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Nous avons dit comment les fondateurs de notre premier grand magasin d'images et de lecture, le Journal pour tous, avaient eu l'idée d'appliquer le même procédé de publication à d'autres ouvrages que des romans. Une Histoire populaire de la France, illustrée d'innombrables gravures, fut le premier fruit de cette pensée. Prenant pour point de départ les livres classiques de M. Victor Duruy, qui n'était pas encore ministre, cette publication s'est grossie d'une foule de documents et d'extraits des mémoires de chaque époque. Nous en avons montré l'esprit et le patriotisme un peu exclusif, mais sans grand inconvénient quandļil ne s'agit que du passé. Elle'a reçu pour complément et pour pendant une Histoire Contemporaine dont le sujet est si intéressant à la fois et si scabreux.

Il est difficile que, sous une inspiration presque officielle, l'histoire du présent ou d'un passé encore si voisin de nous, n'incline pas vers le panegyrique du régime qui succède à tant de révolutions, et qui a la prétention de résumer tous les bienfaits des régimes antérieurs en se tenant à l'écart de toutes leurs fautes.

Le même système de vulgarisation par l'image, commentaire visible du texte, a été appliqué ensuite à un monument primitif d'histoire et de religion, dont on ne saurait trop répandre la connaissance pourvu qu'on n'en altère pas dans l'intérêt d'un système quelconque le vieux témoignage. Je parle des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

J'applaudirais sans réserve à la nouvelle édition illustrée de la Bible populaire', si le texte était simplement la fidèle reproduction du récit primitif. Quand l'histoire appelle l'art à son secours, pour faire revivre un passé lointain, elle doit se dégager la première de toute pensée

oute pe site étrangère, de tout intérêt prétendu supérieur à la vérité

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historique. Nous voulons aujourd'hui que le dessin, la peinture, se fassent autant que possible contemporains des faits qu'ils retracent, nous voulons la vérité, sous le nom de couleur locale, dans les moindres détails de l'action, dans tous les accessoires de la mise en scène. Cette fidélité archéologique ce sont les progrès de l'histoire qui l'ont enseignée aux arts plastiques. L'histoire ne devrait-elle pas s'en faire une loi elle-même? Ne doit-elle pas, suivant la méthode des Chateaubriand, des Augustin Thierry, faire revivre le temps passé, en dégageant son image de toute pensée moderne? Ne doit-elle pas s'abstenir de mêler à ses récits des explications oiseuses ou des commentaires intéressés ? L'historien n'est ni un critique ni un'apologiste. Il rend la vie aux hommes ou aux choses du passé, il ne s'occupe pas d'en défendre ou d'en développer les doctrines.

L'auteur de la Bible populaire, M. l'abbé Drious, n'a pas compris ce rôle de l'historien ; il s'est trop souvenu des habitudes du docteur en théologie, du professeur voué à la défense du dogme chrétien. Il ne laisse pas assez parler l'auteur anonyme, inspiré ou non, de chacun des livres saints. Malheureusement, il a trouvé utile de parler luimême et de parler souvent. Il craint que le texte pur ne soit une pierre d'achoppement pour les simples, et il l'interrompt, pour l'éclaircir par toute sorte d'explications. Préoccupé de justifier l'antique tradition devant la science moderne, il va au-devant des objections, les énonce complaisamment et les réfute plus complaisamment encore.

Dès le premier chapitre de la Genèse, ce besoin de développements apologétiques se fait sentir, « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » dit la Bible. L'abbé Drious nous arrête pour nous dire ce que la plupart des commentateurs entendent par ciel et ce qu'il convient d'entendre par la terre. Puis vient la transformation des six jours de la création en six états différents que la science appelle périodes. Chaque jour de la création, au lieu de l'énonciation

biblique, si sublime dans sa simplicité, est l'objet d'une exposition prétendue savante, et peut-être non moins discutable. Ainsi l'on nous dit au troisième jour, à propos des plantes créées avant le soleil : « L'atmosphère avant la création du soleil et des astres, contenant beaucoup plus d'acide carbonique, était très-favorable à la végétation. » Les houillères sont prises à témoin de cette succession de phénomènes qui n'est peut-être pas aussi scientifique que les commentateurs orthodoxes s'efforcent de le croire.

Toute la chronologie de la création est traitée de même. On laisse ces belles et naïves légendes orientales pour nous parler géologie. Moise cède la place à Cuvier. On discute les conclusions à tirer de la position des crocodiles au-dessus ou au-dessous de la craie, ou de celle des sauriens et des grandes tortues de Maëstricht dans cette même formation.

Que nous sommes loin du monument d'histoire et de religion qu'il s'agissait de nous faire connaître ! J. J. Rousseau en parlant de la Bible elle-même, disait : « Que d'hommes entre Dieu et moi! » L'abbé Drioux trouve qu'il. n'y en a pas assez encore. Entre Dieu et nous, il met Cuvier, il met les géologues, il se met lui-même ! La Bible populaire, malgré les images destinées à en rendre le caractère antique, ne sera pas la Bible de Moïse, de Josué, des Rois, des Prophètes, la Bible de Dieu, si l'on veut: ce sera la Bible de M. l'abbé Drioux. J'aurais mieux aimé, dans l'intérêt de l'histoire, la naïveté de la légende sacrée sous l'illustration toujours intéressante, souvent splendide, des éditions populaires de M. Ch. Lahure.

Les livres de science illustrés. Rivalité de luxe typographique.

L'union du dessin et de la littérature scientifique produit

des merveilles. Nous avons déjà cité ces livres de vulgarisation d'une exécution typographique si belle que M. Figuier et quelques autres produisent, depuis plusieurs années, pour être offerts en cadeaux d'étrennes aux jeunes gens et aux enfants. M. Figuier ne se lasse pas de soutenir la concurrence qu'il a ouvertement déclarée aux Contes de Perrault. A la série des splendides in-octavo illustrés, qui comprenait le Savant du Foyer, la Terre avant le Déluge, la Terre et les Mers, il a ajouté cette année l'Histoire des Plantes illustrée de 415 figures?. Sans doute les sciences naturelles n'attendent pas leurs progrès de ces « tableaux de la nature » comme l'auteur appelle ses livres, mais le soin et la beauté de l'exécution mis au service des connaissances scientifiques élémentaires ne peuvent qu'en répandre le goût.

Dans cette voie M. Figuier ne marche plus seul. Il est suivi, il est dépassé par des publications plus belles encore que les siennes et où l'illustration traduit à plus grands frais · encore pour les yeux, les merveilles de la nature et les découvertes de la science. Il faut citer également pour l'autorité scientifique du texte et pour la perfection des gravures astronomiques, le splendide volume que M. Amédée Guillemin intitule le Ciel?. Le livre est écrit avec cette conviction « que les sciences physiques et naturelles ont par elles-mêmes assez d'attraits pour n'avoir besoin d'aucun ornement étranger. » Écartant la partie mathématique et démonstrative, l'auteur s'adresse à ces esprits curieux qui n'ont ni le temps ni la volonté de devenir astronomes de profession. Mais en revanche il accumule les détails les plus intéressants relatifs à la constitution du monde céleste et met à notre portée les observations d'Europe et d'Amérique. Onze planches tirées en couleur et 216 vignettes insérées dans le texte, attestent un luxe et un soin d'exécution typographique dignes du sujet et du livre.

1. Hachette et Cie (imprimerie Ch. Lahure), in-8, XV1-332 pages. 2. Hachette et Cie (même imprimerie), gr. in-8, VI-626 pages.

Le Monde de la Mert est un essai plus riche encore de littérature scientifique ; il offre toutes les variétés de la gravure chromolithographique obtenue par les procédés de fac-simile de M. Desjardins. Sans compter 200 vignettes, vingt et une planches tirées en couleur vous donnent le spectacle d'une sorte d'aquarium où l'on voit à travers le voile liquide qui ordinairement nous le dérobe, tout le travail de la végétation et de la vie sous-marine. Les animauxplantes, les zoophites, pour parler grec, s'y épanouissent en une véritable floraison multicolore. Les poissons et les coquillages rivalisent d’éclat et de transparence ; l'artiste a fixé par l'image l'observation du savant.

L'auteur du Monde de la Mer, dont le nom est caché, nous ne savons pourquoi, sous le pseudonyme d'Alfred Frédol, est le savant académicien Moquin-Tandon, mort récemment. C'était, pour cet esprit ouvert à toutes les connaissances, un délassement à ses travaux que d'initier lo plus grand nombre à la science, objet de sa plus vive passion. « Il avait rassemblé dans une histoire naturelle sans nomenclature barbare, sans prétention scientifique, sans anatomie repoussante, un nombre considérable de faits intéressants et d'aperçus nouveaux. » Le Monde de la Mer est le fruit des loisirs d'un savant qui fut en même temps un lettré distingué. On ne pourrait trouver un texte plus autorisé pour des illustrations plus splendides.

D'autres grandes cuvres de luxe sont encore consacrées à la vulgarisation scientifique : LAir et le Monde acrien’, de M. Arthur Mangin, complète la trilogie et semble être le

1. Hachette et Cie (imprimerie Ch. Lahure), gr. in-8. 2. Tours, Mame et fils, in-8.

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