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in-folios qui servent de projectiles aux chantres et aux chanoines de la Sainte-Chapelle : ce qui diminue beaucoup l'intérêt de la lutte. Les noms mêmes des chefs n'ont plus de sens pour nous et nous ne comprenons guère les colères de Cervantes contre ses rivaux oubliés. Que nous lait aujourd'hui cet Arbolanches, le redoutable général de la troupe audacieuse dont la bannière représente un corbeau, cet incorrigible bélître? Que nous fait le transfuge Lofraso, dont la défection afflige les vaillants champions de l'escadron orthodoxe? Les éloges ne nous touchent guère plus que les satires. Qui culbute ainsi la canaille? C'est G-regorio de Angulo, c'est Pedro de Soto, « génies prodigieux, cultivés, féconds, doctes entre tous, tous deux attachés à la suite d'Apollon par d'incomparables écrits et par un dévouement cordial. »

A côté de ces traits si nets sur des inconnus, je trouve des appréciations bien vagues sur des auteurs célèbres que j'aimerais à voir juger plus franchement par leur illustre confrère. Voici ce que Cervantes nous dit de Gongora, si goûté de ses contemporains et qui a exercé sur eux une si détestable influence. « Celui-là, qui hisse ses vers sur les épaules de Calisto, tant célébré par la renommée en tous temps, c'est ce poète charmant et spirituel, si bien accueilli, le plus sonore et le plus sévère de ses confrères eu Apollon; celuilà même qui possède uniquement le secret d'écrire avec un charme et un esprit si raffiné, qu'on ne lui connaît point d'égal au monde : c'est don Luis de Gongora, que je crains d'offenser par ces louanges écourtées, bien que je les pousse au degré le plus extrême. » Évidemment, sous ces éloges emphatiques, perce l'ironie, mais dans quelle mesure la satire se mêle-t-elle à l'éloge 11l serait peut-être difficile de le discerner dans le texte original lui-même, mais ces nuances deviennent tout à fait insaisissables dans la traduction.

Avec ses obscurités et ses incertitudes, le Voyage au Parnasse est un de ces livres qui peuvent charmer les érudits et ajouter encore à leur savoir, mais le public simplement lettré n'en peut ni sentir le charme ni comprendre le sens. C'est ce qui explique comment ce dernier livre de Cervantes est resté sans interprète, et comment l'un des plus estimables traducteurs de Don Quichotte, M. L. Viardot, voulant nous donner un échantillon de l'esprit satirique et critique de son auteur, a mis en français le Pamphlet littéraire de préférence au Voyage au Parnasse qui lui semblait d'un intérêt trop exclusif.

M. Guardia, qui s'adresse aux lecteurs érudits ou désireux de le devenir, a bien fait d'entreprendre la traduction d'une œuvre jusqu'à ce jour si peu connue. Il a bien fait de l'entourer de tous les commentaires nécessaires pour la comprendre. Sa publication est pour la bibliographie française comme une édition princeps, et ces sortes d'éditions ne peuvent être enrichies de trop de renseignements. Un des plus précieux qu'il nous offre est une Table alphabétique des auteurs cités dans le Voyage au Parnasse. Le mol table est bien modeste, car c'est une suite de notices biographiques et littéraires, souvent assez étendues et toujours très-instructives. C'est un véritable dictionnaire de la littérature au temps de Cervantes.

Cet intéressant tableau du beau siècle des lettres espagnoles venant a la suite du Voyage, n'a qu'un tort, et il résulte de la force des choses, c'est qu'il ne concorde pas avec celui que Cervantes en a lui-même tracé. M. Guardia traite les écrivains du seizième et du dix-septième siècle en historien et du point de vue de la postérité. Cervantes les a traités en contemporain, c'est-à-dire en ami ou en rival, suivant la mesure de ses intérêts et de ses passions. L'histoire a donné peu à peu une grande place à des hommes auxquels Cervantes accorde en passant une simple mention ou des éloges équivoques. Elle a fait rentrer dans l'ombre et dans l'oubli des noms auxquels la plume complaisante du poète accolle les épithètes les plus glorieuses.

C'est ainsi que M. Guardia, en faisant passer dans la littérature française le Voyage au Parnasse, c'est-à-dire une œuvre d'un intérêt assez secondaire, nous a donné un ensemble de travaux utiles sur la plus belle période d'une littérature souvent mêlée aux destinées de la nôtre, et pourtant si peu populaire parmi nous.

L'histoire générale do la littérature espagnole. Traduction
de l'ouvrage de M. G. Ticknor.

Malgré la notable influence qu'exerçait la littérature espagnole sur notre pays au seizième et dix-septième siècle, elle est encore assez peu connue en France de nos jours, et a partie Don Quichotte, dont le succès populaire ne date pas de bien loin, nous sommes fort ignorants de l'histoire et des œuvres littéraires de nos voisins.

Cependant un mouvement assez sensible dans cette direction d'études se fait chez les critiques et les traducteurs. D^jà l'année dernière, M. Eugène Baret, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand, que des études sérieuses sur les langues du midi avaient fait connaître depuis peu, a fait paraître une Histoire de la littérature espagnole depuis les origines les plus reculées jusqu'à nos jours '.Cette année, nn habile traducteur, M. G. Magnabal, entreprend de faire passer en notre langue l'ouvrage considérable de l'Américain G. Ticknor, qui porte aussi le titre d'Histoire de la littérature espagnolet, et nous offre le sujet embrassé dans le cadre le plus vaste et largement traité dans toutes ses parties.

C'est vraiment une chose curieuse de voir la jeune Amérique fournir à la vieille Espagne des historiens que celle-ci ne sait pas susciter chez elle. On connaît les beaux travaux de l'illustre Prescott sur l'Espagne et ses relations avec l'Amérique. Des études non moins sérieuses sur les origines et les monuments de la littérature espagnole ont été faites par M. G. Ticknor. Son Histoire de la littérature, préparée en Espagne, écrite et publiée en anglais, à New-York, est revenue en Europe et a été tratluite dans diverses langues, comme une œuvre capitale. Les Espagnols eux-mêmtsn'ont eu rien de mieux à faire que de traduire un travail qu'ils ne pouvaient surpasser. Deux savants, D. Pascal de Gayangos et D. Henrique de Vedia, voulurent la compléter en la traduisant et l'augmentèrent d'un quatrième volume.

1. F. Tandou, in-8, 600 pages, 1863.

2. Durand, in-8, tome I".

Cette source importante de renseignements exacts et précis sur l'histoire littéraire de nos voisins, manquait à la France. Il faut savoir gré à M. G. Magnabal de nous la rendre accessible par un long travail d'interprétation, d'autant plus méritoire, qu'il n'est presque jamais encouragé par le public en raison des efforts et des sacrifices qu'il a coûtés. Le premier volume, qui commence avec l'apparition même de l'espagnol comme langue écrite, par le Poème du Cid et les Siele partidas, le chef-d'œuvre en prose d'Alfonso le Savant, nous conduit jusqu'à l'avénement de CharlesQuint, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où la langue castillane est devenue par une suite de progrès, la langue prédominante de la péninsule.

L'Histoire de la littérature espagnole de M. Ticknor n'est pas seulement destinée à répandre les résultats d'une érudition sûre; elle est aussi inspirée de ces idées philosohiques et libérales que l'étude comparée des peuples et de leurs génies divers confirme chaque jour davantage.

S

L'étude de l'antiquité classique. Traduction des satiriques romains.

L'antiquité grecque et romaine reste toujours pour l'Europe moderne une source d'inspiration, un sujet inépuisable d'étude. On ne se contente pas d'aller chercher les modèles dans leur forme originale, de répandre le texte par des éditions de toute forme et de tout prix, de les élucider par de savants commentaires, des esprits distingués reprennent et se donnent sans cesse la tâche de les populariser encore davantage par des traductions. Nous avons eu l'occasion de signaler la collection française des Chefs-d'œuvre des littératures anciennes, que nous voyons aujourd'hui s'enrichir d'une traduction nouvelle des Satiriques latins 1, c'est-à-dire de Juvénal, de Perse, et des fragments de Lucilius et de Sulpicia.

L'interprète, M. Eug., Despois, n'est pas seulement un des hommes le plus familiarisés par leurs études avec les mœurs et les idées de l'époque représentée sous un jour si peu flatteur par les immortels satiriques; c'est aussi l'un des mieux disposés par leur caractère à faire détester davantage les dépravations de la décadence romaine, en en reprenant une fois de plus la fidèle peinture. Chaque traducteur pense toujours mieux comprendre et mieux rendre que les devanciers un auteur souvent traduit. Si M. Despois a eu, lui aussi, ce sentiment, sans lequel on n'entreprendrait pas une tâche ingrate, ce n'était pas du moins une illusion, et Juvénal et Perse n'ont rien perdu sous sa plume de ce qu'ils pouvaient garder d'eux-mêmes en passant d'une langue dans une autre.

1. Hachette et C", in-18, 336 p.

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