Images de page
PDF
ePub

que lui offrent les croyances du passé, il regarde avec une pitié étonnée les chercheurs, les rêveurs qui s'écartent du grand chemin battu et courent par des sentiers écartés à la poursuite d'un but inconnu, demandant à la raison humaine et à la vie présente autre chose que ce qu'on en attend d'ordinaire. Les sentiments que lui inspirent la possession du présent et la crainte de l'avenir, il les traduit avec un art merveilleux de langage. On l'a loué, on l'a même blâmé de son élégance d'écrivain. On a craint qu'il n'eût l'air de vouloir cacher l'indigence du fond sous l'apprêt de la forme ou qu'il n'affaiblit les armes du spiritualisme en les sculptant et en les polissant. Par une remarquable destinée, les philosophes de notre temps depuis M. Cousin en ont été, à peu près, nos meilleurs écrivains. MM. Renan, Taine,Vacherot, recommandent leurs doctrines aventureuses par des qualités de style égales ou supérieures à celles de la pensée. M. Caro n'a pas voulu que les idées saines restassent en arrière sous le rapport de l'art, et le spiritualisme aurait encore à s'applaudir, ne trouvât-il en lui qu'un défenseur moins solide que brillant.

La guerre ouverte contre l'oituodoxie.— M. P. Larroque.

Au milieu des polémiques ardentes soulevées l'année dernière par le livre de M. Renan, une certaine liberté de discussion religieuse a été rendue à l'histoire et à la philosophie. Des livres, que leurs tendances ou leurs doctrines avaient fait proscrire, nous font revenus de l'étranger où ils s'étaient réfugiés. J'ai signalé, dans ce nombre, ceux de M. Patrice Larroque, ancien recteur de l'Académie de Lyon. Ses ouvrages ne sont pas rentrés en France clandestinement; ils ont pu s'y réimprimer et se vendre au grand jour.. C'est ainsi que nous avons à signaler de nouvelles éditions

de l'Examen critique des doctrines de la religion chrétienne1, de la Rénovation religieuset, et de l'Esclavage chez Its nations chrétiennest.

Nous ne nous arrêterons pas aux deux premiers ouvrages, malgré leur importance ou le bruit qu'ils ont fait. L'Examen critique des doctrines de la religion chrétienne est un livre de discussion très-spéciale sur les fondements et les dogmes de la foi chrétienne. M. P. Larroque prend un à un les points de l'enseignement de l'Église et les examine à la double lumière de la science et de la raison. Et il en est bien peu qui trouvent grâce devant la critique. La conclusion de cette revue est la négation sans réserves de la divinité du christianisme.

Ce terrible adversaire a des procédés très-différents de ceux de M. Renan; il ne couvre pas de fleurs la victime, il n'enveloppe pas de nuages d'encens l'autel et l'idole qu'il veut jeter par terre. Il ne porte pourtant dans ses attaques ni fanatisme ni violence. Il refuse de croire et dit pourquoi; voila tout. Les dythyrambes des apologistes comme M. Nicolas, l'auteur des Études pliilosophiques sur le christianisme, l'ironie superbe sous des formes respectueuses de l'auteur de la Vie de Jésus, peuvent obtenir un plus grand succès d'art ou de tactique; la critique sérieuse et calme de M. P. Larroque, témoigne mieux du respect pour la foi de ses adversaires, en s'adressant à leur seule raison.

M. P. Larroque ne se contente pas de détruire; il voudrait faire sortir des ruines de la foi, un corps de croyances rationnelles; de là le but de sa Rénovation religieuse. Il résume ainsi lui-même la pensée générale de son entreprise: « Ni christianisme, ni matérialisme. » Le christianisme est, selon lui, la dernière forme du polythéisme, du mysticisme, de la morale alternativement relâchée ou rigoriste. Le matérialisme représente, à ses yeux, le fatalisme, c'est-à-dire l'absence de toute morale et la négation même de la pensée religieuse. 11 ne s'agit pas pour l'auteur de former une nouvelle synthèse avec les éléments mêmes de la foi d'un autre âge; ce serait tenter une œuvre d'éclectisme impuissant; il faut partir de principes plus hauts, il faut répondre aux besoins permanents et aux besoins actuels de l'esprit humain; il faut préparer les esprits à la libre association religieuse, et faire la lumière sur toutes les vérités d'un ordre supérieur, enseignées par la seule raison. M. P. Larroque passe en revue les principaux dogmes de la religion naturelle, ou philosophique: l'existence et l'infinie perfection de Dieu, l'immatérialité et la liberté de l'âme humaine, la distinction du bien et du mal, du mérite et du démérite, l'immortalité de l'âme, les principes des devoirs et des droits. Après avoir repris les démonstrations les plus simples de ces vérités, il les résume en une profession de foi, en une sorte de symbole, moins remarquable par la nouveauté des doctrines que par la fermeté des convictions.

1. Libr. internationale, 2 vol. in-8 (3° édition). 426-458 pages.

2. Même librairie (3° édition), in-8, 456 pages.

3. Même librairie (2c édition), in-8, 248 pages. — Il paraissait, en même temps, du même auteur et à la même librairie, une deuiièa*" édition du livre De la guerre et des armées permanentes, couronné par le comité du Congrès de la paii de Londres, in-18.

Sa conclusion pratique est que tout homme détaché par la raison d'une religion positive ne doit plus prendre part aux exercices publics de son culte. Le libre penseur ne doit pas seulement s'éloigner personnellement d'une Église où il sait que la vérité ne réside pas; il doit « faire en sorte que ceux qui lui sont chers s'en éloignent aussi, sans ostentation, mais sans timidité ni hésitation, par un sentiment de véritable piété et non par indifférence pour les choses religieuses. » M. Larroque ne veut pas qu'il s'y laisse ramener sous l'insidieux prétexte de remplir de simples formalités dans les grandes et sérieuses circonstances de la vie, et il déplore les lâches condescendances dont les hommes les plus dépourvus de foi chrétienne donnent journellement le triste exemple. Il veut que nous sortions des temples païens avec nos femmes, nos enfants et nos amis. Il nous dirait •volontiers, s'il se permettait des réminiscences littéraires:

Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété.

On accusera M. Larroque de fanatisme. Il pourrait répondre par l'exemple des anciens chrétiens qui protestaient d'une façon autrement énergique contre les dogmes et le culte du passé. Ils n'allaient dans les temples que pour insulter aux cérémonies; Us approchaient des autels pour les renverser, des idoles pour les briser. Leur zèle de néophyte s'emportait à des actes qui seraient passibles aujourd'hui de la police correctionnelle.

M. Larroque est infatigable dans sa lutte contre les préjugés ou les erreurs qui touchent aux choses religieuses. Les questions de fait ne doivent pas plus admettre de transactions que les questions de principe, et l'histoire le trouve aussi inflexible que le dogme. De là son livre de l'Esclavage chez les natiom chrétiennes. Il est, en effet, une question d'histoire religieuse que l'on s'est habitué à résoudre dans le sens de l'orthodoxie. C'est celle de l'abolition de l'esclavage et de ses rapports avec l'établissement des sociétés chrétiennes. On fait d'ordinaire honneur au christianisme de la transformation puis de la destruction de cette antique institution si contraire à la dignité humaine.

Des ouvrages pleins de savoir et de talent, et honorés de toutes les récompenses académiques, comme l'Histoire de l'esclavage dans l'antiquité de M. Vallon, ont développé complaisamment la thèse de l'influence des doctrines évangéliques sur l'affranchissement des esclaves. M. Larroque soutient que cette thèse est sans aucun fondement, et il entreprend de montrer par des textes formels, puis par des exemples historiques, ces deux choses: 1° que la religion chrétienne ne condamne point en principe l'esclavage;

2e que la religion chrétienne n'a point, de fait, aboli l'esclavage.

La vérité des dogmes, la divinité de l'institution ne sont pas mises en cause cette fois. Il s'agit seulement d'histoire, et il faut convenir que M. Larroque appuie sa thèse d'un grand nombre de documents et qu'il les met en œuvre par une argumentation très-serrée. Peut-être aurait-il dû ne pas craindre de rappeler quelques-uns des faits qui semblent favorables à la thèse contraire, sauf à les interpréter et à les rapporter non pas à l'influence de telle doctrine religieuse particulière, mais aux lois générales du progrès de l'humanité. Il y a toujours chez nos adversaires la part du bien qu'il faut reconnaître, tout en montrant qu'on ne peut en faire honneur à leurs principes.

L'esprit français et l'esprit allemand devant la question religieuse. Le De Karl Hase.

L'esprit de critique appliqué à l'histoire religieuse ne s'attaque pas seulement avec éclat au fondateur même du christianisme; il ne se borne pas à soulever les questions générales, relatives à l'authenticité des monuments primitifs, l'Évangile ou les livres des Apôtres, il poursuit son œuvre d'investigation curieuse sur les hommes et les institutions de toutes les époques qui représentent un mouvement religieux remarquable. Comme œuvre de critique historique et religieuse, j'ai lu avec intérêt un livre qui n'a pas été signalé autant qu'il le mérite par la presse philosophique et littéraire. C'est une monographie intitulée : François d'Assise, étude historique d'après le docteur Karl Hase, professeur à l'Université d'Iéna, traduite librement par M.Charles Berthoud1.

1. Michel Lévy, in-18, 208 pages.

« PrécédentContinuer »