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Recueillements. 0 Lamartine, Lamartine! que de pauvretés dans le genre religieux et mélancolique se sont produites en ton nom!

Ce qui abonde, en fait de vers, ce sont les médiocres. Vous en négligez un volume, cette année : l'auteur vous' rappellera, l'année suivante, par l'envoi d'un volume nouveau, que sa verve est-aussi obstinée que malheureuse. J'ai parlé un peu sévèrement, iljy a deux ans, des Petites comédies par la poste d'un très-galant homme, dit-on1; mais j'ai omis de parler, l'année dernière, de ses Enfants et femmes, n'ayant pas plus de bien à en dire. Aujourd'hui, l'auteur nous revient avec un troisième recueil, qu'il appelle Paquet a" aiguilles1. Le titre est joli, mais la marchandise ne vaut pas l'étiquette, et ces prétendues aiguilles n'ont ni le poli ni la pointe de l'acier fin. Ce sont encore de ces vers de fantaisie, avec une intention avortée de philosophie sérieuse. Il y a de ces petites pièces de vers, au mètre varié, de ces sonnets humoristiques, de ces couplets de chansons qu'on applaudirait peut-être, si, au heu de les lire, on les entendait réciter sous le manteau, comme dit La Bnryère, en petit comité, joyeux et bien repu. Imprimés en volumes, l'esprit qui vivifie les abandonne, et la lettre moulée les tue. Un seul petit récit, vif et léger, mériterait d'être signalé, malgré ses négligences: c'est celui du malheur d'un notaire qui, aspirant à la gloire littéraire, s'est fait faire un roman par un pauvre diable, et a vu l'auteur s'enfuir avec l'ouvrage et l'argent.

'Qu'on arrête mon secrétaire,
Il m'a volé.... son manuscrit.

Que l'on dise maintenant qu'on ne peut pas « trouver une aiguille dans....» Inutile d'achever le proverbe.

1. Voy. tome IV de l'Année littéraire, p. 21-22.

2. Garnier, in-18, 90 pages.

Les jeunes poètes eux-mêmes sentent que le vent n'est pas à la poésie; ils s'adressent à un petit cercle d'amis plutôt qu'au public; ils sont eux-mêmes leurs éditeurs et ils le disent bravement. Voici par exemple deux recueils publiés sans indication de libraire, avec cette mention: « aux dépens de l'auteur. » L'un s'appelle: Rimes brutales '; l'autre, Portefeuille intime1. L'auteur, M. Joseph Boulmier, prend place dans cette petite école de jeunes poètes auxquels un peu de vrai talent, l'enthousiasme facile des amis et des patrons, font une première réputation assez rapide. Mais il faut soutenir ces débuts par des œuvres de plus en plus fortes; il faut, par les idées et les sentiments, aller au grand public; il ne faut pas se contenter des suffrages de l'amitié, ni même des couronnes de l'Académie française trop souvent réservées à la médiocrité harmonieuse et qui encouragent, dans la jeunesse, une stérilité vieillote.

Le titre des Rimes brutales semble indiquer la recherche de l'énergie à tout prix. Il promet quelque chose comme les anciens ïambes de M. Barbier, ou comme les Poèmes virils de M. du Pontavice du Heussey '. Mais il y a chei M. J. Boulmier moins de force que d'effort. Les intentions énergiques s'annoncent mais n'aboutissent point. Souvent une tournure faible, une expression prosaïque amortit le mouvement ; bien des notes détonnent dans le chant commencé. Quelquefois l'idée va au delà du but, et le mot reste au-dessous de l'idée. Ces remarques s'appliquent à la Complainte de la faim, à la Malédiction de la tour Saint-Jacques, a la pièce intitulée Respect à la Jeunesse. Dans ces poésies qui veulent être brutales, l'auteur force son talent. Son caractère propre se retrouve mieux dans le Portefeuille intime, recueil de vers auquel la force peut manquer plus impunément, car on ne l'y cherche pas. Ce sont de ces Confidences, de ces rêveries, de ces aspirations de poète, auxquelles il est permis à un jeune poète de s'abandonner étl attendant l'heure de l'inspiration originale et féconde.

1. Gr. in-8, 68 pages Jésus.

I Gr. in-8, 68 pages.

3. Voy. tome III de rAnnée littéraire, p. 6-9.

Cette liste des recueils de poésies, qui s'impriment à Paris, est loin d'être complète; je me hâte pourtant de la clore avec le nom de M. Ch. Laurent dont le volume Freinte et Bretagne' n'est ni meilleur ni pire que bien d'autres; mais il se recommande au moins par la modestie, et son dernier vers exprime ce sentiment avec justesse. L'auteur reconnaît que son livre se borne à répandre

Les timides lueurs d'un éclat emprunté.

Naïf aveu qui devrait être celui de presque tous ses jeuues confrères en poésie et de beaucoup de ses aînés. A combien de volumes de vers, MM. les éditeurs parisiens devraient donner celui-là pour épigraphe I

»

Les recueils de vers imprimés en province : l'égalité devant
l'indifférence en matière do poésie.

Lus ou non, les vers s'écrivent toujours; ils se cultivent en province comme à Paris, et quand ils ne peuvent pas composer de gros volumes, ils se glissent, pour circuler, sous forme de petits. M. Henri Dottin, de Clermont-sur-Oise, a publié à part près d'une vingtaine de recueils d'essais détachés, de poésies de circonstances, de fables, de verselets, de chants, d'odes, d'épîtres, etc; son dernier volume s'intitule ÉpUres humoristiques. Il contient douze pièces ; il se

1. P. Rochet, in-18,144 pages.

rait difficile d'en citer uiie en entier, mais en y trouverait tin certain nombre de stances qui ne sont ni pires ni meilleures que beaucoup de poésies imprimées dans la capitale, M. Henri Dottin répète en vers les plaintes tant de fois exhalées de toutes parts contre l'indifférence de notre époque en matière de poésie. Il croit que tout conspire contre la littérature, à une époque où règne là fièvre des spéculations et des affaires.

A MON JOURNAL.

O toi qui chaque matin.
Accours frapper à ma porte,
Voyons un peu ce qu'apporte
Aujourd'hui ton bulletin.

Est-ce la paix ou la guerre?...
Mais mon e sprit peu profond
A ton article de fond
Souvent ne s'arrête guère.

Puis, voici de l'étranger
Venir plus d'une nouvelle;
Ce grimoire en ma cervelle
A du mal à se loger.

î)e tes faits divers la page
M'allèche pour un moment;
Ohl quel désappointement
La réclame y fait tapage.

Si je me laissais séduire
Par tes filandreux romans,
A de longs abonnements
Cela pourrait me conduire;

Aussi, je m'en garderai,
Et, pour dernière ressource
Cherchant du style, lirai
Le bulletin de la Bourse.

Dans la Revue des Provinces, organe de décentralisation littéraire, dirigé par M. Ed. Fournier, j'ai vu citer sous ce titre général, les Livres de la province1, un certain nombre de recueils de vers. Écrits dans les départements, plusieurs s'éditent à Paris, et me sont déjà tombés sous la main ; un certain nombre sont vraiment provinciaux, et les auteurs se font un honneur de publier leurs poésies au lieu même où elles sont écloses. C'est encore un symptôme de cette tendance a la décentralisation littéraire qui a contre elle un courant général tout-puissant.

Parmi ces vers venus de la province, j'en trouve quelques-uns qui valent bien ceux de Paris. Ainsi je vois mettre justement à côté des Passiflores de la baronne de Montaran qui se fait éditer par la librairie Didier, les Fleurettes de M. Edmond Febvre qui n'a'd'autre éditeur que l'imprimeur voisin 1. Cela n'empêche pas qu'on ne puisse citer quelquesuns de ces vers, ce qui est la meilleure manière de les louer. Voici, par exemple, une jolie épigramme, en douze vers, contre l'intolérance:

t Je voudrais être assis au haut de la montagne.

Sur un âpre rocher d'où l'on vit l'univers;

Je voudrais à mes pieds voir, rivé comme au bagne,

Le genre humain maudit tout ployé sous ses fers!

Je voudrais voir au loin sous mon trône superbe;

Ramper le front royal des antiques cités,

Et les fils des humains, frissonnant comme l'herbe,

Hurler au souvenir de leurs iniquités!

Et moi, je serais juge, et mon regard terrible,

Portant dans tous.les cœurs un jour éblouissant,

Je les jetterais tous, palpitants, dans un crible:

L'enfer prendrait l'ivraie, et le ciel le froment. »

Ainsi parlait un jour un saint homme en colère.
Dieu, souriant, lui dit : • Petit, laisse-moi faire. »

1. Livraison du 15 novembre 1864.

2. Strasbourg, imprimerie Silbermann.

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