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J'aime moins l'Introduction qui suit; j'y trouve plus de pompe que de clarté. Et je suis d'autant plus étonné de voir M. Guardia s'égarer de temps en temps dans le vague d'une esthétique ambitieuse, qu'il parait souvent sentir lui-même combien sont vaines et ridicules les tentatives de certains critiques pour surfaire un auteur, raffiner sur son auvre, donner à celle-ci un but qui n'est pas le sien, et à celui-là une pensée qui est juste le contre-pied de la sienne. Nous avons vu de nos jours transfigurer le Don Quichotte d'une étrange manière. On a essayé d'en faire un panegyrique en action de la chevalerie expirante, une protestation détournée en faveur de ces anciens redresseurs de tort, représentants volontaires de la justice et providence de la faiblesse et du malheur. Il parait que ces interprétations forcées n'ont pas chez nous le mérite de la nouveauté. M. Guardia trouve aussi en Espagne « cet insoutenable paradoxe, que Cervantes, tout en faisant la satire des romans chevaleresques, était un admirateur passionné de la chevalerie. » Et il s'étonne du savoir, du temps et de l'esprit que des commentateurs maniaques, des illuminés dépensent de l'autre côté des Pyrénées pour aboutir à ces extravagantes conclusions.

On pourrait parler avec plus de modération des opinions littéraires qu'on ne partage pas. M. Guardia me semble avoir entièrement raison, au fond, quand il considère le génie de Ceryantes comme essentiellement critique. « L'auteur de Don Quichotte subordonnait, dit-il, l'invention à l'observation; il s'inspirait de la réalité, jusque dans ses fictions, et si haut que l'imagination s'emportât, elle ne dominait jamais le jugement, » Pour justifier ces réflexions, M. Guardia replace l'euvre capitale de Don Quichotte entre les essais moins importants et montre dans ceux-ci le germe ou le développement des mêmes pensées avec la marque du même esprit. Dans le premier de ses ouyrages, le roman pastoral de Galatée, inférieur à tous les autres, Cervantes apparaît déjà comme un observateur profond et un moraliste enjoué; la préface est d'un satirique.

Ce sont les mêmes caractères que nous devons retrouver dans le Voyage au Parnasse. Ce poëme, du genre burlesque, est rempli de ce que nous appellerions aujourd'hui des exécutions littéraires. Une foule d'épigrammes sont distribuées aux auteurs du temps, et leurs noms et leurs livres sont également livrés au ridicule. Pour aller plus vite en besogne, Cervantes fait à plusieurs reprises, comme dit M. Guardia, des exécutions en masse. Ici Mercure, voyant sa galère trop chargée et en danger de couler bas, passe au crible les poëtes qui se sont embarqués à son bord pour aller au secours d'Apollon et il jette impitoyablement à la mer tous ceux qui ne méritent pas de servir cette cause; ailleurs un autre vaisseau, tout chargé de rimeurs, ayant abordé au Parnasse, c'est Apollon lui-même, qui, effrayé du concours imprévu de ces volontaires, invoque Neptune et se débarrasse de ses serviteurs importuns par une seconde noyade.

Le grand épisode du poëme est la bataille livrée entre les armées ennemies des bons et des mauvais poëtes. On se jette à la tête toute sorte de gros livres, on se perce à coups de sonnets, on s'écrase sous le poids des romans; mais en vain les mauvais livres font de mauvaises blessures, leurs auteurs sont vaincus, et Apollon sème du sel sur le champ de bataille pour arrêter la multiplication des poëteriaux qui naissent comme une épidémie de sauterelles. Ce combat homérique sur le Parnasse ressemble singulièrement au combat burlesque du Lutrin. Il y a tant de détails communs à l'un et à l'autre qu'il est impossible que Boileau, s'il n'a pas eu le modèle de Cervantes sous les yeux, n'ait pas été guidé dans sa description par de nombreuses et vives réminiscences.

Mais, par un effet de l'éloignement, les livres que les armées rivales du Voyage au Parnasse se jettent à la tête sont malheureusement plus inconnus encore pour nous que les

in-folios qui servent de projectiles aux chantres et aux chanoines de la Sainte-Chapelle : ce qui diminue beaucoup l'intérêt de la lutte. Les noms mêmes des chefs n'ont plus de sens pour nous et nous ne comprenons guère les colères de Cervantes contre ses rivaux oubliés. Que nous fait aujourd'hui cet Arbolanches, le redoutable général de la troupe audacieuse dont la bannière représente un corbeau, cet incorrigible belître ? Que nous fait le transfage Lofraso, dont la défection afflige les vaillants champions de l'escadron orthodoxe ? Les éloges ne nous touchent guère plus que les satires. Qui culbute ainsi la canaille ? C'est Gregorio de Angulo, c'est Pedro de Soto, « génies prodigieux, cultivés, féconds, doctes entre tous, tous deux attachés à la suite d'Apollon par d'incomparables écrits et par un dévouement cordial. »

A côté de ces traits si nets sur des inconnus, je trouve des appréciations bien vagues sur des auteurs célèbres que j'aimerais à voir juger plus franchement par leur illustre confrère. Voici ce que Cervantes nous dit de Gongora, si goûté de ses contemporains et qui a exercé sur eux une si détestable influence. « Celui-là, qui hisse ses vers sur les épaules de Calisto, tant célébré par la renommée en tous temps, c'est ce poëte charmant et spirituel, si bien accueilli, le plus sonore et le plus sévère de ses confrères eu Apollon; celuilà même qui possède uniquement le secret d'écrire avec un charme et un esprit si raffiné, qu'on ne lui connaît point d'égal au monde : c'est don Luis de Gongora, que je crains d'offenser par ces louanges écourtées, bien que je les pousse au degré le plus extrême. » Evidemment, sous ces éloges emphatiques, perce l'ironie, mais dans quelle mesure la satire se mêle-t-elle à l'éloge ? Il serait peut-être difficile de le discerner dans le texte original lui-même, mais ces nuances deviennent tout à fait insaisissables dans la traduction.

Avec ses obscurités et ses incertitudes, le Voyage au Parnasse est un de ces livres qui peuvent charmer les érudits

et ajouter encore à leur savoir, mais le public simplement lettré n'en peut ni sentir le charme ni comprendre le sens. C'est ce qui explique comment ce dernier livre de Cervantes est resté sans interprète, et comment l'un des plus estimables traducteurs de Don Quichotte, M. L. Viardot, voulant nous donner un échantillon de l'esprit satirique et critique de son auteur, a mis en français le Pamphlet littéraire de préférence au Voyage au Parnasse qui lui semblait d'un intérêt trop exclusif.

M. Guardia, qui s'adresse aux lecteurs érudits ou désireux de le devenir, a bien fait d'entreprendre la traduction d'une œuvre jusqu'à ce jour si peu connue. Il a bien fait de l'entourer de tous les commentaires nécessaires pour la comprendre. Sa publication est pour la bibliographie française comme une édition princeps, et ces sortes d'éditions ne peuvent être enrichies de trop de renseignements. Un des plus précieux qu'il nous offre est une Table alphabétique des auteurs cités dans le Voyage au Parnasse. Le mot table est bien modeste, car c'est une suite de notices biographiques et littéraires, souvent assez étendues et toujours très-instructives. C'est un véritable dictionnaire de la littérature au temps de Cervantes.

Cet intéressant tableau du beau siècle des lettres espagnoles venant à la suite du Voyage, n'a qu'un tort, et il résulte de la force des choses, c'est qu'il ne concorde pas avec celui que Cervantes en a lui-même tracé. M. Guardia traite les écrivains du seizième et du dix-septième siècle en historien et du point de vue de la postérité. Cervantes les a traités en contemporain, c'est-à-dire en ami ou en rival, suivant la mesure de ses intérêts et de ses passions. L'histoire a donné peu à peu une grande place à des hommes auxquels Cervantes accorde en passant une simple mention ou des éloges équivoques. Elle a fait rentrer dans l'ombre et dans l'oubli des noms auxquels la plume complaisante du poëte accolle les épithètes les plus glorieuses.

C'est ainsi que M. Guardia, en faisant passer dans la littérature française le Voyage au Parnasse, c'est-à-dire une @uvre d'un intérêt assez secondaire, nous a donné un ensemble de travaux utiles sur la plus belle période d'une littérature souvent mêlée aux destinées de la nôtre, et pourtant si peu populaire parmi nous.

L'histoire générale de la littérature espagnole. Traduction

de l'ouvrage de M. G. Ticknor.

Malgré la notable influence qu’exerçait la littérature espagnole sur notre pays au seizième et dix-septième siècle, elle est encore assez peu connue en France de nos jours, et à part le Don Quichotte, dont le succès populaire ne date pas de bien loin, nous sommes fort ignorants de l'histoire et des æuvres littéraires de nos voisins.

Cependant un mouvement assez sensible dans cette direction d'études se fait chez les critiques et les traducteurs. Déjà l'année dernière, M. Eugène Baret, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand, que des études sérieuses sur les langues du midi avaient fait connaître depuis peu, a fait paraître une Histoire de la littérature espagnole depuis les origines les plus reculées jusqu'à nos jours. Cette année, un habile traducteur, M.G. Magnabal, entreprend de faire passer en notre langue l'ouvrage considérable de l'Américain G. Ticknor, qui porte aussi le titre d'Histoire de la littérature espagnole, et nous offre le sujet embrassé dans le cadre le plus vaste et largement traité dans toutes ses parties.

C'est vraiment une chose curieuse de voir la jeune Amé

1. F. Tandou, in-8, 600 pages, 1863. 2. Durand, in-8, tome lor.

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