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deux noms dans la carrière littéraire. Aujourd'hui ils publient encore ensemble un nouveau recueil de pièces détachées, où leurs noms, en initiales F.-F., J.-F., alternent et s'enlacent de page en page. Amant alterna camenæ. Ce recueil s'intitule les Voix amies : Enfance, Jeunesse, Raison". Il a, comme le Poëme des larmes; une introduction de M. Henri Bellot, secrétaire particulier du cardinal-archevêque de Bordeaux.

Mes lecteurs savent que je n'aime pas les grosses préfaces, aux idées creuses, au style ambitieux. L'introduction du Poëme des larmes est un modèle du genre. L'on y trouve, au hasard, des phrases comme celle-ci : « Le néant, mais il n'est plus, c'est un gouffre refermé à jamais ! » ou comme cette autre : « il n'est pas plus digne d'un amant de l'idéal de jeter, enfant, des défis à Dieu même, et, homme fait; de montrer avec orgueil le rocher de son cæur où la fleur la plus chétive n'a pu germer! » Le malheur est que les auteurs de ces poésies éplorées ont pris eux-mêmes le ton de leur introducteur, à moins qu'ils ne le leur aient donné. Voici en quels termes s'annonce le Poëme des larmes.

Il y a environ un an, l'ange adoré d'une famille quitta pour le ciel les douceurs de son abri terrestre.

Une sombre désolation envahit le toit déserté,

Le père trempa sa plume dans son cæur, et en tira quelques vers pour la structure desquels il n'employa d'autre art que sa douleur..

D'un autre côté, les sanglots brisaient la poitrine de la pauvre mère. Tout à coup, le cri de ses entrailles prit — par quelle fantaisie ! - une allure souple, une forme soignée.... La douleur maternelle fit un poëte.

Et tous deux, le père plus âpre, la mère plus tendre, condensèrent ainsi leurs plaintes...

Le titre (le Poëme des larmes) n'est pas menteur. Ils les ont bien pleurés, ces vers..., et ils les pleureront encore !

1. Didier et Cle, in-18, X1-204.

Si on voyait un père et une mère pleurer ainsi, même en vers, à leur foyer, on pleurerait volontiers avec eux, au moins en prose; mais quand de semblables élucubrations paraissent au jour, on est frappé d'une seule chose, du tort que leurs auteurs ont eu de ne pas les tenir secrètes. La poésie née du germe de cette douleur commune vaut les pages de prose qui l'annoncent. Les pièces ont des titres comme ceux-ci : Deux plantes, Printemps menteur, Si j'élais un oiseau, Enchaine ta douleur, Couple béni, Te reverrai-je? Les blanches ailes, Un ange à sa mère pour le jour de sa fête, etc. Et voici le ton ordinaire de leurs stances.

Plante choyée, ô ma plante chérie,
Qui par mes soins a grandi chaque jour,
Comprends-tu bien ma triste rêverie?
Moi je te voue un éternel amour!

ou bien encore :

T'endre mère, ô mère éplorée
Retrouve ta sérénité
Ne pleure plus, mère adorée
Ton enfant n'a pas tout quitté.

ou bien encore :

Couple charmant, en les voyant sur terre,
On aurait dit deux anges radieux;
Mais le Seigneur les reprit à leur mère
Pour les unir à jamais dans les cieux.

Les Voix amies, à part quelques chants rustiques de M. F. Fertiault, n'ont ni plus d'originalité ni plus de style que le Poëme des larmes. Ce sont encore des imitations de plus en plus effacées de la charmante ballade du poëte Reboul : L'ange et l'enfant. Ce sont aussi, — pour employer à propos de vers un terme de médecine homeopathique, des dilutions à doses infiniment petites des éléments poétiques empruntés à l'auteur des Méditations, des Harmonies et des Recueillements. O Lamartine, Lamartine! que de pauvretés dans le genre religieux et mélancoliquè se sont produites en ton nom!

Ce qui abonde, en fait de vers, ce sont les médiocres. Vous en négligez un volume, cette année : l'auteur vous rappellera, l'année suivante, par l'envoi d'un volume nouveau, que sa verve est aussi obstinée que malheureuse. J'ai parlé un peu sévèrement, il y a deux ans, des Petites comédies par la poste d'un très-galant homme, dit-on'; mais j'ai omis de parler, l'année dernière, de ses Enfants et femmes, n'ayant pas plus de bien à en dire. Aujourd'hui, l'auteur nous revient avec un troisième recueil, qu'il appelle Paquet d'aiguilles ? Le titre est joli, mais la marchandise ne vaut pas l'étiquette, et ces prétendues aiguilles n'ont ni le poli ni la pointe de l'acier fin. Ce sont encore de ces vers de fantaisie, avec une intention avortée de philosophie sérieuse. Il y a de ces petites pièces de vers, au mètre varié, de ces sonnets humoristiques, de ces couplets de chansons qu'on applaudirait peut-être, si, au lieu de les lire, on les entendait réciter sous le manteau, comme dit La Bruyère, en petit comité, joyeux et bien repu. Imprimés en volumes, l'esprit qui vivifie les abandonne, et la lettre moulée les tue. Un seul petit récit, vif et léger, mériterait d'être signalé, malgré ses négligences : c'est celui du malheur d'un notaire qui, aspirant à la gloire littéraire, s'est fait faire un roman par un pauvre diable, et a vu l'auteur s'enfuir avec l'ouvrage et l'argent.

Qu'on arrête mon secrétaire,
Il m'a volé.... son manuscrit.

Que l'on dise maintenant qu'on ne peut pas a trouver une aiguille dans..... Inutile d'achever le proverbe.

1. Voy. tome IV de l'Année littéraire, p. 21-22. 2. Garnier, in-18, 90 pages.

Les jeunes poëtes eux-mêmes sentent que le vent n'est pas à la poésie ; ils s'adressent à un petit cercle d'amis plutôt qu'au public ; ils sont eux-mêmes leurs éditeurs et ils le disent bravement. Voici par exemple deux recueils publiés sans indication de libraire, avec cette mention : « aux dépens de l'auteur. » L'un s'appelle : Rimes brutales ? ; l'autre, Portefeuille intime?. L'auteur, M. Joseph Boulmier, prend place dans cette petite école de jeunes poëtes auxquels un peu de vrai talent, l'enthousiasme facile des amis et des patrons, font une première réputation assez rapide. Mais il faut soutenir ces débuts par des œuvres de plus en plus fortes; il faut, par les idées et les sentiments, aller au grand public; il ne faut pas se contenter des suffrages de l'amitié, ni même des couronnes de l'Académie française trop souvent réservées à la médiocrité harmonieuse et qui encouragent, dans la jeunesse, une stérilité vieillote.

Le titre des Rimes brutales semble indiquer la recherche de l'énergie à tout prix. Il promet quelque chose comme les anciens lambes de M. Barbier, 'ou comme les Poëmes virils de M. du Pontavice du Heussey :. Mais il y a chez M. J. Boulmier moins de force que d'effort. Les intentions énergiques s'annoncent mais n'aboutissent point. Souvent une tournure faible, une expression prosaïque amortit le mouvement; bien des notes détonnent dans le chant commencé. Quelquefois l'idée va au delà du but, et le mot reste au-dessous de l'idée. Ces remarques s'appliquent à la Complainte de la faim, à la Malédiction de la tour Saint-Jacques, à la pièce intitulée Respect à la Jeunesse. Dans ces poésies qui veulent être brutales, l'auteur force son talent. Son caractère propre se retrouve mieux dans le Portefeuille intime, recueil de vers auquel la force peut manquer plus impunément, car on ne l'y cherche pas. Ce sont de ces confidences, de ces rêveries, de ces aspirations de poëte, auxquelles il est permis à un jeune poëte de s'abandonner en attendant l'heure de l'inspiration originale et fécunde.

1. Gr. in-8, 68 pages jésus. 2. Gr. in-8, 68 pages. 3. Vov. tome III de l'Année littéraire, p. 6-9.

Cette liste des recueils de poésies, qui s'impriment à Paris, est loin d'être complète; je me hâle pourtant de la clore avec le nom de M. Ch. Laurent dont le volume Frunce et Bretagne n'est ni meilleur ni pire que bien d'autres ; mais il se recommande au moins par là modestie, et son dernier vers exprime ce sentiment avec justesse. L'auteur reconnaît que son livre se borne à répandre

Les timides lueurs d'un éclat emprunté.

Naïf aveu qui devrait être celui de presque tous ses jeunes confrères en poésie et de beaucoup de ses ainés. A combien de volumes de vers, MM. les éditeurs parisiens devraient donner celui-là pour épigraphie !

Les recueils de vers imprimés en province : l'égalité devant

l'indifférence en matière de poésie.

Lus ou non, les vers s'écrivent toujours; ils se cultivent en province comme à Paris, et quand ils ne peuvent pas composer de gros volumes, ils se glissent, pour circuler, sous forme de petits. M. Henri Dottin, de Clermont-sur-Oise, a publié à part près d'une vingtaine de recueils d'essais détachés, de poésies de circonstances, de fables, de verselets, de chants, d'odes, d'épîtres, etc; son dernier volume s'intitule Épîtres humoristiques. Il contient douze pièces; il se

1. P. Rochet, in-18, 144 pages.

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