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lité de génie qui rapproche le juge et le justiciable à près de trois siècles de distance. Je dis égalité: je fais tort au dernier venu, j'exprime mal la hauteur du point de vue personnel où il se place pour apprécier l'æuvre de son immortel devancier.

Le William Shakespeare de M. Victor Hugo est une apothéose du génie, non pas précisément de celui du poëte anglais, mais du génie universel qui se personnifie de loin en loin dans les Homère, les Dante, les Shakespeare, les Victor Hugo. De cette cime, l'auteur embrasse, par delà un simple sujet d'étude littéraire, le tableau du monde entier, avec ses grandeurs, ses misères ; il soulève toutes les questions philosophiques, religieuses, sociales : il déroule la chaine des destinées de l'humanité. Il dit la mission du poëte, pontife universel qui instruit le peuple, plaide sa cause, stimule son zèle, relève son courage, voue les tyraps à l'exécration et brise une à une toute les chaînes dans lesquelles se trouve garrotté l'esprit humain. Ce brillant tableau du passé se louroe en satire violente du présent.

Les tirades empreintes de passions personnelles qui éclatent dans le livre, sont ce que je pardonne le plus facilement. Le long exil en explique l'amertume et l'irritation. Le plus grand défaut de cette prétendue étude littéraire est l'emphase, dont les meilleures pages de l'auteur sont si rarement exemptes et qui choque d'autant plus que les idées, sous l'enflure du style, ont moins d'importance et de nouveauté. Toute une école applaudit d'avance à tous les arrêts qui sortent de cette bouche illustre; maints critiques enflent leur petite voix pour la mettre à l'unisson de celle de leur prophète. L'hymne succède à l’éloquence, et M. Victor Hugo est encouragé dans sa forme dithyrambique par la prosusion de dithyrambes dont il est lui-même l'objet. Parfois la raison, le bon sens s'irritent d'être traités avec un dédain superbe, et il se produit, hors de l'école, des protestations un peu vives. M. Francisque Sarcey, par exemple, dont la

critique est volontiers d'une sincérité foudroyante, a fait du livre la satire la plus cruelle qui s'en puisse faire, il l'a cité. Il en a extrait des échantillons incroyables de naïvetés prétentieuses, de riens pompeux, de puérilités en forme d'oracles. Nous avons déjà montré trop souvent nous-même ces défauts de M. Victor Hugo dans des livres supérieurs, pour les faire encore une fois ressortir de celui-ci. Aussi bien l'illustre auteur de William Shakespeare, n'est pas de ceux qu'il peut être utile de discuter. A ses yeux et à ceux de ses enthousiastes, la pensée de le juger est presque impie, et le moindre blâme est un blasphème. « Mais, silence ! dit « M. Cherbulliez, après avoir hasardé quelques censures ; a silence ! l'auteur abhorre la critique et veut être admiré a sans discussion. Respectons les caprices du génie. »

La critique en causeries. M. J. Janin.

J'ai plusieurs fois fait connaître aux lecteurs de l'Année littéraire M. Jules Janin, comme traducteur, comme critique, comme causeur, comme romancier. L'auteur populaire de tant de liyres et de tant de milliers de feuilletons est depuis bien des années un des candidats naturels aux fauteuils vacants de l'Académie française. On peut dire que son nom est porté à ce sépat littéraire par l'opinion public que, et que, si les élections académiques se faisaient par le suffrage universel, M. Jules Janin n'aurait pas besoin d'un livre de plus pour passer immortel. Mais les dispensaleurs du brevet d'immortalité lui tenant rigueur, l'ancien « prince de la critique » a voulu leur forcer la main en se présentant ayec une euvre de plus. Il a donc publié cette année un

1. Voy. l'Année littéraire, t. III, p. 452-459. t. IV, 247-255, etc.

bel in-octavo auquel il a donné un titre éminemment académique : la Poésie et l'Eloquence à Rome au temps des Césars'.

Sur ce seul titre, on pourrait croire à une réunion de savantes études rivalisant avec les leçons professées en Sorbonne ou au Collège de France par quelques-uns des futurs confrères de M. Jules Janin à l'Académie. Il n'en est rien; un feuilletonniste en cheveux blancs n'abdique pas la plume, j'allais dire le sceptre, qu'il a tenu pendant trente ans, et les livres de M. Jules Janin seront jusqu'au dernier, tout en causeries comme les articles du Journal des Débats dont ils sont formés. J'ai dit ailleurs les défauts séduisants de M. Jules Janin; ce sont peat-être des qualités dans un court feuilleton; ils sont fatigants au possible dans la suite d'un livre. J'ai dit les artifices de ses procédés comme écrivain et la monotonie qu'ils entraînent sous une trompeuse vivacité. On les retrouve entièrement dans la Poésie et l'Éloquence à · Rome. Inutile de revenir sur un genre de littérature factice dont j'ai déjà trop multiplié les échantillons. Il ne faut pas regarder de si près aux livres quand il s'agit d'un homme que la réputation littéraire la plus honorable ne suffit pas à faire entrer à l'Académie. Il y a tant de titres qui en ouvrent les portes à des gens qui ne font pas de livres : la puissance de la parole quelquefois, la puissance des relations sociales et des situations politiques plus souvent. Pourquoi demandet-on des gros livres à la puissance de la plume créée par le léger feuilleton ?

1, Didier et Cie, in-8

Influence des chefs-d'œuvre français sur les littératures étrangères.

Molière en Danemark, M. Legrelle.

Molière occupe une telle place dans l'histoire de la comédie française, que suivre les destinées de son @uvre à l'étranger c'est étudier l'influence de la comédie française elle-même sur le génie dramatique des autres pays. Dans une thèse spéciale et considérable, présentée en Sorbonne pour le Doctorat ès-lettres, M. A. Legrelle s'est proposé de rechercher hors de France, les imitations les plus remarquables qui ont pu être faites des chefs-d'æuvre de notre grand comique. Elle est intitulée : Holberg considéré comme imitateur de Molière".

L'auteur auquel M. Legrelle s'attache particulièrement est assez populaire dans le nord de l'Europe, mais jusqu'ici peu connu parmi nous, quoiqu'il soit venu chercher en France des sujets et des inspirations. Il s'agit du poëte danois Holberg, qui n'a pas fondé une école dramatique dans son propre pays, mais dont le nom et les æuvres sont devenues très-populaires dans toute l'Allemagne. Holberg le principal rival de Molière, sur les théâtres d'au delà du Rhin, s'était formé par l'étude de Molière, et par celle de la société française au commencement du siècle dernier. Deux séjours à Paris en 1715 et en 1725 lui ont permis de se familiariser avec l'esprit français et d'en recevoir profondément l'influence, qu'il devait ensuite répandre chez des nations étrangères jusque-là à l'influence de notre théâtre.

M. Legrelle établit d'abord historiquement le fait de l’imitation de Molière par Holberg. Cela était facile; car le

1. Hachette et Cie, in-8, 382 p.

poëte danois en convient lui-même : « Parmi les anciens, disait-il, en 1746, Plaute, et parmi les modernes, son imitateur Molière, ont été mes guides. » Et un peu plus tard : « Molière fut mis de côté en même temps que mes pièces originales qui sont exécutées d'après les plans des siennes. » Il parait que le fait avait été nié, notamment par M. Robert Prutz qui veut faire de Holberg un simple continuateur de la comédie italienne. M. Legrelle ne nie pas ce que Holberg doit à l'Italie, à la Commedia del arte, à l'antiquité latine, à la comédie de mæurs du dix-huitième siècle français; mais il soutient qu'il est avant tout un disciple et un imitateur de Molière.

N'aurait-on pas les aveux du poëte danois lui-même, l'examen comparé de son théâtre et de celui de l'auteur français ne laisserait aucun doute. C'est ce que M. Legrelle établit surabondamment et dans une forme seulement un peu trop didactique. Un livre de critique littéraire ne doit pas se construire aussi régulièrement qu'un traité de géométrie. L'auteur considère successivement chez les deux poētes, les personnages, la construction des pièces, les analogies de détail et même de style. Pour les personnages, il prend un à un les membres de la famille, le père, la mère, le fils, la fille, les valets; puis les personnages accessoires et grotesques, les pédants, le précepteur, le philosophe, le légiste, le médecin, et il montre que les traits naturels et vrais, comme les exagérations de convention, décèlent chez Holberg l'imitation de Molière.

La construction des pièces l'atteste mieux encore, et ici M. Legrelle place une analyse du théâtre de Holberg qui n'est pas la partie la moins intéressante de son livre. De, l'exposition au dénoûment, le poëte danois se montre un disciple fidèle.

Les analogies de détail sont les plus curieuses. On nous montre dans les deux théâtres, les moyens et ressorts communs, les diverses sortes de visites, de querelles, de dégui

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