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Histoire de France. Monographie d'une province et d'une époque. M. Max. Deloche.

Les origines gauloises de notre histoire sont l'objet d'études qui ne manqueront pas de recevoir une nouvelle impulsion. L'Histoire de César qui est en ce moment racontée par le chef même de l'Empire, ramène en effet plus que jamais l'attention sur l'état de la Gaule à l'époque et à la suite de la conquête romaine. On ne saurait dire combien d'obscurités enveloppent des points très-importants de la géographie historique de la Gaule et combien il est difficile de suivre les marches de Jules César dans un pays décrit par lui seul et d'une manière sommaire et insuffisante. Nous aurons occasion de revenir sur le vague et l'insuffisance des indications géographiques qu'on trouve dans les Commentaires. Ce livre si vanté pour la précision du style n'a pas celle des renseignements, et je comprends bien la bonne foi naïve des anciens éditeurs, qui mettent dans leurs notes à propos d'un grand nombre de noms de nations ou de pays: Populus, ou locus Gallix incertus. Nos érudits d'aujourd'hui n'ont plus la même simplicité. Chacun d'eux tranche les difficultés dans son sens avec un aplomb qui a pour correctif l'aplomb de ses contradicteurs.

Il faut convenir du reste que de beaux travaux modernes disposent à cette confiance. Nous citerons dans le nombre, les Éludes sur la géographie historique de la Gaule ', de M. Maximin Deloche, couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Elles traitent .spécialement des divisions territoriales du Limousin au moyen âge, c'est-àdire à une époque où les documents et les chartes de toutes sortes abondent et permettent de reconstituer toute la topographie politique et administrative du pays.

1. Imprimerie impériale (couverture 1864,faux titre 1861),gr. in4', 356 pages avec 2 cartes.

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Histoire de France. Monographies d'un règne
M. Eug. Bonnemèrc.

Il n'est pas de règne qui ait duré aussi longtemps que celui de Louis XIV, et il en est peu de plus étudiés par les critiques et les historiens.'Les faits importants abondent dans cette longue période de l'histoire de France, qui commence eu 1643 et finit en 1715. La monarchie absolue y trouve sa formule la plus complète; elle s'affirme despotiquement en face de la nation, elle l'absorbe; et quand le pays sort épuisé des mains du grand roi, il n'a plus, comme le dit Saint-Simon, le désir ni la force de veiller lui-même à sa conservation et à ses destinées.

M. Eugène Bonnemère, auteur de l'Histoire des paysans, a entrepris de nous dire en détail, d'une part, ce despotisme et, de l'autre, cet épuisement. La France sous Louis XIV1, est un tableau navrant de cette époque que les classiques appellent ordinairement le grand siècle, et, malgré le ton sombre du style et la couleur, un peu chargée peut-être de certains accessoires, il a un caractère de triste vérité auquel ou ne peut se méprendre. M. Bonnemère, en nous retraçant avec l'indignation d'un honnête homme, des spoliations et des actes d'un criant arbitraire, s'entoure des documents les plus sérieux et s'appuie de citations levant tous les scrupules et tous les doutes.

Après avoir longuement et savamment parlé des vols et

1. Librairie internationale, 2 vol. in-8, 564-526 l'ages.

des brigandages de tout genre commis pendant la Fronde, par les princes révoltés ou par Mazarin, après nous avoir donné sur l'immoralité sans vergogne de ces années de trouble, des détails et des preuves impossibles à récuser, il entre dans une ère nouvelle. C'est le véritable règne de Louis XIV qui commence. Le prince est jeune: il est généreux, magnifique, presque populaire. Le peuple taillé jusqu'alors à merci par la noblesse et par la reine, respire un peu ; il est misérable, mais il espère. L'illusion ne sera pas de longue durée. Au système d'intimidation persuasive, de basses intrigues, de cauteleuses machinations, employé jusque-là par Mazarin, succède un despotisme implacable, fruit d'un orgueil insensé. Plus de lois, plus dè coutumes, plus de justice; la volonté du roi tient lieu de tout. C'est le triomphe de l'adulation et du bon plaisir.

-Avec le temps, le désordre, l'injustice et la misère prennent les plus effrayantes proportions. Mme de Maintenon elle-même, sur laquelle à tort ou à raison on veut rejeter, pour l'honneur de Louis XIV, une bonne part de ces infamies, s'indigne et gémit dans le particulier. En 1698, au moment où l'épuisement des finances touchait presque à son dernier période, elle se plaint <* qu'on fait encore un corps de logis. Marly sera bientôt un second Versailles. Je n'ai pas plu, dit-elle, dans une conversation sur les bâtiments. Ma douleur est d'avoir fâché sans fruit. Il m'y a qu'à prier et à souffrir ; mais le peuple que deviendra-t-il?»

Et M. Bonnemère ajoute: « Lorsque au nom de la politique non moins qu'au nom de la religion, la fondatrice de Saint-Cyr lui demandait de l'argent pour les pauvres, il répondait sèchement. « Un roi fait l'aumône en dépensant « beaucoup! » Il spoliait ses peuples pour gorger d'or ses courtisans, il gaspillait tout en dépenses superflues, en travaux qui ne profitaient qu'à un petit nombre d'êtres parasites, et dans son orgueil il se flattait de maintenir ainsi la prospérité dans ses Etats, lorsqu'il ne faisait au contraire qu'établir la raine en principe et la réaliser en mettant en pratique ses ineptes théories. »

Tel est le ton général du livre de M. Bonnemère, et les faits qu'il cite, malheureusement trop nombreux, autorisent cette chaleureuse indignation. Je crois cependant qu'une aussi sérieuse étude sur un siècle trop vanté, eût gagné à supprimer le plus possible la dureté et la véhémence du commentaire, à laisser parler d'elle-même la muette éloquence des événements. Je crois aussi que M. Bonnemère, censeur convaincu de l'immoralité du dix-septième siècle, croit un peu trop naïvement peut-être à la vertu du dixneuvième.

Uistoire de France; la biographie dans l'histoire. Mme^Roland.

La publication posthume des mémoires d'un personnage célèbre ramène sur lui l'attention publique et livre sa vie tout entière, pendant quelques mois au moins, aux discussions des historiens et aux appréciations de la critique. La célèbre Mme Roland a eu particulièrement cette année ce privilége. Deux ouvrages ont para presque en même temps, destinés à recueillir les souvenirs ou les documents inédits émanés d'elle, ou à ratifier sur certains points ceux que l'on connaissait déjà. Ils ont tous deux pour titre : Mémoires de Mme Roland et sont publiés, l'un par M. Dauban1, l'autre par M. P. Faugère2. Une sorte de conflit s'est élevé entre les deux éditeurs, sur le droit plus ou moins exclusif de l'un d'eux de mettre au jour les manuscrits, les papiers de famille consultés. Cette discussion importe très-peu, surtout à la distance de quelques mois seulement, et il s'agit plutôt de savoir quelle lumière nouvelle ces révélations apportent que de contester à tel ou tel le droit dela produire.

1. H. Pion. 1 vol. in-8, avec portrait.; î. Hachette et O, 2 vol. in-IS.

Grâce à cette double publication, le nom de Mme Roland a tenu, toute cette année, autant de place dans les études historiques et littéraires de la presse périodique que celui de Mme Swetchine, pendant les deux ou trois années précédentes. J'avoue que pour ma part j'attache un intérêt bien plus grand aux Mémoires de Mme Roland, qu'aux récits posthumes de cette présidente d'un petit club aristocratique, femme à l'esprit étroit, dévote au cœur sec, dont on a voulu faire après coup un écrivain de génie et une sainte. Mme Roland est jetée dans une mêlée ardente d'intérêts, ae passions, d'orages. Sa vie intime touche au roman, sa vie publique est un chapitre d'histoire, sa mort courageuse a quelque chose du martyre.

Les côtés les plus intéressants de cette existence si agitée sont précisément ceux qui sont mis en lumière par les nouveaux Mémoires. Mme Roland a passé tour à tour par le rêve et par l'action, ou par l'un et l'autre à la fois. La préoccupation des affaires publiques n'a pas tué chez elle le sentiment, elle lui a fourni un aliment de plus et a offert à son cœur l'occasion de luttes nouvelles entre la passion et le devoir. Ses mémoires nous la montrent, presque encore enfant, s'initiant à la pensée philosophique du dix-huitième siècle, et se pénétrant de la littérature émue, mais un peu déclamatoire de son temps. Portée par goût et par habitude à réfléchir sur elle-même et à observer les autres, elle se rend compte de tous ses mouvements intérieurs et prend plaisir à peindre les hommes par les impressions qu'ils excitent en elle. Ses notes et ses lettres sont remplies d'analyses psychologiques et de portraits. Mais le portrait qui ressort entre tous les autres est le sien. Elle se peint avec une sincérité naïve, malgré une certaine emphase de sentiment et de langage qui est comme le cachet de l'époque.

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