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n'est pas Diderot qui aurait traité de la femme dans ce style d'évangéliste saint-simonien. C'est qu'il est plus facile et plus utile, d'ailleurs, de faire revivre dans de fines esquisses les beautés célèbres du passé que de prophétiser la supériorité nuageuse et problématique des femmes de l'avenir.

Les vérités philosophiques et la méthode catholique.
M. Baguenault de Puchesse.

La philosophie et la religion ont de grandes vérités communes qu'elles défendent, chacune à leur manière, contre des ennemis communs. Il y en a une qui domine toutes les autres, comme le résumé sublime de tous les dogmes du spiritualisme philosophique ou religieux, c'est la foi de l'homme en l'immortalité. La vie future donne à la vie présente un but, à la mort une consolation, à l'énigme de notre destinée le mot qui la résout, à nos facultés intellectuelles et morales un objet digne d'elles. Les questions de la Providence, de l'ordre du monde, la sanction de la morale, sont intéressées au dogme' de la survivance de l'homme à luimême. Tous les peuples qui ont poussé assez loin la connaissance de l'âme pour la distinguer du corps, ont cru à la continuation de son existence dans un monde plus juste ou meilleur. Les philosophes dont la raison joue très-souvent, suivant l'expression de Bayle, le rôle de Jupiter assemblant les nuages, n'ont entrevu l'immortalité de l'âme qu'à travers des difficultés et des doutes, mais ils se sont efforcés d'y croire ou de l'espérer, et le dernier mot de Socrate mourant, martyr de la sagesse, est qu'il espère trouver au delà de la tombe des dieux bons et justes pour l'accueillir et récompenser sa vertu.

La raison va-l-elle sur ce point plus loin que l'espérance? Peut-elle convertir le sentiment général de l'humanité en une affirmation? Je le crois volontiers, mais à une condition, c'est que l'affirmation se surveille elle-même et que la foi n'aille pas, emportée par l'imagination, se payer de mauvaises preuves et pousser l'affirmation là où la démonstration n'est plus possible. Plus une vérité nous est chère, plus il faut nous garder de l'étayer sur des sophismes, on de la mêler à des rêves dont l'incertitude retombera sur elle. Il y a des arguments d'école, que les professeurs emploient par habitude et parce que les autres avant eux les ont employés; ils sont dans tous les manuels, dans les livres de classe « conformes au programme. » Le maître qui les expose a besoin de n'y pas regarder de près pour s'en servir sérieusement, et l'élève intelligent n'a pas trop de toute sa confiance naïve en l'autorité du maître pour les accepter sans conteste.

Il est dangereux de mal prouver; il l'est aussi d'enseigner sans preuves, et c'est ce qui arrive lorsque au lieu d'entrevoir l'immortalité de l'âme, comme la seule explication raisonnable de la destinée humaine, on veut suivre l'âme immortelle à toutes les étapes du monde inconnu ouvert devant elle par la foi. C'est ici que l'imagination se donne carrière. La vie future devient le thème inépuisable de romans, de poèmes, de voyages d'outre-tombe, qui sont pour de certaines époques, comme la Divine Comédie, de précieux monuments de la littérature et de l'état religieux, mais de très-pauvres trésors de démonstrations scientifiques. La descente aux enfers de l'Énéide enchérit sur celle de l'Odyssée, celle de Dante sur celle de Virgile, celle de Fénelon sur celle de Dante; les sermons et les livres de méditations pieuses sur la vie future, enchérissent sur les poèmes épiques. La fable, la légende, l'amplification oratoire étouffent sous les inventions arbitraires les parcelles de vérité qu'il était donné à l'homme d'entrevoir ou de démontrer. Et l'on s'étonne que l'esprit critique, c'est-à-dire la raison prenant conscience d'elle-même, de sa liberté, de ses droits, se

redresse un jour contre ces imaginations, leur demande compte de leur origine et de l'empire qu'elles ont pris sur les âmes! Et l'on s'étonne que des générations comme les nôtres, façonnées par la science à la pratique du libre examen, dédaignent l'enseignement du spiritualisme, quand le vrai, mal démontré, s'y noie au milieu de l'incertain complaisamment épanoui!

Tel est le principal tort des livres comme celui de M. Baguenault de Puchesse : l'Immortalité, la Mort et la Vie, Elude sur la destinée de l'homme '. L'ouvrage est dédié par l'auteur, président de l'Académie de Sainte-Croix d'Orléans, à M. Dupanloup, comme une réponse à la lettre du prélat sur les Études d'un homme du monde. Il est complet comme une monographie et soigné pour le style comme un discours académique. La question est présentée sous toutes ses faces et suivie dans toutes ses conséquences. L'auteur réunit d'abord toutes les preuves et semble vouloir les corroborer par leur agglomération; il répond ensuite aux objections et passe en revue les systèmes d'où elles émanent; enfin il recherche les effets de l'immortalité et les considère tour à tour pendant la vie et après la mort. Il ne recule pas devant certaines questions inaccessibles et, Dieu merci, étrangères à la philosophie, telles que celles du lieu de l'immortalité et de la résurrection des corps. Aussi intrépide dans l'enseignement que le poète dans la fiction, il trace le tableau du bonheur de Timmorlalité, et il nous montre sans voiles les joies que nous réserve le ciel, pour le corps, pour l'esprit, pour le cœur. J'avoue que tout le chapitre du « bonheur pour le corps » m'a paru bien subtil, bien incompréhensible.

Je ne sais si ce n'est pas aller plus loin que l'enseignement de l'Église; mais c'est à coup sûr dépasser de beaucoup la vue de la raison et la portée légitime de ses principes. L'exubérance de la foi ou de l'imagination ne peut que nuire au succès du livre de M. Baguenault de Puchesse auprès des philosophes. Son style très-soigné, et qui est constamment celui d'un prédicateur élégant, achève de le faire ressembler plutôt à une suite de sermons qu'à un traité de démonstration philosophique.

1. Didier et C", in-8, viu-428 pages.

8

Le dernier métaphysicien de l'Université. — M. Vacherot.

Dans les temps les moins favorables à la métaphysique, la pensée philosophique peut avoir des défaillances; elle ne meurt pas entièrement. Le culte du vrai a toujours un asile dans quelques âmes sincères, que rien ne détourne des voies de l'indépendance; ni le spectacle corrupteur des événements, ni l'exemple contagieux des défections envers la science. M. Vacherot est un des maîtres» qui sont restés le plus fidèles à ce culte, et chacun de ses livres est une affirmation des droits plus ou moins oubliés de la philosophie.

Ses Essais de philosophie critique1 se recommandent surtout à ce titre. Ce n'est qu'un recueil d'études détachées sur des sujets divers, ce qu'on appelait autrefois un volume de mélanges; mais l'unité est dans l'esprit qui anime les différentes parties, dans la méthode qui préside au développement et à la solution des questions. M. Vacherot pense que l'on peut écarter toute conception a priori, toute considération abstraite, toute hypothèse, et se renfermer strictement dans les limites de la science pure, quel que soit l'objet de notre étude, matière, force, âme, esprit, sensation, idée, certitude, devoir, progrès. L'un des adversaires les plus sérienx de l'école dite positiviste, il n'en est pas moins l'un des philosophes les plus habiles à mettre l'autorité de la science positive au service de la métaphysique. M. Vacherot, dont nous ne pouvons discuter ici les idées, a autant de talent comme écrivain que de fermeté comme penseur, et c'est un des signes les plus tristes de notre temps que de voir l'Académie des sciences morales et politiques hésiter à lui ouvrir ses portes.

1. Chamerot, in-8, xx-454 pages.

5)

L'Université fidèle à l'histoire de la philosophie.— M. Ch. LévCque.

Les recherches savantes sur l'histoire de la philosophie sont toujours l'objet des prédilections de l'Université. Si la connaissance des systèmes passés est une utile préparation à la discussion des systèmes modernes, nous devons être singulièrement en mesure de juger les doctrines qui se produisent autour de nous. Car parmi les problèmes sans cesse renaissants de la science humaine, il n'en est aucun dont nous n'ayons éclairé à fond toute l'histoire en concentrant sur les solutions proposées par l'antiquité, tous les efforts d'une infatigable érudition.

Le Journal des savants est là tout entier, ainsi que les livres que ses rédacteurs composent avec leurs principaux articles pour prouver la continuité des tendances historiques de notre philosophie académique et universitaire. J'en trouve un témoignage de plus dans le recueil des Études de philosophie grecque et latine1 de M. Ch.Lévêque, professeur au Collége de France. Le savant auteur de la Science du beau n'est pas de ceux qui ont peur de la théorie. Ses efforts pour donner à la France un traité systématique et complet d'esthétique, le prouvent suffisamment. Il n'en est pas moins de

I. Aug. Durand, in-8, 416 pages.

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