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prédation éclairée des intérêts français dans ces parages

lointains.

Les pays les plus curieux a étudier au coin de son feu, dans les livres des voyageurs, sont ceux dont le nom et le souvenir se perdent dans les siècles, sans que leurs habitants, leurs institutions, leurs mœurs, en soient mieux connus. Des milliers d'années se placent entre le présent et leurs origines obscures, comme des milliers de lieues de distance ont mis des obstacles jusqu'ici insurmontables à nos explorations. Si j'étais voyageur de profession, j'aimerais à visiter les pays qui présentent ces conditions, tels que le Japon et la Chine. Lecteur casanier, je lis de préférence les descriptions de ces contrées antiques et lointaines où l'homme a pu se développer pendant des siècles, à peu près sans contact avec notre civilisation européenne, suivant des lois qui devront être regardées comme celles mêmes de notre nature, lorsqu'elles se montreront identiques, à de telles distances de l'espace et du temps. Un voyage en Chine ou au Japon offre un égal attrait aux esprits simplement curieux et aux philosophes.

M. Rodolphe Lindau, qui a parcouru une partie de ces contrées lointaines, nous donne sous le titre d'un Voyage autour du Japon', une série de relations déjà publiées par la Revue des Deux-Mondes. Son titre est modeste : on ne nous promet pas de nous introduire au centre de ces régions inconnues et de nous dévoiler les mystères d'une civilisation si différente de la nôtre. L'auteur ne nous annonce que des promenades sur les côtes, des visites aux établissements européens, ou à des points de l'empire qu'il est permis aux Européens de visiter. Mais il n'est pas nécessaire à un homme curieux et intelligent de pénétrer dans l'intérieur même d'un pays pour le connaître. Il lui suffit d'y mettre le pied et d'entrer en relation avec les hommes qui l'habitent et en parlent la langue. Il lui suffit de s'ouvrir un jour sur une contrée pour en sonder du regard les parties inaccessibles.

1. Haclictle et C", in-18, 316 pages.

C'est là ce que M. R. Lindau a fait. Il a poussé ses reconnaissances le plus loin possible au delà des avant-postes de la curiosité européenne. Il a pris langue dans le pays et s'est servi des notions acquises pour aller plus loin. Sans être un tableau complet de la civilisation et des mœurs japonaises, son Voyage autour du Japon est un résumé intéressant de tout ce que nous pouvons savoir encore sur l'état social et moral du pays. Et, ce qui ne gâte rien, ce résumé est écrit en français, avec un soin qu'on n'atiend pas d'une plume allemande;!et, sans qu'il se montre trop, on y devine le philosophe. Montaigne y aurait trouvé un aliment à sa curiosité et des arguments pour son système sur la diversité des opinions humaines. Et n'y a-t-il pas toujours dans chaque homme un peu de Montaigne?

Les Aventures d'un artiste dans le Liban1, par M. Richard Cortambert, ne sont qu'un livre d'impressions personnelles. Un artiste a cru entendre dans ses rêves je ne sais quelle voix lui dire: «Prends ton bagage, regarde devant toi, l'Orient est ouvert à tes études; entre en lice et Dieu t'aidera. » Il est parti avec un pinceau ou quelques crayons, pour aller étudier et reproduire une belle nature ; mais il » rencontré là-bas des hommes qui lui ont un peu gâté le paysage, et des événements politiques qui n'étaient pas favorables à ses éludes. Il est tombé en Syrie au milieu de ces luttes sans cesse renaissantes des Druses et des Maronites, et sur lesquelles les massacres de 1860 ont ramené l'attention de l'Europe chrétienne.

Les notes de voyage que M. Cortambert a mises en œuvre,

I. Llb. Maillet, in-18.

s'il ne les a pas prises lui-même sur les lieux, ne pouvaient donc guère former un album d'artiste; les impressions et souvenirs du touriste le montrent moins préoccupé du pittoresque que des étranges conditions sociales au milieu desquelles il est jeté. Ses aventures sont celles qui devaient attendre tout Européen dans de semblables conjonctures. Le récit fidèle et sans apprêt de son voyage n'en intéresse pas moins, en laissant à la vérité prise sur le fait et sur les lieux toute sa physionomie.

Pour compléter le volume, M. Richard Cortambert a fait imprimer une nouvelle intéressante, la Ferme de Nicaragua , petit récit romanesque qui plaît moins par la peinture d'un lointain théâtre que par la manière agréable dont il est conté.

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Le manifeste littéraire des questions philosophiques et sociales. M. About et la thèse du progrès.

Les livres de M. About, quels qu'en soient l'objet, le caractère et la portée, sont de ceux qui font le plus vite leur chemin et arrivent le plus sûrement à leur adresse. Ses plus courts récits et ses romans de longue haleine, ses légers pamphlets politiques et ses études plus approfondies d'histoire ou de philosophie sociale, sont à peine sortis des presses qu'ils circulent dans toutes les mains, entraînés par un double courant de sympathies et de haines également vives. Car peu d'auteurs comptent, dans cette immense foule qu'on appelle le public, autant d'amis et d'ennemis inconnus. Personne n'est indifférent aux charmes de son esprit,, aux boutades de son bon sens, aux provocations ou aux représailles de sa malice. Aussi le succès de ses œuvres ressemble-t-il, d'ordinaire, à une traînée de poudre qui s'enflamme, comme ces œuvres elles-mêmes rappellent toujours plus ou moins l'idée de fusées et de feu d'artifice.

Le caractère propre de M. About, lorsqu'il ne se borne pas à conter, est d'éclairer d'une lumière très-vive tout ce qu'il traite. Esprit net et prompt, il voit le but et s'y élance à travers ou par-dessus tous les obstacles. Il fait bon marché pes objections qui lui semblent déraisonnables; il préière mettre en plein jour la thèse qui lui parait conforme à la raison, sûr que, par le contre-coup de cette lumière, les thèses contraires s'évanouiront d'elles-mêmes. Polémiste, il ne traite pas les idées qu'il n'aime pas, comme il fait des hommes qui sont devenus ses ennemis. A ceux-ci, il n'épargne pas les épigrammes, les sarcasmes, les traits de satire, les violences même de langage, les coups de toute sorte, en nn mot, au risque d'en recevoir à son tour; contre les idées qu'il tient pour fausses, il a moins d'acharnement; il ne les combat pas à outrance, il les écarte de son chemin, et va le plus droit possible aux idées justes qui doivent les remplacer. Est-ce parce que les intérêts de la vérité le touchent moins vivement que ses intérêts personnels? Je ne le crois pas; mais, outre que notre amour-propre blessé n'a guère que nous pour le défendre contre nos ennemis, montrer le vrai est un meilleur moyen de réfuter l'erreur que de s'irriter contre elle.

Le Progrès de M. About est donc un livre de doctrine, d'affirmation, de propagande philosophique. C'est, sous les formes en apparence les plus étrangères à l'esprit dogmatique, une œuvre sérieuse de dogmatisme. L'auteur qui, de son rapide passage dans l'Université, n'avait gardé aucun amour de l'enseignement, s'est senti pour la première fois le besoin d'enseigner. Il n'a pas voulu autrefois d'une chaire, aujourd'hui il s'en fait une du livre, et il la met, libre et retentissante, au service d'une foi plus enthousiaste qu'on ne pouvait l'attendre de sa nature mobile et légère, la foi au progrès.

L'ardeur et la fermeté des doctrines de M. About méritent d'autant plus d'être signalées qu'elles ont dû échapper a plusieurs, à cause de la vivacité des formes sous lesquelles elles se produisent. Nous sommes, en France, dédaigneux et inconséquents: nous renvoyons aux écoles la philosophie qui ne se pare pas de grâces mondaines, et nous blâmons les talents mondains qui s'emploient à parer la philosophie;

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