoup de sagacité pour justifier ce qui est, nous en aurions bien moins pour deviner ce qui peut être.

Si nous ne connaissions d'avance la vie et le caractère de Montaigne, de Bossuet, de Pascal, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Chateaubriand, de Béranger, je serais curieux de voir nos physiologistes de la critique conjecturer ce qu'ils ont été, ce qu'ils ont fait, leur éducation, leurs habitudes et toutes les vicissitudes de leur existence, sur une pensée détachée, une péroraison de discours, un fragment de lettre. une tirade eu prose ou en vers, un madrigal ou un couplet de chanson. Le vieux Corneille a adressé à une jeune coquette de charmantes petites stances:

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux pins belles choses
Se plaît à faire un affront
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

On sait le reste. Si ces quatrains étaient sans nom d'auteur, à qui les attribuerait-on ? à quelque disciple de Ronsard, à un contemporain de Malherbe, à Malherbe lui-même. Mais qoi ponrrajt y voir la main du grand Corneille ? M. Deschanel retrouve dans ces petits vers toute la fierté et la noblesse de l'auteur de Polyeuctc et de Cinna!

La critique physiologique s'enorgueillit beaucoup d'aboutir à des définitions, à des formules. Après avoir distingué les quatre tempéraments principaux, le nerveux, le sanguin, le bilieux, le lympbatique, et leurs diverses combinaisons, M. Deschanel fait rentrer tous nos grands écrivains dans un petit nombre de catégories. Bossuet est un orateur et un politique dans un théologien nervoso-sanguin; — c'est l'auteur qui souligne lui-même. Pascal est un poète lyrique en prose dans un géomètre ncrvoso-bilieux. — Le cardinal de Retz est un nerveux-bilieux-sanguin, en Champagne.' — Jean-Jacques Rousseau est un bilieux mélancolique. Son disciple à distance, Lamennais, sera pourtant défini, avec une variante, un nervoso-bilieux. La science n'est pas toujours d'accord avec elle-même.

Sous ces définitions aussi affreuses littérairement que contestables, M. Deschanel met des portraits littéraires qui ont de la finesse et de la vivacité. Il fait preuve d'une connaissance approfondie des auteurs et de leurs œuvres, et dépense beaucoup de verve, d'esprit et même de charme au service d'un détestable système. Son livre est rempli de courtes et agréables citations qui, sans donner raison à sa théorie, en égayent l'exposition. Quelques-unes auraient dû l'avertir de la mesure à garder en semblable matière. Quand le marquis d'Argenson, par exemple, définissait Voltaire en ces deux mots: « Tout nerf et tout feu, sensible aux mouches, » il montrait à M. Deschanel la seule part qu'il convienne de faire à la physiologie, dans l'appréciation de l'auteur et de l'homme moral.

Notre critique physiologiste s'attend à voir ses idées traitées de paradoxes par les uns, de banalités par les autres. « Renvoyons ceux-ci à ceux-là, dit-il, et laissons-les s'accommoder entre eux. » La réplique n'est pas aussi juste que vive. Le paradoxe et la banalité peuvent aller de pair dans un même livre. La banalité est, pour le fond, —je ne parle pas de la forme, — dans une foule de remarques justes et que tout le monde a faites; le paradoxe est dans la théorie absolue qui en exagère la portée et force le sens. Nous verrons plus loin la philosophie de l'histoire tirer aussi, comme la physiologie naturelle, de quelques observations justes, toute une science de fantaisie.

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La critique transcendante. M V. Hugo.

Si les critiques ne devaient entreprendre dejuger que les hommes dont ils se croient les égaux, les écrivains de génie ne connaîtraient guère d'appréciateurs ; il est difficile que les Corneille ou les Shakespeare soient toujours jugés par leurs pairs. Qui pourrait traiter Shakespeare d'égal à égal parmi nos contemporains? un seul homme a osé le faire, et c'est l'auteur de Cromwell et d'Hernani. Il intitule ce livre de critique souveraine d'une manière simple mais peu modeste : William Shakespeare1. Victor Hugo était le seul historien possible de cette grande gloire; il le croit du moins et laisse éclater à chaque page la conscience de l'éga

1. Librairie internationale, in-8.

lité de génie qui rapproche le juge et le justiciable a près de trois siècles de distance. Je dis égalité: je fais tort au dernier renu, j'exprime mal la hauteur du point de vue personnel où il se place pour apprécier l'œuvre de son immortel devancier.

Le William Shakespeare de M. Victor Hugo est une apothéose du génie, non pas précisément de celui du poète anglais, mais du génie universel qui se personnifie de loin en loin dans les Homère, les Dante, les Shakespeare, les Victor Hugo. De cette cime, l'auteur embrasse, par delà un simple sujet d'étude littéraire, le tableau du monde entier, avec ses grandeurs, ses misères; il soulève toutes les questions philosophiques, religieuses, sociales: il déroule la chaîne des destinées de l'humanité. Il dit la mission du poète, pontife universel qui instruit le peuple, plaide sa cause, stimule son zèle, relève son courage, voue les tyrans à l'exécration et brise une à une toute les chaînes dans lesquelles se trouve garrotté l'esprit humain. Ce brillant tableau du passé se tourne en satire violente du présent.

Les tirades empreintes de passions personnelles qui éclatent dans le livre, sont ce que je pardonne le plus facilement. Le long exil en explique l'amertume et l'irritation. Le plus grand défaut de cette prétendue étude littéraire est l'emphase, dont les meilleures pages de l'auteur sont si rarement exemptes et qui choque d'autant plus que les idées, sous l'enflure du style, ont moins d'importance et de nouveauté. Toute une école applaudit d'avance à tous les arrêts qui sortent de cette bouche illustre ; maints critiques enflent lear petite voix pour la mettre à l'unisson de celle de leur prophète. L'hymne succède à l'éloquence, et M. Victor Hugo est encouragé dans sa forme dithyrambique par la profusion de dithyrambes dont il est lui-même l'objet. Parfois la raison, le bon sens s'irritent d'être traités avec un dédain superbe, et il se produit, hors de l'école, des protestations un peu vives. M. Francisque Sarcey, par exemple, dont la critique est volontiers d'une sincérité foudroyante, a fait du livre la satire la plus cruelle qui s'en puisse faire, il l'a cité. H en a extrai»des échantillons incroyables de naïvetés prétentieuses, de riens pompeux, de puérilités en forme d'oracles. Nous avons déjà montré trop souvent nous-même ces défauts de M. Victor Hugo dans des livres supérieurs, pour les faire' encore une fois ressortir de celui-ci. Aussi bien l'illustre auteur de William Sliakespeare, n'est pas de ceux qu'il peut être utile de discuter. A ses yeux et à ceux de ses enthousiastes, la pensée de le juger est presque impie, et le moindre blâme est un blasphème. « Mais, silence ! dit « M. Cherbulliez, après avoir hasardé quelques censures; « silence ! l'auteur abhorre la critique et veut être admiré « sans discussion. Respectons les caprices du génie. »

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La critique en causeries. M. 1. Janin.

J'ai plusieurs fois fait connaître aux lecteurs de l'Année littéraire M. Jules Janin, comme traducteur, comme critique, comme causeur, comme romancier1. L'auteur populaire de tant de livres et de tant de milliers de feuilletons est depuis bien des années un des candidats naturels aux fauteuils vacants de l'Académie française. Ou peut dire que son nom est porté à ce sénat littéraire par l'opinion publique, et que, si les élections académiques se faisaient par le suffrage universel, M. Jules Janin n'aurait pas besoin d'un livre de plus pour passer immortel. Mais les dispensateurs du brevet d'immortalité lui tenant rigueur, l'ancien « prince de la critique » a voulu leur forcer la main en se présentant avec une œuvre de plus. Il a donc publié cette année un

1. Voy. l'Année littéraire, t. III, p. 452-459. t. IV, 247-255, etc.

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