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à profit avec autant d'intelligence que de modestie. Car, remarquons-le, l'auteur n'a pas eu l'ambition d'intituler son livre « Histoire de la littérature française; » il lui semble que pour justifier ce titre, il aurait fallu parler d'un grand nombre d'auteurs que le professeur avait dû négliger. Il a pris simplement le titre d'Histoire des principaux écrivains français, et, en effet, nos grands maîtres de la prose et du vers y sont largement traités. C'est à rendre l'enseignement français de Paris jaloux de celui de Londres. Je ne sais si nous étudions mieux, chez nous, nos propres auteurs; mais quelle est l'institution, le lycée, la faculté même, où l'on enseigne Shakespeare, Pope ou Milton, comme M. Antonin Roche enseigne Corneille, Bossuet, Montesquieu, Voltaire à nos voisins?

HISTOIRE. — GÉOGRAPHIE. — VOYAGES.

Philosophie de l'histoire. L'homme et le sol. La raison géographique. MM. Od. Barot et V. Duruy.

Les relations entre l'histoire et la géographie, c'est-à-dire entre le développement d'un peuple et la nature du pays qu'il habite, sont incontestables; elles forment un des chapitres obligés de la philosophie de l'histoire, et peuvent être l'objet d'études intéressantes et utiles. Il est certain qu'une foule d'événements humains ont dépendu et dépendent encore des accidents géologiques ou climatologiques au milieu desquels ils se préparent et s'accomplissent. L'histoire d'une nation est un vaste drame où l'homme n'a pas toujours choisi son rôle et la manière dont il le joue. C'est une pièce sans auteur connu qui paraît se modifier d'elle-même suivant le théâtre. Il importe donc d'étudier le lieu de la scène et l'action incessante des décors sur les rôles et le jeu des personnages.

N'oublions pas cependant que ces personnages, ce sont les hommes avec leur intelligence progressive, avec leur conscience et leur liberté, qui leur donnent toujours une part de responsabilité dans leurs destinées. Il ne faut pas sans doute s'exagérer la portée de l'action libre de l'homme dans le développement collectif des sociétés; mais, s'il est inexact de sacrifier la liberté humaine à l'ensemble des in-fluences contre, lesquelles elle lutte ou sur lesquelles elle s'appuie, combien n'est-il pas à la fois faux et puéril de s'attacher, par une vaine recherche d'originalité, à une seule de ces influences et d'en faire la loi dominante de toute une destinée nationale?

C'est cependant une tentative à la mode aujourd'hui, soit parmi les politiques qui font de l'histoire, soit parmi les historiens qui font de la politique. L'influence à laquelle on rapporte de préférence les évolutions d'un peuple, est celle du pays où le hasard ou la Providence l'ont jeté. La géographie n'est plus seulement comme autrefois l'un des flambeaux de l'histoire, elle en est l'oracle, elle lui impose des formules souveraines et ne lui laisse que la tâche modeste de les vérifier. Cette méthode systématique, qui a entraîné Montesquieu lui-même aux exagérations de sa théorie des climats, conduit des esprits moins justes et moins puissants à des paradoxes insoutenables ou à des banalités déclamatoires.

C'est du côté du paradoxe que se jettent de préférence les publicistes qui veulent à tout prix appeler l'attention par la nouveauté de leurs doctrines politiques; C'est ainsi qu'on a remarqué pour leurs hardiesses excentriques les Lettres sur la philosophie de l'histoire de M. Odysse Barot '. Insérées dans le journal la Presse que M. E. de Girardin a toujours aimé à ouvrir, comme un champ de bataille, aux idées les plus opposées, elles paraissaient particulièrement dirigées contre deux théories en grande faveur auprès des hommes d'État modernes : celle des nationalités et celle des faits accomplis.

Placée entre ces deux théories, la politique tend à transiger sur les difficultés du présent en conciliant des principes et des intérêts qui cherchent également leur force dans le passé. Tous les jours, il est question, dans les brochures des hommes d'Etat en disponibilité, sinon dans les protocoles des diplomates en exercice, de remanier la carte de l'Europe d'après des considérations ethnologiques et historiques; on a même vu toute l'année, aux étalages des libraires, un tableau colorié des États de l'Europe future, divisée suivant les affinités nationales. D'un autre côté, les faits accomplis ont créé, en dehors du principe des nationalités, des habitudes et des titres de possession contre lesquels le droit proteste en vain et que protége la logique des intérêts réciproques. A ces éléments de conflits ajoutez-en un autre : le besoin de ce qu'on appelle les frontières naturelles, et vous verrez comment les lois que l'on impose à l'histoire, au nom des conditions géographiques, sont susceptibles d'exceptions, de modifications, de transactions, et que cette fameuse géographie politique dont on prétend tirer tant de lumières est elle-même, une source de contradictions et d'obscurités.

1. Germer Ballière, in-18, 244 pages. .

M. Odysse Barot n'en rend pas moins en son nom de suprêmes arrêts, il la réduit, comme la géométrie, en axiomes. Malheureusement, si les axiomes de la géométrie sont les mêmes à toutes les époques et pour tous, pour les Euclide, pour les Pascal, pour le plus obscur écolier de nos collèges, il n'en est pas de même de ceux de la géographie politique : anciens ou nouveaux, ils sont contestables et contestés.

L'auteur des Lettres sur la philosophie de l'histoire tient peu de compte de la distinction des races et de l'action du temps qui fusionne, amalgame les éléments, ou donne au contraire plus de relief à leur opposition. Il ne voit que le territoire et emprisonne les nationalités dans des limites naturelles. Mais que faut-il entendre par ce dernier mot? Suivant M. Odysse Barot, il faut entendre les montagnes, rien que les montagnes. Il se moque beaucoup des démarcations territoriales qui nous sont le plus chères, et il ne parle pas moins que « d'envoyer notre frantière rhénane rejoindre au musée paléontologique de Saint-Germain la mâchoire fossile de Moulin-Quignon. » Appelant l'étymologie à.son aide, il dit, avec Ménage, que « frontière vient du latin, fronlaria, fait de frons, parce que la frontière est comme un front opposé à l'ennemi. » Or, un fleuve, dit-il, ne peut faire front, comme un rempart; la muraille de Chine serait plutôt une frontière naturelle qu'un immense cours d'eau. Et après avoir montré la faiblesse stratégique des moyens de défense empruntés aux rivières, l'auteur nous décrète solennellement, en vedette et en lettres capitales:

UNE FRONTIÈRE, C'EST UNE MONTAGNE.

Cette puérilité ambitieuse découle d'un autre oracle qui s'annonce avec plus de pompe encore. Il s'agit de la définition de la nationalité. « Notre détinition, nous dit-on, sera courte. La loi que nous allons formuler et qui nous a été très-fortuitementrévélée, ne sera point arbitraire. C'est une loi sans exception, sans dérogation. Qu'on nous cite dans toute la suite des temps, un fait, un seul qui la contredise, et nous la regarderons comme non avenue. » Cette définition, disons mieux, cette révélation, cette loi universelle et absolue, la voici, toujours en vedette et en lettres capitales:

UNE NATIONALITÉ C'EST UN BASSIN.

Sait-on ce qui en résulte? Que le patriotisme français se voile la face: la France n'est pas une nationalité; elle n'est, comme le disait Talleyrand de l'Italie, qu'une expression géographique. Voici en effet, en France, au moins cinq bassins : le bassin de la Seine ; le bassin de la Loire ; le bassin de la Garonne; le bassin de Saône et Rhône, et le bassin de la Moselle. M. 0. Barot réunit en un seul les deux premiers , celui de la Seine et celui de la Loire. Il trouve que tous les géographes les ont dis'ingués par un inconcevable mépris des faits. » Les faits? personne ne s'en est joué plus que lui. Il ne parle pas du bassin de l'Escaut qui n'appartient point, dit-il, au système français, qui n'avait rien de gaulois, parce que la mer du Nord où il se jette n'est pas une mer française.

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