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n'ont pas cette malice ; s'il en était ainsi, M. Benoit Quinet compterait parmi nos premiers satiriques, et Paris serait jaloux de Bruxelles : ce serait un mauvais sentiment que les poëtes belges ne veulent pas nous inspirer.

ROMAN.

Le roman en 1864. Auteurs et genres. Nombre et variété.

Le roman, depuis plusieurs années, par le nombre et l'éclat des auvres, a pris souvent la première place entre Dos genres littéraires. Il ne la garde aujourd'hui que par le nombre. Nos romanciers ne cessent pas de produire pour la consommation des innombrables lecteurs qui attendent leurs élucubrations nouvelles. Les journaux ont toujours leurs immenses feuilletons qui contribuent à l'abonnement et au réabonnement d'une façon plus efficace que leur politique. Les volumes recueillent les récits publiés dans le journal par parcelles.

Les noms à la mode sont toujours les mêmes, et les Alexandre Dumas, les Ponson du Terrail, les Paul Féval, les Emm. Gonzalès, etc., se signalent également par des æuvres nouvelles et des réimpressions. Les uns croissent, les autres décroissent, d'autres se maintiennent dans l'estime des cabinets de lecture, sans qu'on voie bien la 'raison de ces oscillations. Leur faveur qui monte ou qui baisse pourrait être considérée comme un thermomètre des dispositions morales du public.

Quelques noms estimés hier deviennent populaires aujourd'hui : Tels sont ceux de MM. Erckmann-Chatrian, qui renouvellent si heureusement le roman national et militaire. D'autres prennent auprès du public lettré une autorité inattendue : ainsi M. V. Cherbuliez a partagé un instant dans la Revue des Deux Mondes le monopole littéraire de George Sand.

Au milieu de ce mouvement de production et de concurrence, aucun romancier n'a remué les questions religieuses ou sociales avec cet éclat qui fait d'un livre quelque chose comme un événement. Le duel de Sibylle et de Mlle La Quintinie est presque oublié. La Religieùse, destinée à faire le pendant du Maudit, est née et morte sans qu'on s'en aperçût. Ce qui pullule, ce sont les petits romans qui font scandale ou tendent à le faire, moins encore par l'immoralité du texte que par les photographies impudentes du frontispice. Ce sont des publications dont il faudra bien dire quelque chose à cause du courant d'idées qu'elles indiquent, sans se faire illusion sur leur portée. Dans ce chapitre, comme dans celui de la poésie, nous sommes encore condamné à prendre un certain nombre de livres et d'auteurs, d'une valeur littéraire plus ou moins douteuse, pour les considérer comme types de genres d'ouvrages ou de classes d'écrivains dont il eût été facile mais inutile de multiplier les échantillons.

Derniers livres de quelques romanciers populaires : MM. P. Féval,

Emm. Gonzalès, Ch. Deslys, etc.

Le roman dans ses divers genres, études de mæurs ou récits historiques, a ses écrivains populaires, dont le nom seul, à part la valeur de l'æuvre, suffit à assurer, dans le feuilleton du journal ou dans le volume, le succès des diverses nouveautés. Ces heureux favoris de la foule s'appellent Alexandre Dumas, Paul Féval, Ponson du Terrail, Emma.. nuel Gonzalès, Alfred de Brehat, Charles Deslys, etc., etc. Le hasard des publications de l'année nous fait rencontrer assez souvent ces auteurs, tantôt les uns, tantôt les autres, sans nous permettre de leur consacrer une étude d'ensemble dont la nécessité ne se fait pas d'ailleurs sentir. Qu'il nous suffise de dire, à propos de quelques-uns de leurs derniers livres, comment ils répondent à leur réputation.

Si l'on veut se faire, d'après un seul livre, une idée de la manière d'un romancier aussi habile que fécond, de M. Paul Féval, on peut prendre celui d'Annette Laïs". L'auteur aime les Bretons et la noblesse de Bretagne. Le premier de ses grands succès, les Amours de Paris, était l'histoire des amours d'un Maillepré pour une femme peu digne de lui et des malheurs qui s'ensuivent. Le petit Parisien ou le Bossu et Jean Diable éloignaient M. Paul Féval de sa première voie. L'un rentrait dans ce qu'on est convenu d'appeler le · genre régence et il obtint, après le succès du livre, un succès

de théâtre plus populaire encore. L'autre est une imitation de ces romans anglais, si remplis de faits et d'observations de moeurs, et auxquels les traductions des ouvrages de Bulwer-Lytton et de Thackeray nous ont habitués. Annette Laïs est un retour de M. Paul Féval aux romans bretons ou bretonnants de sa première manière.

René de Kervigné est le fils cadet d'un gentilhomme breton qui a tout sacrifié aux aînés de sa maison. Il a richement doté sa fille la marquise et largement apanagé son fils le colonel, mais il a peu gardé pour le dernier venu. Celui-ci résolu à se faire une position par lui-même, vient la chercher à Paris, léger d'argent mais comblé de toutes les bénédictions de sa famille. Introduit dans le grand monde par une de ses cousines, femme d'expérience et de sagacité, et surtout de mæurs faciles, il en devine bientôt les énigmes et va se laisser prendre à ses séductions, lorsqu'il assiste

1. Hachette et C“, in-18, 486 pages,

aux débuts d'une actrice inconnue du petit théâtre Beaumarchais. Cette inconnue qui doit avoir sur la vie de René une influence décisive est la fille d'un noble Grec à laquelle la nécessité et le dévouement filial ont fait embrasser l'état de comédienne. Il aime Annette Laïs et en est aimé. Il lui sacrifie tout : sa fortune, son avenir, sa famille. Maudit de son père, il se résigne à vivre en pêcheur dans un obscur village avec sa femme et ses enfants, jusqu'au jour où, pour déjouer les manœuvres de collatéraux captateurs et parasites, Annette accepte le rôle de servante auprès des parents de son mari, et gagne sous ce déguisement leurs bonnes grâces et leur amitié. La servante obtient le pardon de la comédienne, et le vieux Kervigné finit par consentir à une mésalliance que ses préjugés nobiliaires avaient jusqu'alors obstinément repoussée.

Les détails de ce long Récit d'amour, c'est le sous-titre d'Annette Laïs — sont traités de main de maître et l'habileté de facture particulière à M. Paul Féval est ici portée au plus haut point. Les types parisiens sont très-vivement esquissés par sa plume, mais où l'auteur n'a pas de rivaux c'est dans la mise en scène de ses chers Bretons. Il y a dans les tableaux intimes qu'il trace de la vie de province, avec cette fidélité scrupuleuse dont tout le monde se pique aujourd'hui, une chaleur pénétrante et un coloris qui deviennent de plus en plus rares chez les romanciers à la mode. Qu'on juge du mouvement et du style par la page suivante.

Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville entièrement habitée par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des officiers de marine. A Bresl, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme s'il était boiteux ou bossu. Les enfants de Brest voient dans l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connait que le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les bureaux de ce même ministère. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes nationales, selon les

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