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bien-être par le progrès incessant des applications de la science ; mais encourageons aussi dans leur voie l'artiste, le philosophe, le rêveur, l'adepte des sciences sans applications pratiques, pour qu'ils puissent conserver et transmettre, épuré et agrandi par un progrès non moins précieux, cet héritage de toutes les belles et nobles choses que les enfants de nos mécaniciens et de nos banquiers ne recevront pas des mains paternelles.'

La question religieuse devant la critique littéraire.
M. J. Lcvallois.

Dans une année où des ouvrages comme la Vie de Jésus font plus de bruit que tous les livres de vers ou de prose, il est naturel que les questions religieuses se mêlent aux questions d'art ou les priment dans la critique littéraire. Aussi ne sommes-nous pas étonné de voir se reproduire sous un titre comme celui-ci: la Piété au dix-muvicme siècle1 un simple recueil de feuilletons. L'auteur, M. Jules Levallois, était particulièrement chargé dans YOpinion Nationale des questions littéraires et du compte rendu des livres nouveaux. Suivant presque à son insu le courant des idées et des publications, il s'est trouvé au bout d'un an ou deux qu'il, avait traité au point de vue du moment la question religieuse.

L'auteur convient que ce mot, la Piété, qui sert de frontispice à son livre, ne marque pas assez nettement le cadre et la limite de ses études. Ce n'est pas la piété, proprement dite, qui se réveille dans les âmes à la lecture de MM. Renan ou G. d'Eichlhal, d'Eugénie de Guérin, de Mme Swetchine, de M. Octave Feuillet ou de Mme Sand, de Mme de Gasparin ou de M. Michelet. Chez les uns c'est le mysticisme qui renaît avec ses ardeurs, chez les autres c'est un sentiment fade de religiosité féminine. Ici c'est l'imagination avec ses écarts, là le fanatisme et son odieuse intolérance. Ailleurs c'est la raison qui proteste et craint de laisser proscrire ses droits. Le mouvement religieux du jour, plus étendu que profond, plus apparent que réel, nous frappe surtout par la diversité et l'incertitude de ses directions et ce n'est pas la piété qui en exprime la résultante. M. Levallois s'excuse lui-même de l'inexactitude de son titre par la difficulté d'en trouver un meilleur.

1. Michel Lévy, in-18, xu-322 pages.

Tout son livre prouve qu'il n'était pas facile de ramener à une idée dominante les caprices de l'effervescence religieuse dont il se fait l'historien. Le tableau qu'il en trace sera d'autant plus fidèle qu'il offrira plus de variété. Les livres qu'il rappelle ont déjà presque tous passé sous nos yeux, et je risquerais de me répéter en rapportant les jugements de M. Levallois. Sa critique est inspirée par un esprit éclairé de liberté à la fois et de tolérance. Il a des ménagements pour ceux que le cœur ou l'imagination égarent; il est impitoyable pour l'intolérance et le bigotisme. Parmi les femmes, Mme- de Gasparin a ses sympathies et, contre elle, sa critique est courtoise. Mme Swetchine est plus durement menée, mais il réunit, à propos de cette nouvelle sainte, des souvenirs et des citations qui justifient et au delà toutes ses colères. Eugénie de Guérin lui inspire mi peu trop d'enthousiasme, mais le libre penseur prend sa revanche sur le « roman dévot » de M. Octave Feuillet si complétement vaincu par « le roman religieux » de George Sand. MM. Blanc Saint-Bonnet, Pontmartin, Eugène Noèl, Ad. Guéroult, Prévost Paradol, Sainte-Beuve, Albert de Broglie, lui fournissent tour à tour l'occasion de résumer et de juger le mouvement religieux et les œuvres qu'il suscite. L'examen de la Vie de Jésus est la pièce de résistance du livre. M. Levallois se donne toute la carrière nécessaire pour explorer à propos cette publication fameuse, les circonstances morales de son apparition et l'état des esprits qu'elle a révélé. Il défend à son tour la légitimité des droits de la critique religieuse. Et loin de trouver que-M. Renan en a fait un usage excessif il croit plutôt, avec bien d'autres, avec nous-même, qu'il est resté en deçà des limites de la science moderne.

Un aperçu rapide sur les principales publications qui ont suivi la Vie de Jésus, pour la compléter ou la combattre, montre ce que le public a désormais le droit d'attendre de la critique religieuse. Il serait hors de saison de regretter une telle invasion des questions religieuses dans le domaine littéraire. Les livres n'agissent sur le sentiment public qu'a la condition d'y répondre, et les critiques qui veulent conserver quelque autorité sont bien forcés de suivre lesauteurs et le public sur le terrain où les auteurs et le public les appellent.

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Les grandes joutes courtoises du spiritualisme.— M. E. Caro.

Si le spiritualisme est attaqué ou compromis par des savants, des métaphysiciens, des artistes, il a aussi ses défenseurs, qui rappellent ses droits et ses titres, qui les soutiennent au nom de la science, de la philosophie, et mettent à son service toutes les séductions de l'art. MM. Strauss, Littré, Taine, Vacherot, Renan, qui ne sont pas, pour les doctrines orthodoxes, des ennemis de même ordre, malgré les anathèmes communs où ils se voient enveloppés, oat trouvé dans M. E. Caro un adversaire très-décidé, mais. toujours courtois. Son manifeste en faveur du spiritualisme universitaire, s'intitule l'Idée de Dieu et ses nouveau Critiques 1.

1. Hachette et C1«, in-8, 506 pages.

M. Caro est un des plus brillants disciples de M. Cousin, et il a hérité de plus d'une des qualités du maître. Il a cette science historique des systèmes philosophiques que l'éclectisme a mise en si grande faveur; il entre facilement dans l'esprit des doctrines qu'il étudie et les expose avec cette habileté qui, mettant en relief les faiblesses, prépare et prévient le jugement. H les juge avec une assurance magistrale qui fait évanouir les difficultés et les doutes. Il a toutes les habiletés de la mise en œuvre et en scène, le charme de la phrase, la clarté séduisante de l'exposition, une chaleur persuasive, en un mot toutes les qualités qui tournent à la gloire de l'écrivain philosophique plutôt qu'au profit de la cause qu'il défend.

Les nouveaux critiques de l'idée de Dieu sont aujourd'hui un peu partout, en France et à l'étranger, dans les rangs de la philosophie et dans ceux de la science, parmi les hommes du monde qui préfèrent aux abus de l'autorité les dangers de la tolérance. M. Caro les prend partout où il les voit; mais il les cherche de préférence parmi les philosophes qui ont enseigné et sont devenus des transfuges, volontaires ou involontaires, de l'Université. Il choisit surtout trois hommes pour représenter les autres et les faire payer pour eux. Ce sont MM. Renan, Taine et Vacherot. Ces trois noms résument à ses yeux trois formes d'un athéisme déguisé : le criticisme, le naturalisme, et l'idéalisme. MM. Renan, Taine et Vacherot et ceux qu'un mouvement analogue d'idées entraîne, sont athées sans le vouloir et matérialistes sans le savoir.

Car aujourd'hui la négation ouverte de Dieu ou de lame ne révolterait pas seulement le public, elle répugne à ceuxlà mi'ine qu'une pente insensible y conduit. On pousse la philosophie aux dernières conséquences du scepticisme, mais on garde toutes les prétentions au dogmatisme, à la science, on détruit l'homme et toutes ses croyances, mais on se cache à soi-même le néant sous l'étalage du savoir et la pompe de l'éloquence; on se berce dans la sentimentalité, on s'étourdit soi-même et les autres par le lyrisme. On substitue le roman à l'histoire, l'enthousiasme esthétique à la démonstration. On efface la distinction des choses sous les nuances des mots; on confond tous les systèmes par l'art exquis des transitions.

Aussi ne sait-on plus ni à quels principes ni à quels hommes on a affaire. L'un a des effusions de tendresse sur un Dieu dont il ne laisse subsister que le fantôme ; au fond il est presque athée, et il se complaît dans les formes du mysticisme chrétien. L'autre impose à la philosophie toute sorte de concessions et de complaisances envers la théologie, et il se trompe ou trompe les autres par des professionsde philosophe. Il n'y a plus de drapeaux aujourd'hui, ou il n'y a plus que des drapeaux menteurs. Celui de la foi est arboré sur les monuments de notre scepticisme, celui de la libre raison est déployé par les courtisans de l'autorité.

Le livre de M. Caro se ressent des incertitudes et de la confusion qui font de la philosophie, comme de la société inoderne elle-même, une sorte de Babel. Son spiritualisme est très-décidé, mais on n'y sent pas assez le fruit d'une raison indépendante et d'une science qui ne relève que d'elle-même. Il croit que les doctrines orthodoxes ont pour elles la vérité; mais une chose semble les recommander encore davantage à ses yeux, c'est que tout l'ordre social repose sur elles. Il y croit, il veut y croire, parce que hors de là, il n'y aurait que trouble dans les intelligences, bouleversement dans nos habitudes morales, désordre en un mot, c'est-à-dire nécessité d'un ordre nouveau. La science, la vraie philosophie se préoccupent moins des conséquences d'une doctrine que de la doctrine elle-même; elles poursuivent la vérité partout où celle-ci les mène, dussent-elles être conduites à une transformation radicale, des idées et des institutions.

M. Caro est donc en philosophie un conservateur ; satisfait du monde moral tel qu'il le trouve, et dans l'asile sur

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