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Assez d'arbitraire, assez de paradoxes, assez d'abus de mots et de formules. C'est sans doute le sujet qui porte de lui-même à ces écarts. Je n'ai guère vu d'esprits même éminents l'aborder sans rencontrer les mêmes écueils. Pour ne parler que de la France, M. Cousin, dans ses leçons éloquentes, et Lerminier après lui, traitaient rarement la question historique des climats sans se perdre dans les subtilités ingénieuses ou dans le vide de la phraséologie. M. Michelet qui a quelques droits, lui aussi, au titre d'historien national, s'est rendu bien des fois coupable, à propos du même sujet, de paradoxes et de formules ambitieuses. Il n'est donc pas étonnant de voir tomber dans les mêmes fautes un historien recommandé par toute une vie laborieuse, une longue suite de travaux utiles et une élévation soudaine au premier rang des fonctions publiques. M. Victor Duruy, depuis un peu plus d'un an ministre de l'instruction publique, ne se borne pas à tracer le programme "scabreux de l'histoire contemporaine et à inspirer des ouvrages classiques conformes à l'esprit officiel' ; il a rédigé de sa propre main une grande Introduction générale à l'histoire de France, qui, en attendant la publication en volume, a paru en plusieurs suites dans la Revue contemporaine '.

Mais n'anticipons pas sur l'avenir. Les travaux qui se produisent dans les revues et les journaux ne tombent d'ordinaire sous notre critique, que lorsqu'ils ont revêtu leur forme définitive dans le livre. Avant peu les articles du ministre dans la Revue contemporaine seront devenus livre et le préambule d'un ouvrage considérable, d'une nouvelle grande Histoire de France qui comptera de dix à douze volûmes. Ce sera le moment alors de juger à nouveau la question desharmonies qui existent entre l'histoire d'un peuple et ses conditions territoriales, de voir si ces relations réelles, incontestables vont jusqu'à créer une sorte de fatalité, et si la science qui tend sans cesse à faire reculer l'action du hasard, des volontés capricieuses, des desseins mystérieux devant l'explication parles causes naturelles, doit sacrifier sans réserve la providence ou la liberté humaine sur l'autel de la raison géographique.

1. Nous voulons parler de V Histoire contemporaine depuis 89 jus ';u'ri nos jours, rédigée conformément, etc., par G. Ducoudray. Cet ouvrajce.ilont nous avons annoncé le commencement l'année dernière, » élé complété par une troisième partie, comprenant les événements 'le 1848 à 1803. (Hachette et C", in-18, 356 p.)

2. Voir les livraisons dos 31 juillet , 15 septembre , 30 septembre et 15 octobre 1864.

Histoire de France. Conditions d'une nouvelle histoire générale. M. Ain. Gouet.

L'Histoire de France se refait et se refera toujours; chacun la conçoit g. son point de vue et la voudrait selon ses idées, ou ses sympathies; chacun voudrait pouvoir l'écrire soi-même. Après les grands travaux dont etle a été l'objet dans ce siècle, après tant de manuscrits consultés, tant de documents mis au jour, tant de papiers ou de chartes édités, traduits, commentés; après tant de biographies sur les hommes, tant de monographies sur les lieux et les institutions; après tant d'efforts, d'investigations; tant de publications particulières ou générales, il n'y a pas un point de notre passé national qui n'ait été inondé de lumières. A celui qui voudra reprendre dans son ensemble l'histoire de notre pays, on ne demandera plus quel faisceau nouveau de documents il apporte, mais avec quel art et par quels liens il les réunit. Écrire une histoire préparée par l'élaboration de deux générations entières, c'est moins aujourd'hui un travail de savant, qu'une œuvre d'art; la nouveauté des révélations importe moins que le classement et la. composition.

C'est aussi une œuvre de philosophe. Les faits de mieux en mieux connus, quel en est le sens, quelle en est la portée, quelle en est la conclusion? Quel enseignement le passé transmet-il à l'avenir? Voilà ce qui me préoccupe quand je prends en mains un nouvel essai d'histoire de France. Suivant la réponse à ces questions, toute considération de la science ou du talent à part, j'éprouve de la sympathie ou de la répugnance- pour l'œuvre, et mes idées les plus chères trouvent un auxiliaire ou un ennemi dans l'auteur.

Je me suis fait naturellement ces questions à propos de l'Histoire nationale de France, d'après les documents originaux 1, dont M. Amédée Gouet a commencé la publication, et j'ai trouvé que l'on y peut répondre brièvement en disant que l'auteur est un esprit libéral, dans la plus large acception du mot; c'est même, pour employer une expression qui est une injure ou un éloge, suivant celui qui l'emploie, ce qu'on appelle un libre penseur. M. Am. Gouet a le sentiment très-vif de la grandeur et des destinées nationales, mais il n'a pas le fétichisme de tous les grands ou prétendus grands hommes qui passent pour y avoir contribué. Il discute les titres de chacun à l'admiration et à la reconnais-, sauce publique, et il trouve que plusieurs ont été couronnés par les historiens d'une auréole de gloire imméritée. A relire avec lui l'histoire de notre pays, on voit que notre passé n'est qu'une longue suite d'épreuves, de misères, de dangers, résultat des fautes et des folies de nos maîtrés.

Quidquid delirant reges plectuntur Acliivi.

Il faut que l'ancien Gaulois, devenu Français, à travers tant de douloureuses vicissitudes, ait eu la vie bien dure et le caractère fortement trempé pour demeurer dans son individualité nationale malgré les violences de la conquête, la compression d'une administration étrangère, les mélanges de sang et les fusions de races, malgré les désastres des ex

I. Pagnerre, in-8, tome I et II, 508-504 pages.

péditions lointaines, les missions ambitieuses qui avortent, les aventures qui déciment et qui ruinent, les provocations et les immixtions qui vous mettent le monde entier sur les bras. Les malheurs et les agitations de notre histoire manifestent la vitalité de la nation française, comme les orages perpétuels de certaines régions de montagnes celle d'un arbre séculaire : les rameaux sont brisés, le feuillage emporté à tous les vents; mais le tronc inébranlable se recouvre sans cesse de pousses nouvelles et plus vigoureuses, et ses racines s'enfoncent chaque jour plus profondément dans le sol.

Tel est le sentiment général que nous inspire le nouveau tableau de nos destinées tracé par M. Am. Gonet. L'Histoire nationale nous montre d'abord, par une forte de prédestination, le Français sous les Gaulois. Elle résume tout ce qu'on sait des usages, du caractère, des institutions de nos ancêtres, de leurs expéditions aventureuses au dehors, de leurs divisions sanglantes au dedans, de leur développement intellectuel, de leurs idées morales et religieuses. Les relations des Romains avec la Gaule sont la principale source de nos renseignements sur l'ancien état de ce pays, et les conquêtes de César, si péniblement accomplies en neuf années, nous font comprendre la valeur de ce peuple par les efforts que sa chute a coûtés à son vainqueur. Le nom de Vercingétorix plane encore sur cette glorieuse défaite.

La conquête romaine désarma la Gaule et la livra aux invasions des Germains contre lesquels elle était plus capable d'être défendue par ses propres armes que par la protection romaine. La seconde conquête fut plus funeste que la première; elle fonda ce long antagonisme de deux races qui se retrouvent au fond de toutes nos sanglantes alternatives de répression et de révoltes. « Depuis plus de treize siècles, dit M. Guizot, la France contenait deux peuples : un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de celte lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelle la Révolution. »

M. Ain. Gouet semble, s'être proposé de développer et de prouver cette thèse. Pour lui l'histoire nationale ne commence, à proprement parler, qu'à ces journées décisives de la Révolution. Tout ce qui précède n'est pas l'histoire de notre nationalité ; ce n'en est que l'orageux prélude. C'est un long et douloureux enfantement, une pénible croissance; mais une fois parvenu à l'âge d'homme, le peuple fait éclater enfin toute sa virilité, et ce qu'il faut voir jusque-là dans sa vie, c'est la lente élaboration de ces facultés originairement si puissantes qui se sont si souvent trompées d'objet et que plus souvent encore la nation, égarée par l'influence d'un génie qui n'était pas le sien, a tournées contre elle-même.

C'est donc surtout dans ses égarements et dans les malheurs qui le suivent, que l'auteur de la nouvelle Histoire nationale de France cherchera les manifestations de notre génie. J'ai hâte de dire que nous n'avons pas à faire ici à une de ces généralisations systématiques, devant lesquelles les Faits se plient avec docilité, se transforment avec souplesse, se dénaturent a plaisir. M. Am. Gouet prend les témoignages les plus sûrs de l'histoire ; il n'éprouve pas le besoin de les altérer, ni d'assujettir les événements à un système ; seulement il ose les examiner avec indépendance et il les soumet aux appréciations du seul esprit qui soit au-dessus des partis, l'esprit libéral. La liberté et la vérité sont éternellement soeurs et amies; inséparables dans tout ordre de science, elles ont dans l'histoire une manifestation commune, l'impartialité.

Les deux premiers volumes de l'Histoire nationale de M. Am. Gouet le conduisent au milieu des temps féodaux. Souhaitons-lui de poursuivre son œuvre en restant fidèle à ces deux sœurs qui sont trop rarement les muses de l'his

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