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Je ne veux pas discuter ici, en passant, une question si grave et trop étrangère à nos études; je ne chercherai pas si une solution, vraie absolument, n'est pas susceptible, dans la pratique, de transactions et d'atermoiements, s'il ne faut pas tenir plus de compte des répugnances d'un temps et d'un pays, môme quand on a pour soi les principes, si les avantages attendus d'un système philosophiquement supérieur, ne seraient pas compensés par des inconvénients immédiats et des dangers pour l'avenir. La plus grande séduction de la thèse de M. J. Simon est, selon moi, de l'avoir trouvé pour défenseur.

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Les réflexions et maximes morales de chaque penseur.
Mme Claudia Bacchi.

Les gens qui observent et qui pensent, aiment à résumer leurs impressions sous une forme plus où moins vive. Ils recommencent, pour leur propre compte, l'œuvre éternellement à refaire des Épictète, des Marc-Aurèle, des Pascal, des la Rochefoucault, des la Bruyère. Il n'est pas besoin d'avoir le génie de ces grands hommes pour se faire à soimême son recueil de maximes ou de pensées. La sagacité, le don d'observation suffisent pour trouver la vérité sur l'homme et la société ; un peu d'habitude d'écrire, une pointe de malice dans l'esprit ou de l'élévation dans les idées, donnent aux observations de chacun leur empreinte personnelle. J'aime ces recueils de sentences, où l'on retrouve, à défaut d'un écrivain exercé, une âme ayant conscience d'elle-même.

Voici un de ces volumes de maximes, très-peu connu du public, auquel je donnerai d'autant plus un souvenir volontiers que l'auteur, Mme Claudia Bacchi, est morte cette année, quelques mois après la publication de son livre: c'est presque un testament philosophique. Le mot est bien wave pour un volume de pensées de femme, présenté sous ce titre léger: Feuilles au vent suivies de Coups d'éventail1. L'auteur s'était surtout fait connaître jusque-là par des recueils de vers qui avaient les qualités et les défauts ordinaires de la poésie féminine; nous avons dit dans quelle mesure se mêlaient les unes et les autres1. Le seul moyen de faire connaître un livre de maximes, est d'en citer quelques-unes. Il n'est pas nécessaire qu'elles soient de tout point admirables pour être utiles.

Les gens qui se moquent d'un livre de maximes sont souvent ceui que l'une d'elles blesse dans le vif.

Quand la philosophie n'équilibre pas, elle renverse.

La femme a quatre âges : celui qui porte son acte de naissance, celui qu'elle se donne, celui que lui infligent ses rivales et celui qu'elle parait avoir.

Ceux qui affectent de mépriser l'esprit, sont persuadés qu'ils ont du génie.

Un livre donné par l'auteur est un livre que ne lit pas celui qui le reçoit.

La délicatesse est l'élégance de la probité.

Il y a du César, du Pasquin, du Socrate dans une nature complète ; c'est le Christ qui manque toujours.

Le respect humain est le seul dieu des athées civilisés.

C'est louer certaines persounes que de dire qu'elles jalousent le mérite d'autrui : c'est les croire capables de l'apprécier.

La dévotion chez certaines natures se borne à croire à l'enfer

pour autrui.

Il faut se faire pardonner son luxe par son élégance, et son élégance par sa politesse.

1. Ledoyen, in-18, 208 pages.

2. Voy. Tome III de l'Année littéraire, pages 60-61.

Il en est d'une nation comme des femmes : plus elle affiche de pruderie, plus on doit douter de ses vertus. Les époques les plus dissolues sont le plus collet-monté.

Toutes ces pensées sont d'un esprit qui sait voir et comprendre. Elles ne sont malheureusement pas de cette justesse ou de cette portée, mais il y a toujours à faire un choix dans un choix, et les choses médiocres ou banales ne doivent pas figurer dans une collection d'échantillons.

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Les omissions involontaires de ce chapitre. — Les réimpressions et les mélanges. — M. Era. Bcrsot.

Je m'aperçois que mon chapitre des sciences morales et politiques a pris une extension à laquelle je ne m'attendais pas. Et cependant je suis loin d'avoir épuisé la liste des livres notables, à certains égards, qui appartiennent aux différents départements des sciences morales et politiques. Qu'il me suffise d'avoir marqué les divisions de ce vaste domaine et indiqué les directions principales suivant lesquelles se meut de nos jours la pensée philosophique. Je laisse à regret un certain nombre de livres que recommandent le nom de leurs auteurs, le talent de la forme ou l'intérêt des problèmes. Ils se rattachent d'ailleurs aux mouvements d'idées signalées dans nos précédents paragraphes.

J'aurais voulu, par exemple, si l'espace me l'eût permis, faire voir comment, dans un « poème philosophique, » la Grève de Samarezt,M. Pierre Leroux reste fidèle à ses anciennes théories théologico-humanitaires, qui sont celles d'un maître sans disciples. M. l'abbé Bautain, d'un antre côté, nous aurait montré, dans sa Philosophie2 des lois au point de vue chrétien, les eflorts d'un théologien pour concilier l'Église avec la raison, aux dépens de cette dernière.

1. Dentu, t. I et II.

2. Didier, in-8.

Dans ses Essais de critique générale, les Principes de la nature ', M. Charles Renouvier cherche à justifier philosophiquement les nouvelles découvertes des sciences relatives à l'histoire naturelle de l'homme. Un écrivain aussi chrétien que peut l'être un philosophe et aussi philosophe que peut l'être un chétien, M. F. Huet entreprend une fois de plus, dans la Science de l'espritt, de montrer l'accord de la philosophie et de la religion sur les doctrines du spiritualisme.

Les hommes ne sont pas moins étudiés que les questions. M. Charles Gouraud nous donne le troisième volume des Mémoires pour servir à l'Histoire de la philosophie au dixhuitième siècle3, par l'honnête et regretté Ph. Damiron. M. J. E. Alaux, dans la Philosophie de M. Cousink, expose avec sympathie et juge avec indépendance ces doctrines indécises et flottantes qui ont eu pour elles le double prestige de la science et du beau langage. Les maîtres de l'Université et ceux du dehors sont tous passés en revue par un homme du monde très-curieux des choses philosophiques, M. Eugène Poitou, dans les Philosophes français contemporains et iturj systèmes religieuxt. Il n'est pas un système philosophique, religieux ou social qui ne soit traité à fond dans un livre ou effleuré dans un de ces articles de revue qui finissent presque toujours par composer des volumes.

J'aurais à parler aussi des livres de philosophie qni se réimpriment. Quelques-uns reparaissent devant le public, non plus semblables à eux-mêmes, mais améliorés et agrandis. Parmi les auteurs qui remettent leurs ouvrages sur le métier, pour les rendre meilleurs d'édition en édition, j'aimerais à citer M. Ernest Bersot dont le Mesmer et le magnétisme animal\ nous revient pour la troisième fois, augmenté d'études sur les dernières manifestations du merveilleux, les tables tournantes, les esprits et le reste. Écrivain et philosophe distingué, l'auteur touche d'une main sûre et délicate tout ensemble à ces matières scabreuses, où la science a sans doute quelque chose à voir, et où la superstition, en attendant, trouve sa pâture. M. Bersot a réimprimé en même temps sous le titre d'Essais de philosophie et de morale1, un choix de ses meilleurs écrits philosophiques, son Essai sur la Providence, ses Études sur les philosophes du dix-huitième siècle et toute une suite de fragments pléins de sens et d'une forme exquise. Il en faudrait moins pour conduire un écrivain à l'Académie des sciences morales et politiques le jour où les influences hostiles à la philosophie cesseront d'en écarter les philosophes.

1. Ladrange, in-8, 1.1 et H. 2. Chamerot, 2 vol. in-8.

3. Ladrange, in-8.

4. BaiUière, in-18.

5. Charpentier, in-18.

1. Hachette et C, in-18, 3' édition.

2. Didier et Cu, 2 forts vol. in-18.

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