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entrevoir où menace d’en arriver, comme penseur et comme écrivain, le promoteur jadis si puissant et si sympathique des idées de progrès et d'affranchissement.

« Il faut faire volte face, et vivement, franchement, tourner le dos au moyen âge, à ce passé morbide, qui même quand il n'agit pas, influe terriblement par la contagion de la mort. Il ne faut ni combattre, ni critiquer, mais oublier.

« Oublions et marchons ! « Marchons aux sciences de la vie, au musée, aux écoles, au Collége de France....

De l'Inde jusqu'à 89, descend un torrent de lumière, le fleuve de Droit et de Raison. La haute antiquité, c'est toi. Et ta race est 89. Le moyen âge est l'étranger....

Pour terminer, trois mots, mais pratiques et du père au fils : Épuration, Concentration, Grandeur.

Soyons-nets, purs des vieux mélanges. Ne pas boiter d'un monde à l'autre.

«Se garder en deux sens, – fort contre le chaos du monde et des opinions, — fort au foyer par l'unité du cour....

« Si le foyer doit être étendu, c'est d'abord en y faisant asseoir toute l'humanité héroïque, la grande Église de Justice, qui, entre tant de peuples et d'âges, s'est perpétuée jusqu'à nous,

« Il redevient alors ce qu'il était, l'autel — un reflet l'illumine de l'Ame universelle des mondes, qui n'est que Justesse et Justice, l'impartial et l'immuable Amour. »

Pour chercher à démêler encore les lueurs dans ces nuages, les germes dans ce chaos, les idées dans ce fatras, il faut se souvenir de l'historien, du libre penseur que trouvait en M. Michelet la génération précédente. L'écrivain des dernières années ne peut que nous conduire à désavouer notre ancienne admiration pour son talent et nos sympathies pour les causes qu'il a servies.

M. Michelet n'est pas le seul représentant de la fantaisie en philosophie. Son livre de la Femme était le fruit de préoccupations ardentes, que nous retrouvons, un peu re

froidies, dans celui de M. Édouard de Pompery, la Femme dans l'humanité, sa nature, son rôle et sa valeur sociale". Deux choses se rencontrent et se mêlent ici: les considérations générales d'une philosophie tour à tour ambitieusement banale ou téméraire et bizarre, et des études littéraires, morales et physiologiques sur certaines femmes célèbres par leur beauté et leur influence sociale : Ninon de Lenclos, Mme Récamier, Marie Stuart, Mme de Longueville, Mme Roland, Mme de Sévigné et Mme Audouin de Pompery, la grand'mère de l'auteur. Ces monographies sont la meilleure partie du livre. Elles révèlent de la délicatesse et de la pénétration.

Les généralisations valent moins. Voici de prétendus axiomes : « La condition sociale de la femme marque exactement le degré de civilisation d'un peuple. » — « La manière d'être de l'homme pour la femme témoigne pour ou contre lui. » M. Prudhomme ne dirait pas autrement. Et cette maxime en vedette : « La femme garde toujours ce caractère sacré : donner la vie. » Ne dirait-on pas du la Palisse philosophe.

M. de Pompery prédit à la femme un avenir brillant; elle sera plus tôt et plus vivement que nous pénétrée par les effluves progressives et rajeunissantes; la beauté se raffinera et deviendra le partage d'un plus grand nombre de femmes. » L'homme n'aura qu'à bien se tenir. Et, en effet, « il y aura de quoi trembler pour le sexe fort, si des conditions supérieures de sociabilité n'emportaient avec elles des contrepoids naturels : accroissement de vie morale et intellectuelle, éducation plus complète, emploi plus régulier de l'activité de chacun, franchise et sincérité inconnues aujourd'hui. »

Et quand je pense que j'ai vu citer à propos du livre de M. de Pompery cette phrase de Diderot : « Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc en ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. » Ce

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n'est pas Diderot qui aurait traité de la femme dans ce style d'évangéliste saint-simonien. C'est qu'il est plus facile et plus utile, d'ailleurs, de faire revivre dans de fines esquisses les beautés célèbres du passé que de prophétiser la supériorité nuageuse et problématique des femmes de l'avenir.

Les vérités philosophiques et la méthode catholique.

M. Baguenault de Puchesse.

La philosophie et la religion ont de grandes vérités communes qu'elles défendent, chacune à leur manière, contre des ennemis communs. Il y en a une qui domine toutes les autres, comme le résumé sublime de tous les dogmes du spiritualisme philosophique ou religieux, c'est la foi de l'homme en l'immortalité. La vie future donne à la vie présente un but, à la mort une consolation, à l'énigme de notre destinée le mot qui la résout, à nos facultés intellectuelles et morales un objet digne d'elles. Les questions de la Providence, de l'ordre du monde, la sanction de la morale, sont intéressées au dogme de la survivance de l'homme à luimême. Tous les peuples qui ont poussé assez loin la connaissance de l'âme pour la distinguer du corps, ont cru à la continuation de son existence dans un monde plus juste ou meilleur. Les philosophes dont la raison joue très-souvent, suivant l'expression de Bayle, le rôle de Jupiter assemblant les nuages, n'ont entrevu l'immortalité de l'âme qu'à travers des difficultés et des doutes, mais ils se sont efforcés d'y croire ou de l'espérer, et le dernier mot de Socrate mourant, martyr de la sagesse, est qu'il espère trouver au delà de la tombe des dieux bons et justes pour l'accueillir et récompenser sa vertu.

La raison va-t-elle sur ce point plus loin que l'espérance? Peut-elle convertir le sentiment général de l'huma

nité en une affirmation? Je le crois volontiers, mais à une condition, c'est que l'affirmation se surveille elle-même et que la foi n'aille pas, emportée par l'imagination, se payer de mauvaises preuves et pousser l'affirmation là où la démonstration n'est plus possible. Plus une vérité nous est chère, plus il faut nous garder de l'étayer sur des sophismes, on de la mêler à des rêves dont l'incertitude retombera sur elle. Il y a des arguments d'école, que les professeurs emploient par habitude et parce que les autres avant eux les ont employés; ils sont dans tous les manuels, dans les livres de classe a conformes au programme. » Le maître qui les expose a besoin de n'y pas regarder de près pour s'en servir sérieusement, et l'élève intelligent n'a pas trop de toute sa confiance naïve en l'autorité du maître pour les accepter sans conteste.

Il est dangereux de mal prouver; il l'est aussi d'enseigner sans preuves, et c'est ce qui arrive lorsque au lieu d'entrevoir l'immortalité de l'âme, comme la seule explication raisonnable de la destinée humaine, on veut suivre l'âme immortelle à toutes les étapes du monde inconnu ouvert devant elle par la foi. C'est ici que l'imagination se donne carrière. La vie future devient le thème inépuisable de romans, de poëmes, de voyages d'outre-tombe, qui sont pour de certaines époques, comme la Divine Comédie, de précieux monuments de la littérature et de l'état religieur, mais de très-pauvres trésors de démonstrations scientifiques. La descente aux enfers de l'Énéide enchérit sur celle de l'Odyssée, celle de Danle sur celle de Virgile, celle de Fénelon sur celle de Dante; les sermons et les livres de méditations pieuses sur la vie future, enchérissent sur les poëmes épiques. La fable, la légende, l'amplification oratoire étouflent sous les inventions arbitraires les parcelles de vérité qu'il était donné à l'homme d'entrevoir ou de démontrer. Et l'on s'étonne que l'esprit critique, c'est-à-dire la raison prenant conscience d'elle-même, de sa liberté, de ses droits, se

redresse un jour contre ces imaginations, leur demande compte de leur origine et de l'empire qu'elles ont pris sur les âmes ! Et l'on s'étonne que des générations comme les nôtres, façonnées par la science à la pratique du libre examen, dédaignent l'enseignement du spiritualisme, quand le vrai, mal démontré, s'y noie au milieu de l'incertain complaisamment épanoui!

Tel est le principal tort des livres comme celui de M. Baguenault de Puchesse : lImmortalité, la Mort et la Vie, Étude sur la destinée de l'homme ?. L'ouvrage est dédié par l'auteur, président de l'Académie de Sainte-Croix d'Orléans, à M. Dupanloup, comme une réponse à la lettre du prélat sur les Études d'un homme du monde. Il est complet comme une monographie et soigné pour le style comme un discours académique. La question est présentée sous toutes ses faces et suivie dans toutes ses conséquences. L'auteur réunit d'abord toutes les preuves et semble vouloir les corroborer par leur agglomération; il répond ensuite aux objections et passe en revue les systèmes d'où elles émanent; enfin il recherche les effets de l'immortalité et les considère tour à tour pendant la vie et après la mort. Il ne recule pas devant certaines questions inaccessibles et, Dieu merci, étrangères à la philosophie, telles que celles du lieu de l'immortalité et de la résurrection des corps. Aussi intrépide dans l'enseignement que le poëte dans la fiction, il trace le tableau du bonheur de l'immortalité, et il nous montre sans voiles les joies que nous réserve le ciel, pour le corps, pour l'esprit, pour le cæur. J'avoue que tout le chapitre du a bonheur pour le corps » m'a paru bien subtil, bien incompréhensible.

Je ne sais si ce n'est pas aller plus loin que l'enseignement de l'Église; mais c'est à coup sûr dépasser de beaucoup la vue de la raison et la portée légitime de ses prin

1. Didier et ce, in-8, v111-428 pages.

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