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sions qu'un simple volume d'impressions de voyage suffirait à dissiper, Tel est le changement qui s'opère dans nos idées sur la situation morale et politique de l'île d'Haïti et les relations de notre gouvernement avec la république dominicaine, lorsqu'on lit le livre de souvenirs de M. Paul Dhormoys, Une visite chez Soulouque 1. L'auteur, aujourd'hui secrétaire de l'Opéra, venait de donner sa démission de souslieutenant d'artillerie, lorsqu'il partit avec l'intention d'entrer au service de la république dominicaine. On disait tant de bien de cette population intelligente, heureuse, régénérée et capable de régénérer toute la race nègre! On disait tant de mal au contraire du souverain voisin, le cruel Soulouque, qui courbait son peuple sous une tyrannie à la fois odieuse et grotesque!

M. Dhormoys n'eut pas à se louer des républicains noirs, autant qu'il s'y attendait. Il ne trouva, à Santo-Domingo, que misère, ignorance et brutalité; les plus hauts personnages mêmes n'étaient que des barbares, vaniteux, incapables de rien apprendre et pleins de mépris pour les étrangers. Les officiers français parmi lesquels comptait l'auteur, se virent bientôt traités en suspects, et ils auraient été promptement renvoyés, si la crainte d'avoir à payer leur voyage, n'avait fait prendre un autre parti : on leur rendit le séjour si intolérable qu'ils demandèrent eux-mêmes à s'en

aller.

Au lieu de partir avec ses collègues pour la France, M. Dhormoys voulut visiter l'empire de Soulouque. Était-ce l'effet des mauvaises impressions que lui laissait le gouvernement dominicain? Toujours est-il que la cour de Faustin Ier ne lui parut pas aussi ridicule que la représentaient à cette époque les caricatures de Paris. Le pays, le gouvernement, les hommes, tout offrit aux yeux du visiteur un degré

1. Nouv. édition. Hachette et Cie, in-18, 260 pages.

relatif de bien-être, d'intelligence et d'honnêteté. Au sortir des États prétendus libres de Santa-Anna, le despote Soulouque faisait presque l'effet d’un Auguste.

M. Dhormoys donne du relief et du piquant à ses impressions de voyage par la vivacité du récit. Des anecdotes amusantes font connaître mieux que des réflexions les pays et les hommes.

Le même genre d'intérêt s'attache à un autre volume de souvenirs de voyage qu'il intitule. Sous les Tropiques'. L'auteur détruit encore cette fois bien des illusions que les descriptions pompeuses nous ont faites sur ces Édens lointains. Le cadre fourni par la nature mérite notre enthousiasme; mais comme il est tristement rempli! Là règne sans cesse la fièvre jaune; là pullulent des insectes terribles et des reptiles affreux. Au milieu de ces ombrages luxuriants, sous ce ciel splendide, partout des sujets d'effroi, des menaces de mort.

Les habilants de ce riche pays n'inspirent pas non plus une grande sympathie au voyageur. On retrouve bien la civilisation française à la Martinique et à la Guadeloupe ; mais elle y est sans force et sans fécondité. L'abolition de l'esclavage a ruiné nos colonies, sans assurer aux negres aucun des bienfaits de la liberté. Les blancs ont conservé tout leur préjugé contre les hommes de couleur, que la paresse et l'ignorance maintiennent dans un abaissement sans compensation. Il faut que l'ancienne organisation, détruite par l'émancipation, soit remplacée par une organisation DOUvelle; il faut que l'amour du travail soit inspiré par le besoin des jouissances qu'il procure, et que les relations libres du patron à l'ouvrier se substituent aux anciens rapports du maître à l'esclave. Des livres comme ceux de M. Dhormoys, attrayants, d'une lecture agréable, ne rectifient pas seulement nos fausses idées en géographie, ils préparent une appréciation éclairée des intérêts français dans ces parages lointains.

1. Librairie centrale, in-18.

nays les ples voyage Les sièg

Les pays les plus curieux à étudier au coin de son seu, dans les livres des voyageurs, sont ceux dont le nom et le souvenir se perdent dans les siècles, sans que leurs habitants, leurs institutions, leurs mæurs, en soient mieux conpus. Des milliers d'années se placent entre le présent et leurs origines obscures, comme des milliers de lieues de distance ont mis des obstacles jusqu'ici insurmontables à nos explorations. Si j'étais voyageur de profession , j'aimerais à visiter les pays qui présentent ces conditions, tels que le Japon et la Chine. Lecteur casanier, je lis de préférence les descriptions de ces contrées antiques et lointaines où l'homme a pu se développer pendant des siècles, à peu près sans contact avec notre civilisation européenne, suivant des lois qui devront être regardées comme celles mêmes de notre nature, lorsqu'elles se montreront identiques, à de telles distances de l'espace et du temps. Un voyage en Chine ou au Japon offre un égal attrait aux esprits simplement curieux et aux philosophes.

M. Rodolphe Lindau, qui a parcouru une partie de ces contrées lointaines, nous donne sous le titre d'un Voyage autour du Japon', une série de relations déjà publiées par la Revue des Deux-Mondes. Son titre est modeste : on ne nous promet pas de nous introduire au centre de ces régions inconnues et de nous dévoiler les mystères d'une civilisation si différente de la nôtre. L'auteur ne nous annonce que des promenades sur les côtes, des visites aux établissements européens, ou à des points de l'empire qu'il est permis aux Européens de visiter. Mais il n'est pas nécessaire à un homme curieux et intelligent de pénétrer dans l'intérieur même d'un pays pour le connaître. Il lui suffit d'y mettre

1. Hachette et Cie, in-18, 316 pages.

le pied et d'entrer en relation avec les hommes qui l'habitent et en parlent la langue. Il lui suffit de s'ouvrir un jour sur une contrée pour en sonder du regard les parties inaccessibles.

C'est là ce que M. R. Lindau a fait. Il a poussé ses reconnaissances le plus loin possible au delà des avant-postes de la curiosité européenne. Il a pris langue dans le pays et s'est servi des notions acquises pour aller plus loin. Sans être un tableau complet de la civilisation et des mæurs japonaises, son Voyage autour du Japon est un résumé intéressant de tout ce que nous pouvons savoir encore sur l'état social et moral du pays. Et, ce qui ne gâte rien, ce résumé est écrit en français, avec un soin qu'on n'attend pas d'une plume allemande; et, sans qu'il se montre trop, on y devine le philosophe. Montaigne y aurait trouvé un aliment à sa curiosité et des arguments pour son système sur la diversité des opinions humaines. Et n'y a-t-il pas toujours dans chaque homme un peu de Montaigne?

Les Aventures d'un artiste dans le Liban", par M. Richard Cortambert, ne sont qu'un livre d'impressions personnelles. Un artiste a cru entendre dans ses rêves je ne sais quelle voix lui dire : « Prends ton bagage, regarde devant toi, l'Orient est ouvert à tes études; entre en lice et Dieu t’aidera. » Il est parti avec un pinceau ou quelques crayons, pour aller étudier et reproduire une belle nature; mais il a rencontré là-bas des hommes qui lui ont un peu gâté le paysage, et des événements politiques qui n'étaient pas favorables à ses études. Il est tombé en Syrie au milieu de ces luttes sans cesse renaissantes des Druses et des Maronites, et sur lesquelles les massacres de 1860 ont ramené l'attention de l'Europe chrétienne.

Les notes de voyage que M. Cortambert a mises en æuvre,

1. Lib. Maillet, in-18.

s'il ne les a pas prises lui-même sur les lieux, ne pouvaient donc guère former un album d'artiste; les impressions et souvenirs du touriste le montrent moins préoccupé du pittoresque que des étranges conditions sociales au milieu desquelles il est jeté. Ses aventures sont celles qui devaient attendre tout Européen dans de semblables conjonctures. Le récit fidèle et sans apprêt de son voyage n'en intéresse pas moins, en laissant à la vérité prise sur le fait et sur les lieux toute sa physionomie.

Pour compléter le volume, M. Richard Cortambert a fait imprimer une nouvelle intéressante, la Ferme de Nicaragua, petit récit romanesque qui plait moins par la peinture d'un lointain théâtre que par la manière agréable dont il est conté.

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