Images de page
PDF
ePub

ERUDITION. — TRADUCTIONS. — PHILOLOGIE.

i

L'érudition archéologique et l'histoire.— M. Fustel de Coulanges.

La tâche de l'historien ne se réduit pas, de notre temps, à raconter la suite des événements extérieurs, la naissance et la chute des empires, la succession des rois ou des dynasties, les guerres et les traités de paix, les révolutions qui fondent ou renversent les gouvernements. Nous cherchons à pénétrer chaque jour plus avant dans la connaissance intime des peuples, de leurs mœurs, de leurs institutions, de leur culte, de leurs idées morales. Si éloignés de nous que soient les Romains, les Grecs, les peuples de l'Asie et de l'Inde, si différente que leur civilisation ait été de la nôtre, nous aspirons à les connaître aussi profondément et sous autant d'aspects que nous pouvons nous étudier nous-mêmes. Voici un livre qui témoigne à la fois de cette tendance et de ses dangers: c'est la Cité antique, étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, par M. Fustel de Coulanges, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Strasbourg1.

L'auteur ne se borne pas à retracer le tableau de la cité antique, aux beaux temps de la Grèce et de Rome, c'est-àdire aux époques vraiment historiques mises en lumière par les écrits des auteurs contemporains et par une foule de monuments clairs et authentiques. Ce tableau a déjà été fait pour les deux pays, et tout le monde sait que le Voyage du jeune Anacharsis et Ropie au siècle d'Auguste, nous montrent rassemblés, dans deux cadres analogues, les traits principaux de la civilisation grecque et de la romaine. Dans ces deux ouvrages, avec un talent inégal de composition, mais avec une égale richesse de savoir, l'histoire intime se présente dans toute sa certitude et son utilité. M.Fustel de Coulanges me paraît aller chercher plus haut et plus loin, à grand renfort d'érudition, l'incertain et l'inutile. Il donne avec beaucoup de raison une grande place à l'étude des croyances. Mais au lieu de les surprendre dans des monuments qui les révèlent clairement, il interroge les vestiges douteux des siècles inconnus.

1. A. Durand, in-8, 526 pages.

Il s'efforce de partir des légendes de l'homme du peuple, contemporain de Cicéron, venues d'un temps très-antique, elles portent témoignage de la manière de penser de ces temps-là. « Le contemporain de Cicéron, ajoute-t-il, se sert d'une langue dont les radicaux sont infiniment anciens; cette langue, en exprimant les pensées des vieux âges, s'est modelée sur elles, et elle en a gardé l'empreinte qu'elle transmet de siècles en siècles. Le sens intime d'un radical peut quelquefois révéler une ancienne opinion ou un ancien usage; les idées se sont transformées et les souvenirs se sont évanouis, mais les mots sont restés, immuables témoins de croyances qui ont disparu. »

Ces mots expriment toute une méthode et suffisent pour la juger. On voit l'histoire se perdre dans les ténèbres de l'archéologie et y poursuivre une tâche impossible. Quels sont ces radicaux primitifs? Quel en a été le sens? avec quelles altérations ont-ils été transmis? et quelle lumière sur un passé évanoui peuvent-ils nous fournir ? Je ne prends qu'un exemple. Dans les cérémonies du mariage, en Grèce et à Rome, il se chantait un ancien hymne religieux. « Les parôles de cet hymne, dit l'auteur de la Cité antique, changèrent avec le temps, s'accommodant aux variations des croyances ou à celles du langage, mais le refrain sacramentel subsista toujours : c'était le mot talassie, mot dont les Romains du temps d'Horace ne comprenaient pas mieux le sens que les Grecs ne comprenaient le mot û^ivait, et qui étaient probablement le reste sacré et inviolable d'une antique formule. » Nous voilà bien avancés. Figurez-vous que dans deux mille ans, on veuille retrouver les idées et les coutumes de nos pères, au moyen de leurs chansons vingt fois transformées, sauf peut-être leur refrain. 0 gué ou La faridoiidaine devraient être pour les érudits de l'avenir toute une révélation!

Une semblable méthode peut se professer, mais ne se pratique pas longtemps. Aussi M. Fustel de Coulanges abandonne-t-il souvent la voie de ces interprétations arbitraires, et se repliant vers des temps moins éloignés, il trace, à l'aide de renseignements plus sûrs, le tableau de mœurs, de lois et d'institutions plus connues. Sur ce terrain plus solide, il ne mérite plus qu'un reproche, celui d'établir des démarcations trop nettes entre deux systèmes religieux successifs. Dans les révolutions sociales, morales et religieuses, on régime nouveau ne s'établit qu'en transigeant partout avec l'ancien, et en conservant, sous des formes et des noms à peine différents, des éléments trop vivaces pour être détruits.

La traduction des monuments légendaires de civilisation et de poésie. Le roman d'Antar.

La connaissance des littératures étrangères nous ouvre souvent des aperçus aussi intéressants que nouveaux. La poésie d'une époque lointaine en est le miroir le plus fidèle. Elle reflète toute la physionomie d'un peuple, ses mœurs, ses institutions, toute sa vie publique et privée. Un grand avantage de la traduction des monuments primitifs est de nous initier pins complétement que ne pourraient le faire les analyses les plus fidèles à la connaissance d'œuvres trop différentes de nos idées et de nos habitudes, pour pouvoir être interprétées par des commentaires. Il n'y a pas d'exposition, d'appréciation littéraire qui puisse nous représenter convenablement des mœurs sans équivalent dans notre temps et dans notre pays; il faut qu'on nous offre avec la pins grande fidélité les œuvres elles-mêmes, et qu'on les livre sans altération à nos impressions personnelles. La pins humble des traductions rend plus de services aux esprits curieux des littératures étrangères que les plus hautes considérations de la critique.

A ce titre je dois signaler le modeste et utile travail d'un arabisant, M. E. Marcel Devic, qui vient de traduire la Aventures d'Antar, fUs de Cheddad, roman arabe des temps antislamiques1. C'est toute une révélation historique que ce récit où l'histoire n'aurait peut-être pas beaucoup de faits authentiques à recueillir. La poésie ne transmet pas toujours exactement les événement* d'une époque; elle fait mieux: elle en fait connaître les hommes; elle permet de reconstruire avec ses gracieuses inventions, la physiologie d'un peuple, mieux que la chronique avec ses arides souvenirs. Le mérite du roman d'Antar est de nous montrer le peuple arabe à une époque, où il ressemble bien peu à celai que les monuments littéraires postérieurs nous révèlent on à celui que les relations d'aujourd'hui peuvent nous faire connaître. L'action de ce grand poème se passe au sixième siècle de notre ère. Le héros contemporain du père de Mahomet fut à la fois un guerrier illustre et un des plus grands poètes arabes des temps ante-islamiques. Le recueil de ses vers, ou son IHwan, contient de belles poésies amoureuses et guerrières. Sa vie, peu connue d'ailleurs, a été embellie par la légende, et le fils de Cheddad est devenu, du fait de l'imagination populaire et du caprice des poètes, le type le plus élevé du cavalier bédouin.

1. Hetzel, in:18, xn-372 pages.

Le roman d'Antar débute par un long prologue qui fait remonter le récit au déluge et à la dispersion des enfants de Noé sur la terre. Cheddad est rattaché à l'un des fils d'Ismaél, Adnan, dont l'un des petits-fils, Nisar, a quatre enfants, souvent mentionnés dans les légendes arabes. M.Devic supprime ce prologue et commence sa traduction à la naissance d'Antar, dont il résume ainsi les brillantes destinées:

« Né d'un émir et d'une négresse prise dans une razia, Antar doit vaincre tous les préjugés de la naissance et de la couleur. Bâtard, esclave et nègre, mais doué d'une prodigieuse vigueur, d'une vaillance à toute épreuve, d'une éloquence forte et sauvage, d'une libéralité et d'une générosité sans limite, poussé par un amour chevaleresque pour sa cousine Abla, il parvient à force de prouesses, à triompher de toutes les résistances, se fait reconnaître par son père, est admis au rang des nobles, épouse celle qu'il aime, et devient le premier de sa tribu qui est la première parmi les nomades de l'Arabie. »

Les mœurs représentées par le roman d'Antar n'ont aucune ressemblance avec celles auxquelles les Mille et une Nuits nous ont accoutumés. Ce n'est pas ce peuple d'artisans, de pêcheurs, de portefaix, de bourgeois, de marchands, de souverains, où la richesse et la magnificence servent de décors à la mise en scène du pouvoir absolu.

« Nous trouvons ici, dit le traducteur, les vrais Arabes du désert, ayant pour toute occupation la chasse et la guerre, pour toute propriété leurs troupeaux, pour toute richesse les profits du pillage, pour toute loi les volontés individuelles. Le roi luimême, dans chaque tribu, n'a de pouvoir que ce qu'on veut bien lui en accorder, comme au plus prudent et au plus brave, pour la défense du camp ou le succès des expéditions guerrières. »

« PrécédentContinuer »