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Le chaos dans la philosophie dogmatique. — M. J. Legrand.

Les grosses questions philosophiques, celles qui empêchaient de dormir les sincères amis de la vérité, celles auxquelles la science a répondu par des systèmes, l'imagination populaire par des légendes, les religions par des dogmes, ces grosses questions se dressent encore de nos jours devant certains esprits, plus préoccupés de la vérité elle-même que des traditions ou conventions sociales avec lesquelles les habiles veulent l'accommoder à tout prix. Je mettrais volontiers au rang de ces esprits l'auteur du livre intitulé le Problème de la vie, recherche des bases d'une Philosophie pratique, si je trouvais en lui plus de franchise dans l'exposition de ses idées, et une plus grande préoccupation de mettre ses conclusions d'accord avec ses prémisses.

M. Jacques Legrand nous parle comme la plupart des philosophes orthodoxes de Dieu être infini, infiniment bon et premier principe des choses. Il s'incline en passant devant les religions positives, qui, sans posséder exclusivement la vérité, ont, toutes, leurs parties essentielles plus ou moins fondées sur la foi et ainsi au-dessus et à l'abri de tout examen, de toute discussion. Il paraît faire grand caş des vérités de sentiment et d'intuition populaire, et il prend même pour épigraphe cette pensée : « L'humanité tout entière ne peut faire fausse route. » Mais ne nous fions pas aux devises. Malgré ses protestations contre les enseignes trompeuses, l'auteur ne paraît pas avoir ce a guidon qu’on ose avouer et défendre et auquel on obéit, » ou s'il en a un, ce n'est pas celui que nous venons de montrer, d'après lui, comme de

1. Dentu, 1 vol. in-18.

vant être le sien. Ce Dieu, infiniment bon des religions et des philosophies monothéistes, il en fait le principe du mal comme du bien, en le soumettant à un fatum, au destin, éternel comme lui et plus fort que lui.

Que les religions positives et les méthaphysiques spiritualistes s'arrangent de cette conception, et je ne sais plus comment l'homme retrouvera ensuite pour lui-même, cette liberté du bien ou du mal qui manque à son Dieu.

Le bien, règle de la liberté et loi de la conscience, est pourtant, pour M. J. Legrand, le seul mobile digne de l'homme, le principe de sa grandeur et de son bonheur. Et ce principe n'a d'autre sanction que lui-même. La sanction sociale est incertaine, et celle de la vie future est une illusion. L'immortalité ne peut appartenir qu'à un être parfait et infini, les châtiments et les peines supposeraient, entre les êtres humains, une égalité de conditions que la vie ne présente pas. La vie ne réclame d'ailleurs aucune compensation, ni réparation. Elle donne une satisfaction suffisante à notre désir de justice par la proportion naturelle établie entre les mérites et les récompenses.

On le voit: nous sommes ramenés par des voies détournées à la morale de l'intérêt bien entendu, et sans peut-être en avoir conscience, l'auteur prend place parmi les disciples de Bentham. A une époque de confusion intellectuelle -comme la nôtre, on peut voir renaître à la fois toutes les idées du passé.

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L'économie politique et la littérature. - Les vulgarisateurs : M. Bau

drillart. — Les théoriciens de nos excès : M. Dupont-White.

On m'a souvent reproché de ne pas donner assez de place dans l'Année littéraire aux productions d'une science de plus en plus répandue parmi nous, l'économie politique. J'ai déjà répondu à cette critique. Je ne néglige point les livres qui traitent des sujets les plus spéciaux, quand le talent de l'écrivain les fait remarquer pour le mérite littéraire de la forme, indépendamment des idées qu'ils propagent, mais ce n'est ici le lieu d'exposer ni de discuter aucune théorie. A peine pouvons-nous signaler les livres qui mettront le plus facilement nos lecteurs au courant de l'état de la science et de ses progrès.

L'économie politique ne manque pas d'ailleurs de vulgarisateurs habiles, qui revêtent d'une forme attrayante les idées les plus saines et, si l'on peut le dire, quand il s'agit d'une science, les plus orthodoxes. Tel est, au premier rang, M. Henri Baudrillart dont les premiers essais de morale et d'éloquence ont obtenu les prix des concours académiques, avant que ses ouvrages économiques lui aient fait ouvrir les portes de l'Institut. Son Manuel d'économie politique ? est le résumé le plus sûr, le plus complet, le plus élevé, des discussions anciennes et modernes sur les principaux problèmes de la science sociale. Des vues générales et philosophiques dominent le sujet, un ordre très-clair permet d'en suivre aisément les divisions. Les principes posés trouvent leur application dans la solution d'une foule de questions de détail. Le moraliste ne se sépare jamais du savant, et l'un et l'autre sont doublés d'un très-habile écrivain.

A côté des livres de vulgarisation, il y a les recherches originales, spéciales, exclusives. Ce sont celles-là qui doivent surtout échapper à une revue comme la nôtre. Aussi n'avonsnous que peu de chose à dire d'ouvrages très-remarqués, pour la franchise et le caractère absolu de leurs tendances, comme ceux de M. Dupont-White. Dans une série de volumes et de brochures, l'auteur de l'Individu et l'État? sou

1. Guillaumin et ce, in-18, XII-516 pages. 2. Guillaumin et Cie, in-18, 3e édition, LXX1-350 pages.

tient hardiment la thèse de la nécessité de la direction de a société par l'action omnipotente de ses chefs. L'initiative individuelle lui paraît stérile et funeste dans nos civilisations compliquées. Le progrès des sociétés se marque et se résume dans un accroissement de force pour le pouvoir central. Tout son livre, profondément remanié dans l'édition nouvelle, a pour objet de justifier une doctrine qui s'énonce ainsi : « A plus de forces, il faut plus de règle; à plus de vie, il faut plus d'organes. » Or, la règle et l'organe d'une société, c'est l'État.

Le moment est-il bien choisi pour prêcher, au nom de la science, cette théorie de l'annihilation de la volonté individuelle ? La perfection d'une société est-elle donc si comparable à celle d'une immense et puissante machine, où chaque rouage a sa place, sa fonction, et où le résultat général est d'autant meilleur que l'action de chaque partie est plus fatalement déterminée ? Que le développement libre de l'action individuelle ait ses dangers, ses conséquences douloureuses et funestes, qui le nie ? Mais qui ne voit aussi, et surtout de nos jours, les dangers et les résultats déplorables du système contraire? Sommes-nous forcés de choisir entre les théories absolues des individualistes et des socialistes ? N'y a-t-il pas de correctif à apporter aux unes et aux autres, et aux unes par les autres ? N'y a-t-il pas à concilier, ici comme partout, des principes différents dont les exagérations seules sont incompatibles? Dans tous les cas, si les théoriciens sont forcés de choisir entre les extrêmes, et de se jeter, en haine d'un excès, dans l'excès contraire, n'est-il pas regrettable de voir la science encourager les tendances aurquelles la société est en train de s'abandonner, et, par crainte de maux chimériques peut-être, ou qui du moins ne sont pas les nôtres, attiser le mal dont nous souffrons le plus ?

Les questions d'actualité élevées à l'état de thèses scientifiques

et de dogmes philosophiques. — MM. Cournot et J. Simon.

Les questions spéciales s'agrandissent sous la plume des hommes spéciaux, quand ils sont doués d’un esprit philosophique et élevé. C'est ainsi que les matières aujourd'hui si controversées de l'enseignement, fournissent à M.Cournot le sujet d'un véritable traité, sous ce titre : Des Institutions d'instruction publique en France'. L'auteur rappelle ses titres, qui témoignent au moins de son expérience. Ancien inspecteur général des études, ancien membre du conseil royal de l'Université et du conseil impérial de l'instruction publique, ancien recteur de plusieurs académies, il a été mêlé toute sa vie aux choses de l'enseignement; il en connaît tous les ressorts, il en sait la force et la faiblesse. Esprit exercé aux spéculations métaphysiques et aux déductions mathématiques, il remonte en se jouant du fait à la loi, et descend du principe à toutes ses conséquences. M. Cournot a voulu réunir en un système complet toutes ses idées et tous ses souvenirs. Il a cru que les loisirs de sa retraite deviendraient, par cette æuvre, aussi utiles que ses années d'activité : Otii nostri, non minus quam negotii rationem existere oportet; telle est sa devise.

Dans sa revue générale de toutes les institutions d'instruction publique, l'auteur donne une théorie complète de l'enseignement à tous ses degrés, et il traite toutes les questions graves ou délicates qui s'y rattachent. Il sépare justement l'éducation de l'instruction, et cherche, dans l'un et l'autre domaine, quelle est ou quelle doit être l'action de l'État et de l'Église au sein de la société moderne. Ses idées

1. Hachette et Ci«, in-8, 576 pages.

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