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cette génération de philosophes universitaires, qui, sous l'impulsion de M. Cousin, se portent avec plus d'ardeurvers la recherche érudite des doctrines du passé que vers les discussions aventureuses des questions du présent et de l'avenir.

Les problèmes sur lesquels il ramène son attention, ne manquent pas cependant d'actualité. Il en est un, même, que les débats des philosophes avec les médecins, ont mis tout à fait à l'ordre du jour : c'est celui du principe vital et des rapports de la vie animale avec la pensée. Problème difficile et attrayant tout ensemble, que d'excellents esprits ont cru pouvoir résoudre dans ces derniers temps par un retour à la théorie de l'animisme. Nous avons dit nous-même précédemment les efforts faits pour ressusciter la doctrine de Stahl et lui donner dans le passé toute une histoire1. M. Ch. Lévêque considère l'animisme dans Aristote et cherche les antécédents des idées de MM. Alb. Lemoine et Francisque Bouillier dans quelques détails mieux éclaircis de la philosophie péripatéticienne.

M. Lévêque se plonge volontiers dans les profondeurs les moins accessibles de l'aristotélisme. Il reprend, dans son nouveau volume d'Études de philosophie grecque et latine, les recherches sur certains points obscurs élucidés déjà par lui dans sa thèse de doctorat sous ce titre : le Premier moteur et la nature dans le système d'Aristote. On aime à refaire ses premières campagnes.

Des discussions non moins inabordables au vulgaire nous montrent le savoir de M. Ch. Lévêque aux prises avec les difficultés de la philosophie néo-platonicienne. Plotin sort de ses mains, enveloppé de tous les nuages lumineux que l'esprit grec des derniers jours sut accumuler sur la métaphysique. La vie et les doctrines d'Abélard exercent aussi l'intrépide érudition de M. Ch. Lévêque qui, retrouvant partout devant lui les travaux de M. Cousin, se montre digne de recueillir l'héritage du maître.

1. Voy., t. IV de l'Année littéraire, p. 387-390 et t. V, p. 395-397.

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Les sciences philosophiques et la médecine; histoire de leurs relations. M. Guardia.

L'âme et le corps sont si intimement unis que selon certains philosophes ils ne font qu'un. Il n'est donc pas étonnant que la science physiologique et la psychologie se rapprochent, se réunissent, se confondent même dans les recherches et dans les livres sur la nature humaine. La médecine, en particulier, a eu de tous temps avec la philosophie des démêlés qui accusent leur affinité et leurs rapports - intimes. Il n'y a de guerres, de procès, qu'entre voisins, et les dissensions intestines naissent des relations mêmes de la famille.

On demandait à je ne sais plus quel personnage du dernier siècle: «- Comment se fait-il que vous plaidiez toujours contre votre frère? — Et contre qui voulez-vous que je plaide? contre les Turcs ou contre les Chinois, avec lesquels je n'ai rien à débattre !» Il en est de même de la philosophie, elle est sans cesse en guerre avec la médecine parce que toutes deux se rencontrent sur le même terrain : l'étude de la vie. Chacune d'elles la considère dans des manifestations différentes, la rattache à des principes, et la suit dans des conséquences d'ordres opposés; mais toutes deux se disputeront non-seulement la préséance, mais le droit exclusif au titre de science de l'homme.

Ceux que l'histoire de ces relations un peu orageuses entre les sciences philosophiques et les sciences médicales peut intéresser, en trouveront les éléments dans un volumineux recueil d'études formé par M. Guardia sous ce titre: la Médecine à travers des siècles: histoire philosophiet. On n'y trouvera pas, comme le titre semble le promettre, un tableau plus ou moins complet ou proportionné de l'histoire des sciences médicales, mais une suite d'articles détachés, dont quelques-uns très-étendus sur des points curieux ou importants de la philosophie et de la médecine anciennes et modernes. Les divers sujets sont traités avec soin, élégance, et avec cette chaleur qui conduit trop souvent sur la pente de la déclamation les écrivains les plus estimés de la littérature médicale.

Dans l'antiquité, le nom d'Hippocrate résume à lui seul toute la science médicale. M. Guardia rattache à l'étude de ce grand homme celles des écoles qui l'ont précédé et celles qui ont subi son influence. Les questions de philosophie médicale prennent, en se rapprochant de nous, une plus grande place. L'auteur montre que la médecine et la philosophie n'ont jamais été séparées et il trouve les raisons de ce fait dans les rapports naturels de ces sciences. Les discussions les plus récentes, celles qui sont passées des recueils spéciaux de médecine, dans les journaux ordinaires, sont reprises par M. Guardia; ainsi l'affaire des vivisections à l'Académie de médecine, qui, l'année dernière, partageait et inquiétait le public, est résumée dans toutes ses phases.

L'étude que nous signalerons de préférence est celle sur la philosophie positive et ses représentants. Bien que M. Guardia ne paraisse pas très-attaché à l'orthodoxie spiritualiste, il combat le positivisme avec une grande vivacité. La philosophie, j'allais dire la religion de M. Comte sort de ses mains toute en lambeaux, et M. Littré, son prophète, est gravement atteint par les éclaboussures d'une discussion où M. Guardia emploie les doubles armes que peut donner l'alliance des connaissances médicales et du sens philosophique.

1. J. B. Baillière et fils, in-8, uuv-804 pages.

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Le chaos dans la philosophie dogmatique. — M. J. Legrand.

Les grosses questions philosophiques, celles qui empêchaient de dormir les sincères amis de la vérité, celles auxquelles la science a répondu par des systèmes, l'imagination populaire par des légendes, les religions par des dogmes, ces grosses questions se dressent encore de nos jours devant certains esprits, plus préoccupés de la vérité elle-même que des traditions ou conventions sociales avec lesquelles les habiles veulent l'accommoder à tout prix. Je mettrais volontiers au rang de ces esprits l'auteur du livre intitulé le Problème de la vit, recherclie des bases d'une Philosophie J^atk[ue ', si je trouvais en lui plus de franchise dans l'exposition de ses idées, et une plus grande préoccupation de mettre ses conclusions d'accord avec ses prémisses.

M. Jacques Legrand nous parle comme la plupart des philosophes orthodoxes de Dieu être infini, infiniment bon et premier principe des choses. Il s'incline en passant devant les religions positives, qui, sans posséder exclusivement la vérité, ont, toutes, leurs parties essentielles plus ou moins fondées sur la foi et ainsi au-dessus et à l'abri de tout examen, de toute discussion. Il parait faire grand cas des vérités de sentiment et d'intuition populaire, et il prend même pour épigraphe cette pensée : « L'humanité tout entière ne peut faire fausse route. » Mais ne nous fions pas aux devises. Malgré ses protestations contre les enseignes trompeuses, l'auteur ne paraît pas avoir ce « guidon qu'on ose avouer et défendre et auquel on obéit, » ou s'il en a un, ce n'est pas celui que nous venons de montrer, d'après lui, comme de

1. Dentu, 1 vol. in-18.

vaut être le sien. Ce Dieu, infiniment bon des religions et des philosophies monothéistes, il en fait le principe du mal comme du bien, en le soumettant à un fatum, au destin, éternel comme lui et plus fort que lui.

Que les religions positives et les méthaphysiques spiritualistes s'arrangent de cette conception, et je ne sais plus comment l'homme retrouvera ensuite pour lui-même, cette liberté du bien ou du mal qui manque à son Dieu.

Le bien, règle de la liberté et loi de la conscience, est pourtant, pour M. J. Legrand, le seul mobile digne de l'homme, le principe de sa grandeur et de son bonheur. Et ce principe n'a d'autre sanction que lui-même. La sanction sociale est incertaine, et celle de la vie future est une illusion. L'immortalité ne peut appartenir qu'à un être parfait et infini, les châtiments et les peines supposeraient, entre les êtres humains, une égalité de conditions que la vie ne présente pas. La vie ne réclame d'ailleurs aucune compensation, ni réparation. Elle donne une satisfaction suffisante à"notre désir de justice par la proportion naturelle établie entre les mérites et les récompenses.

On le voit: nous sommes ramenés par des voies détournées à la morale de l'intérêt bien entendu, et sans peut-être en avoir conscience, l'auteur prend place parmi les disciples de Bentham. A une époque de confusion intellectuelle comme la nôtre, on peut voir renaître à la fois toutes les idées du passé.

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L'économie politique et la littérature.— Les [vulgarisateurs : M. Baudrillart. — Les théoriciens de nos excès : M. Dupont-White.

On m'a souvent reproché de ne pas donner assez de place dans l'Année littéraire aux productions d'une science de plus en plus répandue parmi nous, l'économie politique. J'ai

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